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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XVI

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 145-155).

XVI

ÉTATS DE SERVICES DE LA GÉNÉRALE AMALIE

Si le lecteur se souvient de la corbeille apportée, par le suisse de l’hôtel, dans le fumoir du comte Markoff, et des incidents qui s’ensuivirent, il apprendra sans étonnement que le lendemain, le comte Markoff, à son réveil, se trouva d’assez méchante humeur.

— Ai-je rêvé ? Voyons, ai-je rêvé ? dit-il en se frottant les yeux.

Il fouilla précipitamment sous son oreiller et y trouva un papier fripé, qu’en se couchant il avait glissé là.

C’était la lettre sans signature qui, la veille, était tombée à ses pieds en passant par la fenêtre.

Il la relut, et il fallut bien qu’il demeurât convaincu de la réalité des choses.

— Par tous les diables ! dit-il en descendant de son lit, cette aventure est aussi grave que compliquée. Que la princesse Marie m’ait envoyé son enfant, jusque là rien que de très naturel ; mais pour ce qui est de l’inconnu qui a incendié mes villages et empoisonné mes serfs, Satan m’emporte si je devine qui cet homme-là peut être ! Des ennemis, je n’en ai pas ; je ne m’en connais pas du moins. À vrai dire il se pourrait que mon correspondant anonyme n’eût pas commis le moins du monde les forfaits dont il se vante, et peut-être il se targue de crimes accomplis pour rendre plus vraisemblable la menace des crimes futurs ! Ta, ta, ta, je n’y vois goutte. Les complaisances de ma femme ont aussi quelque chose de parfaitement obscur. Qui sait d’ailleurs si l’intrigue que l’on prête à la comtesse Markoff ne se relie pas d’une façon ou d’une autre à tout ce qui m’arrive ? Quoi qu’il en soit, il faut démêler la vérité, et, tout d’abord ce qu’il y a de mieux à faire c’est de consulter la générale Amalie qui est vraiment une personne précieuse pour découvrir les choses de ce genre.

Tout en ronronnant, le comte Markoff s’était habillé sans appeler son valet de chambre, et il sortit, bien qu’il fut encore de si bonne heure qu’aucun habitant de l’hôtel n’était encore éveillé.

— Oh ! oh ! il fait froid, dit-il en mettant le pied dans la rue toute remplie de brouillard ; j’aurais dû faire atteler. Non, les domestiques n’ont que faire de savoir où je vais ce matin. Des bavards, tous ces gens-là ! Le mieux est de prendre un drojki, si j’en puis trouver à cette heure.

Il avait probablement parlé tout haut car une voix lui répondit :

— Un drojki, monseigneur ? Voilà, Votre Excellence.

En effet, une voiture publique stationnait à quelques pas de l’hôtel, et déjà le cocher, un robuste gaillard, remarquable par une absence radicale d’appendice nasal, le cocher était descendu de son siège et saluait respectueusement le comte Markoff.

— Bon ! se dit le comte, voilà qui se trouve fort à propos.

Et il ajouta en montant dans la voiture :

— Rue de l’Amirauté, en face de la Chapelle de Sainte-Catherine.

Le cocher remonta sur son siège :

— Eh bien, dit-il, en fouettant son cheval, ce n’est pas plus difficile que ça !

Cependant, qu’est-ce que c’était que la générale Amalie chez qui le comte Markoff se rendait de si bon matin ?

C’est ce qu’on n’aurait pu dire au juste, bien qu’il n’y eût pas de personne plus répandue dans l’aristocratie, et d’ailleurs dans tous les mondes de Saint-Pétersbourg, que cette aimable et habile générale.

Comme on l’a vu, elle habitait dans l’un des plus beaux quartiers de la capitale où elle occupait un appartement très vaste et somptueusement décoré.

Cet appartement avait quelque chose de tout à fait propre à exciter la curiosité et à tourmenter l’imagination.

Du côté de la rue, un magnifique escalier de marbre, orné de statues, éblouissant de fleurs et de verdure, aboutissait à de splendides salles où se dressaient des colonnades de porphyre, où étaient espacés dans le plus agréable désordre de riches meubles en bois d’or, couverts d’étoffes éclatantes.

Mais derrière ces vastes et beaux salons s’étendait un long couloir, sans ornements, sombre, simple, discret, qui conduisait à un petit escalier donnant sur une ruelle déserte ; dans ce couloir confluaient à droite et à gauche, beaucoup d’autres corridors étroits, et dans chacun de ceux-ci il y avait une infinité de portes basses, qui ouvraient dans de petites chambres parfaitement séparées les unes des autres par des murs fort épais.

On pouvait s’étonner de la fantaisie vraiment extraordinaire qui avait présidé à l’arrangement de cette partie de la maison et qui lui donnait l’aspect désagréable d’un hôtel garni.

À quoi servaient toutes ces chambres qu’on ne pouvait appeler ni des salons ni des boudoirs, mais dont un ameublement capitonné, moelleux, faisait de délicieuses retraites et comme des nids d’étoffe pleins de mystère et de rêverie ?

Il était avéré que la générale n’avait jamais eu de locataires, et quant à elle-même, elle n’occupait que la partie somptueuse de son appartement.

Cependant, trois ou quatre servantes, fort propres et fort alertes avaient pour unique mission d’entretenir le plus grand ordre et la plus grande propreté dans ces chambres inhabitées, que la générale, d’ailleurs, ne manquait pas d’inspecter tous les matins.

Amalie Petrowna, — ainsi se nommait la générale, — paraissait avoir de trente à trente-cinq ans. Elle était blanche, rose, grasse, potelée, avec des cheveux d’un roux allemand, des yeux de juive ombrages de longs cils et largement fendus, un nez retroussé à la française, de grosses lèvres et des pommettes à la russe.

Ces éléments cosmopolites faisaient de la générale, non pas une personne vraiment belle, mais une petite femme bizarrement attrayante, langoureusement originale et parfaitement capable de séduire les gens par ses jolies mines et ses gentillesses de chatte blanche.

Son cosmopolitisme ne s’arrêtait pas à son visage ; outre le français, le russe et l’allemand, la gracieuse Amalie parlait encore une foule de langues.

Malheureusement, elle les parlait toutes sans exception, avec un accent parfaitement désagréable, la seule particularité de son langage qu’elle n’eût empruntée à aucune race, qu’elle ne dût qu’à elle-même. De sorte qu’il était fort difficile de dire, avec précision, quelle était en effet sa langue maternelle.

Cela était d’autant plus difficile qu’on ignorait absolument sa nationalité.

Les uns soutenaient que la générale Amalie, appelée plus officiellement la générale von Chpilitz, était une française d’Alsace ; d’autres disaient qu’elle était allemande ou finnoise ; on supposait aussi qu’elle pouvait être suissesse, polonaise, grecque, russe, maure ou espagnole ; plusieurs allaient jusqu’à prétendre qu’elle était la fille d’un chef circassien.

Il résulte de toutes ces opinions qu’il était radicalement impossible de s’en former une. Et les divers noms d’Amalie, empruntés à diverses nations, compliquaient encore le mystère.

À quelle époque s’était-elle mariée ? Quel était ce général von Chpilitz — un Prussien, probablement — qui lui avait donné son nom ? Autant de questions qui restaient sans réponse. Quelques voisins, les anciens du quartier, racontaient seulement que c’était vers l’année 1820, c’est-à-dire dix-huit ans avant l’époque où se passent les premiers événements de notre récit, — que la générale avait fait son apparition à Saint-Pétersbourg.

Très jeune alors, elle avait obtenu, disait-on, les faveurs d’un puissant personnage auquel elle était redevable de son crédit et de son influence incontestable.

Mais tous ces bruits n’étaient que des dires fort incertains, et l’on ne savait précisément qu’une chose, c’est que la générale Amalie, qui paraissait avoir été élevée dans la tour de Babel, avait été connue à Pétersbourg de temps immémorial, sous le nom de la générale Amalie.

Le nombre de ses connaissances était incalculable. Un énorme plateau d’argent placé sur une table du salon était toujours surchargé d’une montagne de cartes de visites, mélange prodigieux où se rencontraient les noms des familles les plus illustres avec les noms des plus obscurs négociants, où se coudoyaient les princes et les marchands, les artistes et les hommes d’affaire, les grandes dames et les cocottes, les généraux d’armée et les chevaliers d’industrie.

La générale n’avait pas de jours fixes pour recevoir. Quiconque avait besoin de l’entretenir devait lui demander, par lettre, une audience dont elle fixait elle-même la journée et le moment.

Il est à croire que les cas où l’on avait besoin de la générale se présentaient souvent, car son antichambre ne cessait jamais d’être pleine ; et l’obligeante Amalie recevait quelquefois depuis neuf heures du matin jusqu’à une heure de la nuit.

Quelques curieux observèrent que parfois un visiteur, entré par le grand escalier décoré de statues, s’échappait mystérieusement par le petit escalier sombre et discret qui se trouvait à l’autre bout de la maison.

La générale savait à merveille prévoir et éviter les fâcheuses rencontres.

Quoique sa cave et son buffet fussent toujours abondamment garnis, la générale ne donnait jamais à dîner, ni à souper ; mais il lui arrivait, assez rarement, d’organiser de petites soirées très simples, très intimes, où se réunissaient trois ou quatre personnes, cinq ou six au plus.

La générale Amalie ne se montrait jamais dans les bals ni dans les raouts du grand monde ; mais pendant le jour, elle rendait des visites. Sa voiture s’arrêtait souvent à la porte de quelque grand seigneur ou de quelque grande dame renommée pour sa pruderie et la sévérité de ses mœurs ; et le suisse recevait aussitôt l’ordre de ne laisser monter personne tant que durait la visite.

Quels que fussent les motifs de cette singulière existence, l’influence de la générale était immense.

Il n’était pas dans toute la ville une intrigue, un secret, un scandale auxquels elle ne fut initiée ; il n’y avait pas une famille, pas un ménage dont elle ne connût les mystères, les joies et les souffrances, les brouilles et les raccommodements, les vices et les hontes. Et ceci explique suffisamment le respect et la considération dont elle était l’objet.

Et qui donc n’avait eu besoin, au moins une fois dans sa vie, des précieux services de la générale ?

Toutefois, il est bon de remarquer que jamais l’aimable Amalie n’avait commis la plus légère maladresse, la plus petite indiscrétion, — à moins qu’il n’y allât de ses intérêts. Si l’on avait besoin de connaître dans ses plus petits détails l’histoire scandaleuse de telle ou telle personne, ce n’était pas à la générale Amalie qu’il fallait s’adresser, à moins qu’on ne fût très généreux, très riche et qu’on ne promît absolument le secret.

Telle était la mystérieuse personne chez qui se fit conduire le comte Markoff.

Il paya le cocher et descendit très vivement de voiture.

Après avoir sonné, il se dit :

— C’est égal, ma démarche a quelque chose d’extravagant ; il est à peine sept heures du matin, tout le monde dort, et je mériterais certainement que le suisse me flanquât à la porte.

Mais ce ne fut pas le suisse qui vint ouvrir.

— Salut, Votre Excellence ! dit une petite soubrette accorte et pimpante, en poussant le battant de la porte.

— Je viens pour voir ta maîtresse.

— Veuillez entrer, monseigneur.

— Je suis au désespoir de la déranger si matin.

— Votre Excellence ne la dérangera pas.

— Comment, elle est déjà levée !

— Oui, monseigneur, déjà levée.

— Et pour quelle raison, je te prie ?

— Parce que ma maîtresse attendait monsieur le comte.