Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XV
XV
PETITS COUPS ET GRAND COURAGE
Deux heures plus tard, le jour était sur le point de naître, toute cette immonde foule, parmi les tables renversées et les débris de bouteilles, dormait de l’ignoble sommeil des bêtes repues.
Çà et là de rauques ronflements sortaient de tous les tas sombres que formaient les Goujons étendus les uns sur les autres dans d’inertes enlacements.
La lampe, près de s’éteindre, rayonnait à peine dans l’épaisseur d’une intense fumée, et l’atmosphère du lieu infâme était surchargée d’odeurs, grâce aux chaudes haleines des dormeurs, empuanties de tabac et d’alcool.
Donc, tous dormaient, les Goujons et les Hommes d’Or, et même cet excellent monsieur Jonas, car on l’avait forcé à boire, sans le détacher d’ailleurs ; et il ronflait sous la table, l’échine courbée comme une grotesque cariatide.
Quant aux deux pendus, ils étaient là, toujours. Étaient-ils morts déjà ? On ne pouvait pas distinguer dans l’ombre les crispations de leurs traits, et tous, les ivrognes et les suppliciés, étaient également immobiles.
Cependant quelque chose remua parmi un amas de ronfleurs. Une forme, rampant sur des dos et des ventres, se dégagea de l’informe entassement ; une tête se dressa, et sous les lueurs endormies de la lampe, se dessina la longueur d’un nez très aigu.
L’être qui se réveillait le premier entre tous, et se dressa enfin en bâillant du milieu des dormeurs saouls, se dégagea tout à fait et en étirant ses bras.
— Ouf ! J’étouffais ! dit-il. Étrangle-la-Mort m’enfonçait ses genoux entre les omoplates, et j’avais sur l’estomac le crâne de Perruquier-d’Amour, plus dur qu’une pierre, et qui me suffoquait, avec ses cheveux pommadés de suif à l’héliolotrope. Ah ! je respire ! Maintenant, hâtons-nous. Tous dorment, mais le jour va venir ; il n’y a plus un instant à perdre.
Silencieusement, il souleva une table et la porta au milieu de la salle.
Au moment où il plaçait la table sous la tête de Stéphane, qui pendait, il faillit glisser sur le plancher.
Il avait marché dans quelque chose d’épais et de gluant.
Il pensa d’abord que c’était une flaque formée par l’huile qui suintait toujours goutte à goutte de la lampe.
Il regarda à ses pieds et vit qu’il se trompait.
Il y avait bien une flaque en effet, mais une flaque noire et rouge, produite par le sang du malheureux Stéphane, qui, pendu la tête en bas, avait saigné du nez.
— Tant mieux ! se dit l’être qui avait glissé sur cet horrible suintement. Si Stéphane a saigné du nez, la congestion, peut-être, n’a pas eu lieu et sans doute il vit encore.
Il s’assit sur la table et prit entre ses bras la tête du pendu.
— C’est moi, moi, Furet-d’Égout, votre apprenti, dit-il. Ah ! mon Dieu ! mon pauvre maître, êtes-vous mort ?
— Un soupir lui répondit.
— Il vit ! s’écria Furet-d’Égout.
Il ajouta :
— Ah ! mon bon maître, je vous sauverai, moi.
D’abord, délicatement, avec des doigts rapides, il débâillonna le pendu, qui aspira largement une grande bouffée d’air.
Puis il se hissa tout debout sur la table en prenant bien garde de faire crier le bois. Mais ces précautions étaient inutiles, car un coup de canon dans les oreilles ne ferait pas tressaillir un ivrogne russe qui dort.
Une fois debout, Furet-d’Égout eut un mouvement de dépit. On se souvient que c’était un garçon de douze ans à peine, et il n’était pas assez grand pour atteindre la corde qui liait les pieds de Stéphane.
— Ma foi, dit-il, il n’y a pas à hésiter ; il faut que je m’accroche au corps de mon pauvre maître pour arriver jusqu’à la corde.
Et avec une prestesse de singe, Furet-d’Égout saisit le corps qui remua dans la fumée, et comme on grimpe à un arbre, il grimpa au pendu.
Celui-ci geignit, car ce nouveau poids augmentait intolérablement ses souffrances.
Mais cet accroissement de supplice ne dura pas longtemps. En un clin d’œil, Furet-d’Égout eut coupé la corde au moyen d’un petit couteau qu’il tira de sa poche, et, tout à coup, le maître et l’apprenti tombèrent lourdement ; Stéphane sur la table et Furet-d’Égout plus loin sur un gros tas noir d’ivrognes endormis.
Les panses des ivrognes sonnèrent comme des grosses caisses violemment opprimées ; et même l’un des dormeurs, levant la tête et tendant les bras, grogna sourdement :
— À boire ! Par sainte Mitrofane, à boire !
Puis il laissa retomber sa tête et recommença de ronfler.
— Oh ! oh ! dit Furet-d’Égout, pendant que le silence se rétablissait, nous l’avons échappé belle.
Très vivement il se releva, puis se pencha vers la table.
Stéphane était là, immobile, la face gonflée et sanguinolente, les yeux vitreux et immobiles, et il lui sortait de la bouche une langue épaisse, bleuie, verdie, rougie, qui lui écartait démesurément les mâchoires et lui faisait une espèce de gros bâillon charnu.
— Oh ! mon maître, mon pauvre maître, voulez-vous bien rentrer cette vilaine langue ?
L’enfant courut vers un buffet qui se trouvait dans un coin de la salle ; il y prit une bouteille de vodki et revint rapidement vers la table.
Avec sa main mouillée d’eau-de-vie, il frotta les yeux, le front, les narines de son maître.
Puis, de la même main, il essaya de renfoncer l’horrible langue bouffie.
Peu à peu, en effet, elle rentra dans la bouche, en faisant se renfler extraordinairement les deux joues de Stéphane, et alors il coula des lèvres du sang qu’elle comprimait à l’intérieur et qui cherchait une issue.
Cependant Furet-d’Égout n’était pas très inquiet ; il savait que l’on ne meurt pas très vite lorsque l’on est pendu la tête en bas ; et, d’ailleurs, il voyait soulever et s’abaisser la poitrine de son maître.
Bientôt celui-ci parut se réveiller. Un peu de vie se ranima dans ses yeux tout à l’heure éteints, il leva un bras qu’il laissait bientôt retomber, et sans doute, il voulait parler, mais l’affreuse langue épaisse ne lui permit pas même un râle.
— Allons ! allons ! dit Furet-d’Égout, réveillons-nous vite ! Il ne s’agit pas de se laisser aller. Tout le monde dort encore ici ; mais dans un instant le jour sera venu et tout le monde se réveillera. D’ailleurs il y a, dans la chambre à côté, le commandant du Bataillon d’Or qui ne sommeille jamais que de la moitié d’un œil. Debout, debout, mon maître, par tous les saints, sortons d’ici ! Parbleu ! si vous ne pouvez pas marcher, je vous emporterai sur mes épaules, tout chétif que je suis, car Furet-d’Égout n’est pas un ingrat ; et il n’oubliera jamais que vous l’avez ramassé un jour sur le ruisseau gelé, et que votre vieille mère lui a donné le pain et le sel, dans la pauvre mansarde de la rue de la Marine. Allons, vous dis-je, hop ! Vous ne pouvez pas vous tenir debout ? Eh bien ! donnez-moi vos deux bras, ou plutôt laissez-moi les prendre. Je les tiens, ça y est. Appuyez-vous sur mon dos, ne vous gênez pas ; on est solide quoique petit. Avant dix minutes, nous serons en sûreté, et au diable les Goujons et le Bataillon d’Or !
En parlant ainsi, le jeune garçon avait chargé sur ses épaules le corps inerte du graveur.
Il fit deux pas en avant, courbé et titubant.
Mais il s’arrêta tout à coup ! il avait cru entendre du bruit dans la Chambre des Dames, dans la chambre où s’était retiré le commandant du Bataillon d’Or.
Dieu ! si le chef les surprenait, il ne pourrait plus rien, lui, Furet-d’Égout, et son maître, son cher maître périrait sur le champ, cette fois, dans quelque nouveau supplice !
Non, il s’était trompé. Personne ne s’était réveillé ; aucun bruit ne s’était fait entendre.
Il se remit à marcher avec un redoublement d’espoir. Mais hélas ! qu’il était lourd ce corps, oh ! oui, aussi lourd qu’un cadavre de noyé, et qu’il était faible, lui, le pauvre petit.
Il faut pourtant que je l’emporte, dit-il.
Mais il n’en pouvait plus. Cette pesanteur sur son dos était trop écrasante pour ses jeunes forces d’enfant. Le courage ne pouvait pas suppléer à la vigueur absente ; et derrière, les jambes du corps lui battaient ses jambes, à lui, et gênaient sa marche défaillante.
Il tomba.
Oui ; il tomba sur les genoux, opprimé par les pesantes épaules de Stéphane et par la grosse tête aux joues gonflées qui barbouillait de sang visqueux la nuque et le cou de l’enfant.
Il tomba et pleura à chaudes larmes.
Quoi ! Il avait fait ce qu’il avait fait, et il n’achèverait pas son ouvrage ; il ne sauverait pas son maître bien-aimé !
Si, si, il le sauverait.
Il y a des âmes géantes, et parfois les corps se dressent à la hauteur des âmes.
L’enfant se releva.
Il ne marcha pas ; non, il ne marcha pas ; il courut vers la porte de sortie, et l’épouvantable fardeau lui paraissait léger maintenant.
Enfin, il avait poussé la porte, et il allait franchir le seuil. Encore une minute, il serait dans la rue où l’air et la liberté rendraient son maître à la vie.
Mais il ne put pas franchir le seuil.
Quelqu’un, avec une force terrible, le retenait par le cou, et c’étaient les bras convulsifs du graveur qui le serraient ainsi.
Stéphane ne voulait pas sortir.
Revenu à lui peu à peu, pendant que son apprenti l’emportait, il avait repris quelque force et à présent, les pieds sur le plancher et embrassant fortement Furet-d’Égout, il se rejetait en arrière.
L’apprenti était incapable de résister à cet effort, et ils seraient tombés tous deux sur le plancher ou sur quelque ivrogne qui se fût peut-être réveillé, si une chaise ne s’était trouvée là, sur laquelle Stéphane se renversa et demeura assis, la tête pendante.
— Oh ! mon maître, mon bon maître, dit Furet-d’Égout après avoir dégagé sa tête de l’étreinte du graveur ; que faites-vous, vous ne comprenez donc pas ? Il faut que vous sortiez d’ici tout de suite, sans cela ils vous reprendront, ils me prendront aussi, et je ne pourrai plus vous sauver.
Stéphane avait levé le front, il remuait les lèvres, largement disjointes par l’épaisseur de la langue. Il voulait parler, certainement il voulait parler.
Il ne pouvait pas.
Mais il tournait la tête, sa tête hideusement bouffie, vers le plafond de la salle, et, levant le bras avec des tremblements, il désignait Natache. Natache suspendue aux poutres par ses beaux cheveux dorés !
L’apprenti comprit sans doute, car il répondit vivement :
— Natache ! Ah bien oui, je me moque un peu de Natache. Plus souvent que j’irai perdre mon temps, que je vous exposerai à être repris pour les beaux yeux d’une coquine à qui vous devez tous vos malheurs ! Sans elle, patron, vous seriez encore un honnête ouvrier, vivant sagement du produit de son travail, entre sa vieille bonne mère et son fidèle apprenti. La décrocher, jamais de la vie ! on l’a pendue, c’est fort bien fait.
Stéphane, dans un soubresaut violent, essaya de se redresser, et il menaçait de ses deux poings le visage de son sauveur.
— Cassez-moi la tête si vous en avez la force, s’écria le jeune garçon, je ne me plaindrai pas. Mais vous ne me forcerez pas à délivrer cette mauvaise créature.
Il disait cela avec un air d’enfant résolu qui ne cèdera point. Mais alors, Stéphane étant retombé sans force sur la chaise, l’enfant vit dans les yeux de son maître se former deux grosses larmes.
Ces larmes, lentement coulèrent sur l’affreuse face gonflée et c’était un effrayant spectacle que celui de ce désespoir d’amant s’ajoutant aux tortures du supplicié.
Furet-d’Égout sentit fléchir sa résolution.
— Eh bien, oui, patron, dit-il, oui, je la décrocherai aussi. Mais le diable sait que ce que j’en fais, c’est pour vous, pour vous seul, et ce n’est pas pour elle toujours.
Il s’éloigna vivement, pendant que Stéphane le suivait d’un regard où s’éveillait une espérance.
Il poussa la table sous les pieds de Natache, plaça une chaise sur la table, grimpa, se dressa, débâillonna la pendue, et déjà son couteau à la main, il allait couper les cheveux de la jeune femme qui la retenaient au plafond, lorsque s’étant retourné instinctivement vers son maître, il vit que celui-ci, retenu sur sa chaise par ses forces brisées le regardait d’un air suppliant en faisant des gestes de dénégation.
Furet-d’Égout comprit.
Il comprit que Stéphane ne voulait pas qu’on coupât les beaux cheveux de celle qu’il aimait ; et le bon apprenti, non sans un petit haussement d’épaules, dénoua, au lieu de les trancher, les nœuds de la chevelure et des cordes.
Natache tomba sur la table, tout debout, et ne fléchit pas.
Brusquement réveillée de l’évanouissement où l’avait plongée le supplice, elle recouvrait brusquement une partie de ses forces et la pleine possession d’elle-même !
Elle souffrait dans tous ses membres comme s’ils eussent été rompus par un écartèlement. L’affluence du sang lui brûlait la peau du visage et du cou. Il lui semblait que mille millions de pointes lui entraient de toutes parts dans la chair du crâne, mais elle ne voulait pas défaillir, et elle se tenait debout.
Elle regarda autour d’elle, vit l’enfant, vit Stéphane, qui, lui aussi, s’était dressé, et la considérait avec des yeux écarquillés par la joie ; et brusquement elle comprit tout.
Elle descendit de la table, en s’appuyant à peine sur l’épaule de l’enfant.
En touchant le sol elle faillit tomber ; mais elle se redressa par sa volonté toute puissante, et elle marcha — oui, après deux heures de l’épouvantable supplice — elle marcha vers le graveur qui lui tendait les bras.
— Maintenant, partons, dit Furet-d’Égout, le patron va mieux ; il pourra faire quelques pas ; d’ailleurs, au besoin, je le porterai encore. Quant à vous, Colombe-Rouge, vous pouvez vous vanter d’avoir la vie dure. Le jour va venir, partons.
Mais Natache dit :
— Pas encore
— Pourquoi ? demanda Furet-d’Égout.
— Pourquoi ? demanda du geste le graveur qui ne pouvait pas parler encore.
— Parce qu’il y a là, dans cette chambre, à côté de nous, un homme qui nous a fait endurer un ignominieux et abominable supplice ; parce que, même hors d’ici, nous ne serons pas sauvés tant que cet homme vivra !
— Que voulez-vous donc faire ? demanda Furet-d’Égout.
— Je veux qu’il meure ! s’écria Natache.
Et alors, avant que l’apprenti eut pu la retenir, elle se précipita sur un des ivrognes endormis, lui prit un couteau qu’il avait à la ceinture, alla vers la Chambre des Dames, ouvrit la porte sans bruit et disparut dans l’ombre.
Stéphane et Furet-d’Égout, avaient tous deux cette pensée qu’ils allaient entendre un cri, le cri d’un homme assassiné ! et qu’à ce cri les Goujons se réveilleraient et qu’ils seraient perdus, et Natache avec eux.
Mais ils n’entendirent pas de cri, et Natache reparut.
Dans sa main, elle n’avait plus le couteau.
— Maintenant, dit-elle aux deux hommes qui la regardaient pleins de stupéfaction et d’épouvante, maintenant fuyons.
Ils sortirent.
Furet-d’Égout portait à demi le graveur.
Natache, que soutenait une excitation farouche, marchait devant eux sans réclamer aucune aide.
Ils allaient en silence, aussi rapidement que possible. Ils traversèrent la première salle du traktir, ouvrirent la porte qui donnait sur la rue, en faisant jouer un ressort dont le secret leur était connu, et ils se trouvèrent dans la rue où l’air froid de la nuit leur réjouit le front.
Les gredins ont de ces chances : Un cocher qui revenait d’un bouge où il avait bu toute la nuit, passait en fouaillant sa bête.
Ils montèrent dans la voiture, et Natache jeta une adresse au cocher.
Mais alors, quand ils furent assis, ses forces la trahirent enfin, et elle se laissa choir dans un coin comme une masse inerte, pendant que Furet-d’Égout, à genoux devant son maître, le considérait avec tendresse dans l’épaisseur des ténèbres.
Cependant, si Natache avait été abandonnée par ses forces physiques, sa pensée n’avait pas défailli et elle songeait :
« Il est mort, l’homme d’or, le chef, le protecteur de ceux que je haïs, je l’ai frappé d’un grand coup en plein cœur et j’ai laissé le couteau dans la blessure. Il n’a pas poussé un cri, pas même un soupir. Il a cessé de vivre tout à coup. J’ai mis l’oreille sur son cœur à côté du couteau ; son cœur ne battait plus. Et j’ai tâté tout son corps et ce n’était plus qu’un cadavre. Ah ! j’ai terriblement souffert, je souffre encore plus de tortures que n’en peuvent inventer les démons ; mais je suis sauvée, je suis libre, et je ne le retrouverai plus, lui, le tout-puissant, entre moi et ma vengeance ! Déjà Marie est morte, morte empoisonnée par mon ordre ; sa mère la suivra bientôt, et quant à l’enfant que l’on m’a dérobé, je saurai bien le reprendre ; comme les autres il subira ma justice ; et la vieille femme, qui est couchée là-bas dans le cimetière, dormira, satisfaite, le long sommeil des morts. »