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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XVII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 155-171).

XVII

OÙ LE COMTE MARKOFF RECONNAÎT QU’IL NE RECONNAÎT PAS SON ENNEMI

— Bonjour, mon cher comte, dit la générale Amalie, en ne se soulevant qu’à demi d’un profond fauteuil d’étoffe orientale où elle disparaissait presque entièrement dans un peignoir parfumé de soie et de dentelle.

— Votre serviteur, ma chère générale. Mais est-ce vrai, ce qu’on vient de m’apprendre ? Vous m’attendiez, vraiment ?

— Mon Dieu, oui, je vous attendais.

— Comment diantre avez-vous pu savoir ?…

— Eh, cher comte, est-ce que ce n’est pas mon habitude de tout savoir ? Mais laissons ces menus détails, et venons au fait. Je crois que j’ai votre affaire.

— Mon affaire ?

— Parfaitement. Des paysans de Pergola, de fort braves gens, je vous assure, des gens à moi. Je leur ai envoyé un express, j’attends leur réponse, et ils ne demanderont pas mieux que de vous obliger. Moyennant argent, bien entendu. Mais ça ne vous coûtera pas très cher. Vous me remettrez une somme de dix mille roubles. Dix mille roubles, pas davantage. Après quoi, il ne vous sera rien réclamé jamais, et vous n’aurez plus à vous occuper de la chose.

— Voyons, ma chère générale, êtes-vous folle un peu, et de quoi me parlez-vous, enfin ?

La générale eut un petit rire qui montra ses dents blanches et plissa ses joues grasses.

— De quoi voulez-vous que je vous parle, dit-elle, sinon de l’enfant qui a été apporté hier soir, à l’hôtel Markoff, et pour lequel vous venez me prier de trouver un asile convenable ? Comme je suis pleine d’amitié pour votre personne et d’estime pour votre caractère, je n’ai pas hésité à vous servir, et, vous voyez, tout est fait avant que vous ayez rien demandé.

— Ah ! bah ! dit le comte profondément stupéfait.

— Je suis extraordinaire, n’est-ce pas ? reprit la générale en riant de plus belle, et ce n’est pas à tort que l’on me croit un peu sorcière ? Mais, tenez, avec vous, je veux être franche, et je vous avoue qu’il n’y a rien de miraculeux dans le cas présent.

— Pourtant qui a pu vous apprendre ?…

— Voici. Nous sommes aujourd’hui le 3 septembre. Si mécréant que vous soyez, mon cher don Juan, vous n’ignorez pas que ce jour est un jour de grande dévotion, et que les pieuses dames de Saint-Pétersbourg ont dû se rendre dès l’aurore dans les chapelles de la ville pour y demander pardon à Dieu de tous leurs péchés de l’année ? Ah ! l’indulgence du Seigneur aura de quoi s’exercer aujourd’hui ! Eh bien ! comme la cathédrale de Saint-Isaac est à côté de chez moi, plusieurs de mes bonnes amies, en passant, sont venues me rendre une petite visite, malgré l’heure matinale, et je crois même qu’en cherchant un peu, on en trouverait encore plus d’une dans mon appartement ou dans les petites chambres du fond.

— Dans les petites chambres ?

— Eh ! oui. Allez-vous faire semblant de ne pas les connaître ? Est-ce que bien souvent… — Allons souvenez-vous, si vous n’êtes pas un ingrat !… — est-ce que bien souvent vous n’êtes pas entré dans l’une de ces mystérieuses retraites avec quelque jeune et jolie personne qui, pour une raison ou pour une autre, ne pouvait pas vous recevoir ailleurs ? Ah ! c’est que je suis une femme tout à fait charitable et sans cesse disposée à venir en aide à mes amis.

— Oui, oui…, je me souviens. Mais, ajouta le comte avec inquiétude, l’histoire de l’enfant est-elle déjà si connue qu’elle ait pu vous être racontée par vos visiteuses de ce matin ? Avouez-moi tout. Qui vous a dit ?…

— Ah ! fi ! monsieur le comte, me croyez-vous capable de trahir la confiance de mes clientes ? On ne me dirait plus rien, si je n’étais pas la discrétion en personne. D’ailleurs, n’importe : l’enfant est placé, c’est le principal ; et vous me l’enverrez dès qu’il vous fera plaisir. Laissons donc cela et parlons d’autre chose. Je suis désolée de n’avoir pu découvrir qui a brûlé vos villages de Finlande et empoisonné vos serfs de l’Ukraine.

— Hein ? s’écria le comte.

— Vraiment, reprit-elle, il se passe depuis quelque temps en Russie des choses tout à fait inexplicables. Des actions étranges, des actions violentes sont commises journellement contre les personnages les plus hauts de l’empire, sans qu’on puisse mettre la main sur l’auteur ou les auteurs de ces attentats. On dirait qu’un pouvoir nouveau s’est élevé, un pouvoir presque comparable, par la puissance et l’universalité de ses moyens, à la puissance même de notre révéré père le tsar de toutes les Russies, et d’autant plus terrible qu’il est anonyme et travaille dans l’ombre. Pour ce qui est de moi, comte Markoff, je suis persuadée qu’à cette heure il existe quelque part en Russie, peut-être très loin de nous, peut être tout près, un homme au génie fatal qui se propose d’accomplir et qui accomplira je ne sais quelle œuvre immense de justice ou de colère.

— Que dites-vous là, générale ?

— Ce que je crois, répliqua-t-elle. Et je plains tous ceux qui ont dans cet homme un ennemi ou qui seulement lui font obstacle.

Le comte Markoff était devenu rêveur.

— Je n’ai pas d’ennemis, murmura-t-il.

— Qui sait ? dit la générale. Quoi qu’il en soit, je ne puis rien pour vous dans ceci, et il est temps d’arriver à la troisième question.

— À la troisième question ?

— Sans doute, dit la générale en riant. Ne veniez-vous pas me demander aussi quel est l’amant de votre femme ?

— Vous êtes le diable ! cria le comte.

— C’est bien possible, et c’est pourquoi nous sommes, vous et moi, d’aussi excellents amis, mais un diable dont le pouvoir est assez borné, car cette fois encore, je ne puis vous servir ; et il me serait tout à fait impossible de vous dire le nom de celui ou de ceux que préfère la comtesse Markoff.

— Quoi !… La comtesse aurait plusieurs amants ?…

— Pourquoi pas ? dit en souriant la gracieuse Amalie. Eh, eh, nos grandes dames ne sont pas de ces cœurs faibles que le nombre épouvante, et pour être blanches comme la neige, elles ne sont pas aussi froides qu’elle.

Le comte cria :

— Eh bien ! l’homme ou les hommes par qui je suis déshonoré, il faut que je les connaisse, il le faut, entendez-vous ! Vous avez, tout le monde le sait, des moyens d’action auxquels nul secret ne résiste. Employez-les pour moi. Je suis riche, je paierai. Servez-moi, je le veux.

— De grâce, calmez-vous ! Comme vous voilà tout à coup furieux et désespéré ! Il n’y a pas de quoi, je vous assure. Vous parlez de payer. C’est fort bien dit. Combien paierez-vous ?

Elle disait cela avec une jolie familiarité mondaine, du ton d’une femme qui est coquette dans un bal et rit derrière un éventail.

Le comte répondit :

— Vous connaissez ma chasse réservée, près de la résidence de Tsarskoï-Célo ?

— C’est une belle plaine avec de jeunes bois fort agréables.

— Elle faisait partie de la dot de la comtesse ; eh bien, je vous l’offre en échange du secret de ma femme.

— J’accepte, parce que je suis une grande chasseresse. C’est un goût que m’a donné défunt mon pauvre mari, le général von Chpilitz.

— C’est donc marché conclu. Et maintenant dites-moi…

— Le nom de l’heureux favori ? Ah ! vous exigez trop. Je ne le connais pas. Moi-même, pour le connaître, je donnerais beaucoup, je donnerais plus encore que vous ne m’offrez en ce moment ! Mais, ajouta-t-elle en baissant la voix, si je ne puis pas vous nommer le personnage en question, je puis vous le faire voir.

— Quand cela ?

— À l’instant même.

— Ah ! s’écria le comte, je devine, enfin ! C’est par la comtesse que vous avez été prévenue de ma visite, c’est par elle que vous avez su l’aventure de l’enfant. La comtesse a dû sortir ce matin sous prétexte de dévotion, c’est chez vous qu’elle est venue, et je parie qu’elle y est encore.

— Peut-être bien, dit la générale,

— Dans l’une de vos chambres secrètes !

— Il n’est pas impossible.

— Avec son amant !

— Qui vous dit le contraire ?

— Par tous les saints, madame, vous avez osé…

— Eh bien ! après ? Pourquoi pas ? Je vous ai plus d’une fois servi, pourquoi ne servirais-je pas la comtesse ? La pensez-vous moins généreuse que vous ? Le premier devoir d’une femme comme moi, c’est, après la discrétion, l’impartialité, et je ne saurais faire de différence entre deux personnes que j’estime également.

— Eh bien ! soit. Mais je veux les voir tous les deux, à l’instant, la comtesse et son amant !

— Vous vous souviendrez de la chasse réservée ?

— Elle est à vous.

— Eh bien, vous les verrez, à deux conditions toutefois.

— Lesquelles ?

— Il ne se produira dans ma maison aucun scandale ; vous n’adresserez pas un reproche à la comtesse ; vous ne lui direz pas une parole tant qu’elle sera chez moi. En un mot, vous assisterez froidement et patiemment au spectacle qui vous sera offert.

— La seconde condition ?

— La voici. Après avoir vu les choses, vous resterez mon prisonnier pendant deux heures au moins. Nous prendrons ensemble le thé du matin.

— Pourquoi ?

— Parce que j’entends donner à ceux que vous aurez surpris le temps de s’éloigner, de rentrer chez eux, de se mettre à l’abri de votre colère enfin. Je serais perdue de réputation si quelque esclandre avait lieu dans ma rue ou aux environs de ma demeure !

— Allons, soit. J’accepte.

— Vous me donnez votre parole ?

— Je vous la donne.

— En ce cas, tout est bien ; venez, dit la générale en se levant toute blanche et jolie dans le froufrou soyeux de son peignoir.

— Ah ! vraiment, ajouta-t-elle, je fais une chose terrible ; je trahis un secret, je manque absolument au devoir professionnel. Mais je ne le regrette pas, car vous êtes vraiment l’homme de Pétersbourg pour lequel je ressens le plus de sympathie et d’amitié.

Quelques instants plus tard, le comte Markoff et la générale Amalie, après avoir suivi le long corridor étroit qui s’étendait derrière le somptueux appartement, se trouvèrent dans une chambre capitonnée de perse fleurie et où il n’y avait pour tous meubles qu’une chaise et un sopha.

On ne voyait d’autre issue à cette chambre que la porte par laquelle ils étaient entrés. Pas même de fenêtre. Une lampe suspendue au plafond versait une lueur mystérieuse. Mais la générale Amalie, prenant le comte par la main, s’approcha de la muraille de gauche et désigna du doigt un des boutons de la perse capitonnée.

— Tenez, dit-elle, dès que je serai partie, vous tirerez à vous ce bouton ; un morceau de la tenture s’écartera comme le battant d’une petite porte d’étoffe ; vous regarderez à travers une vitre étroite qui est cachée là derrière, et, ma foi, si vous n’êtes pas satisfait de ce que vous verrez et de ce que vous entendrez alors, vous pourrez vous vanter d’être un mari fort difficile à contenter.

Dès que la générale se fut éloignée, le comte Markoff, dévoré d’impatience, suivit les indications qu’il avait reçues.

— Que le diable étrangle Dieu ! s’écria-t-il avec un sursaut.

Voici ce qu’il voyait à travers la petite vitre et voici ce qu’il entendait.

La comtesse Markoff, les deux bras nus et toute défaite, était pendue au cou d’un beau jeune homme qui lui souriait.

Ah ! disait-elle, Alexandre, Alexandre ! Je te revois enfin ! Je croyais qu’elle ne finirait jamais, cette cruelle absence. Ah ! je le sais bien, il faut que tu quittes Saint-Pétersbourg bien souvent, trop souvent, pour tes affaires et pour celles de tes amis ; je ne t’en voulais pas, mais je souffrais. M’as-tu été fidèle, dis ? Ah ! vois-tu, c’est que je mourrais, moi, si une autre femme te regardait dans les yeux comme je te regarde à présent, et si tu baisais ses cheveux comme tu baises les miens ! Tu es quelqu’un de bien terrible, mais tu es bien séduisant aussi, peut-être parce que tu es terrible. Les femmes ont un penchant à aimer ce qui les épouvante. Tu te rappelles comment notre amour a commencé ? Je revenais en carrosse d’un bal qui avait eu lieu chez les dames Chiponine. Il y a six ans mois de cela. Soudain la voiture fut enveloppée, je fus saisie par des hommes inconnus tout habillés de rouge…

— Et toi, continua la comtesse, tu étais là avec un masque horrible ; tu criais : « Emportez-la, » et pendant que l’on m’emportait, j’entendais derrière moi les cris de mon cocher et de mon valet de chambre.

— Oui, dit le jeune homme en souriant, je crois qu’on les étranglait un peu.

— Quand je revins à moi, — car j’avais eu si peur que je m’étais évanouie, — tu étais à mes genoux, mais tu ne portais plus le vilain masque qui te donnait l’aspect d’un mort. Tu étais jeune, avec des cheveux blonds, avec tes chers cheveux que j’adore, avec ton visage clair et doux comme celui d’un enfant. Ah ! que c’est charmant d’être si redoutable et de le paraître si peu ! Nous étions dans un boudoir bien clos, bien chaud, bien parfumé. C’est là que tu m’avais conduite, cruel ! Je voulus me lever, tu me retins entre tes bras, et pendant que je tremblais d’étonnement et d’épouvante, tu me disais de tendres paroles : Que tu étais un chef de voleurs sans doute, mais que tu m’aimais depuis longtemps ; que tu m’avais enlevée, non pas pour me voler de l’argent ou des bijoux, mais pour t’emparer de moi-même et de moi seule. Et tu ajoutais que personne ne saurait rien de ce qui était arrivé ; qu’avant le jour tu me laisserais rentrer à l’hôtel Markoff et qu’il me serait facile de dire qu’arrêtée par des voleurs, j’avais réussi à leur échapper. « Ainsi, disais-tu, aucun danger pour vous, aucun. » Et tu étais si pressant, si persuasif, tu m’attirais si tendrement vers ton cœur, que deux heures plus tard — ah ! monsieur, j’en rougis ! — il fallut que tu m’avertisses que le jour allait venir.

— Tu es un ange ! dit le jeune homme.

— Puis nous nous sommes revus. Je t’ai parlé de la générale à qui je pouvais rendre visite et chez qui je pouvais te voir sans trop me compromettre. Ah ! mon bel Alexandre, je serais la plus heureuse des femmes si tu ne voyageais pas si souvent, et j’ai peur que tu ne m’oublies.

— À peine de retour, ne t’ai-je pas prévenue, et ne sommes-nous pas ensemble ce matin ?

— Oui, oui, j’ai tort. Je sais que tu m’aimes. J’en suis sûre. Assieds-toi là, près de moi. Causons. As-tu pensé à moi, toujours, toujours ?

— Toujours. Et je veux t’en donner des preuves, mon adorable Nadine !

— Des preuves ?

— Comment trouves-tu ces boucles d’oreilles ?

— Oh ! qu’elles sont jolies ! Des diamants et des rubis ! J’en raffole ! Que tu es bon !

— Je les ai volées pour toi, ma belle. Elles appartenaient à une comédienne de Moscou dont nous avons incendié la maison. Mais devines qui les lui avait données ?

— Comment veux-tu que je devine ?

— Le comte Markoff.

— Mon mari ! Ah ! que c’est amusant, dit-elle en éclatant de rire et en se mettant aux oreilles les deux pendants de perles et de rubis. Crois-tu qu’il les reconnaîtra ?

L’amant aussi se mit à rire ; puis il reprit :

— Ce n’est pas tout. Il est fort avare, le comte Markoff, avare non pas pour les péronnelles qu’il entretient, mais pour sa femme qu’il devrait adorer et couvrir d’or et de pierreries comme on fait d’une sainte ! Eh bien ! tout dernièrement en Finlande…

— En Finlande ?

— Oui, non loin des propriétés de ton mari. En Finlande donc, nous nous sommes introduits, mes compagnons et moi, chez le percepteur d’un village qui appartient au comte Markoff et qui a brûlé depuis ; nous nous sommes emparés d’une assez forte somme qui tient pourtant tout entière dans ce petit portefeuille. Prends-le, ma douce mignonne ! Je veux que tu sois la plus riche et la plus élégante des dames de Saint-Pétersbourg.

— Oh ! non, non, dit-elle, feignant d’être gênée. Je ne veux pas de cet argent. Je ne veux pas que tu te prives…

— Puisque je l’ai volé !

— Mais je n’ai besoin de rien, je t’assure.

— N’importe, prends-le, tu en feras des aumônes ! dit-il en la baisant au front.

— Ah ! jusqu’à mon dernier jour, je t’adorerai ! s’écria-t-elle.

Et elle l’embrassait plus étroitement.

Ils étaient assis tous les deux sur le sopha dans la petite chambre pleine d’une ombre mystérieuse et d’un silence parfumé. Et ils ne se parlèrent plus, sinon de tout près, à voix basse, avec de tendres chuchotements.

Or, cette scène odieuse, le comte Markoff la voyait à travers la vitre étroite. Sa bouche était pleine de jurons assourdis, et une sueur froide, à grosses gouttes, lui coulait du front.

Voilà donc l’homme qui était l’amant de sa femme, et en même temps cet homme était celui qui avait incendié ses villages de Finlande !

Oh ! que n’eût-il pas donné pour briser ce carreau, pour crier : « Je suis là ! » pour faire empoigner ce voleur, cet infâme qui l’avait déshonoré et qui l’avait ruiné !

Il entendit le bruit d’un baiser.

Il n’y tint plus.

D’un coup de poing il allait enfoncer la vitre, quand une voix derrière lui prononça ces paroles :

— Comte Markoff, souvenez-vous de votre promesse ! D’ailleurs si vous poussez un cri, si vous faites un geste, vous êtes perdu. Certainement l’amant de votre femme a pris ses précautions en venant ici. Soyez sûr qu’il est armé ; sans doute vous ne l’êtes pas ; et je pense qu’il est de ceux qui se font peu de scrupule de s’enfuir en enjambant un cadavre.

C’était la générale Amalie, revenue depuis un instant, qui parlait ainsi avec un sourire.

— Soit, dit le comte, sortons d’ici. Mais ma vengeance, pour être tardive, n’en sera que plus terrible !

Dès qu’ils furent revenus dans l’étroit corridor, il reprit :

— Sur votre vie, vous ne connaissez pas cet homme !

— Je ne le connais pas.

— Je vous enrichirai !

— Je ne le connais pas.

Il y eut un silence, puis tout à coup le comte se frappa le front :

— Oh ! c’est lui ! c’est lui ! cria-t-il avec épouvante. Je me souviens… oui, maintenant… je me souviens… ces traits… ce regard… cette voix même… certainement c’est lui !

La générale le regardait avec des yeux stupéfaits.

— Mais non, non, c’est impossible !… Je deviens fou !… Celui-ci n’a guère plus de vingt ans… et d’ailleurs…

Il se tut en haussant les épaules comme pour se moquer de lui-même.

Cependant, malgré lui, il ne pouvait écarter l’étrange idée qu’il avait eue.

Qui donc le comte Markoff avait-il cru reconnaître ?