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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XVIII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 171-177).

XVIII

PAYSANNE ET PAYSAN

Dès qu’ils furent rentrés dans le somptueux salon, le comte Markoff se laissa choir sur un fauteuil, la tête entre les mains, accablé.

— Eh ! consolez-vous, mon cher seigneur, dit la gracieuse Amalie ; ces accidents-là arrivent à tout le monde, et moi qui sais beaucoup de choses, je pourrais vous citer de très grands personnages qui sont dans le même cas et qui n’en témoignent pas la moindre douleur. Allons, redevenez maître de vous-même. Dans deux heures, selon nos conventions, vous serez libre d’agir à votre guise. En attendant, tournez les yeux de ce côté, et considérez un peu ces gens.

— Quelles gens ! dit le comte avec un mouvement d’humeur.

— Bon ! ne les voyez-vous pas ? s’écria la générale.

En effet, deux paysans, une femme et un homme, se tenaient au milieu du salon dans l’attitude de la plus profonde déférence.

Nous avons dit un homme et une femme. Mais il eût été malaisé, n’étant pas prévenu, de les distinguer l’un de l’autre, tant leurs costumes étaient pareils.

C’était un long vêtement en peau de mouton que l’on appelle « chouba » ; le cuir était à l’extérieur, la toison était en dedans ; et il s’en exhalait une puante odeur de bergerie qui contrastait singulièrement avec les parfums épars dans le salon de la délicate générale.

Un châle de laine grise qui enveloppait à demi la tête, descendait sur la poitrine et allait se nouer derrière le dos, un jupon rougeâtre dont on ne voyait sous la chouba que le rebord inférieur, et enfin des bottes de feutre dur complétaient le costume de la femme.

L’homme, qui avait des bottes aussi, portait un bonnet en peau de chat où il ne restait plus que quelques touffes de poils presque ras.

Ces deux êtres, avec leurs faces grasses et pâles, leurs yeux ronds qui s’écarquillaient et leurs grosses bouches béantes, avaient l’air parfaitement idiots. On devinait facilement qu’il ne leur était jamais arrivé de se trouver en pareil lieu. Accoutumés aux escabeaux de sapin, aux tables revêtues d’écorce, au plancher de terre de leur misérable izba, ils s’étonnaient de ces tapis soyeux, de ces meubles fragiles où ils ne croyaient pas qu’on pût s’asseoir sans les rompre ; et, clignant l’œil, se poussant du coude, ils avaient l’air de se demander à quoi pouvaient servir toutes ces choses luxueuses et raffinées.

— Assez vilains, dit la générale Amalie, et tout à fait malpropres ; au demeurant, de braves gens et dont je réponds. Je ne les ai jamais vus, mais ce sont les deux enfants de mon fermier de Pergola. Vous voyez qu’il s’est dépêché. À peine mon express reçu, il envoie chercher l’enfant. Soyez tranquille, monsieur le comte ! la petite fille sera soignée comme une princesse, et dix mille roubles ne sont pas une affaire.

La générale Amalie, à l’exception des dernières paroles, avait parlé non pas en français, mais en russe, pour être comprise des deux moujiks.

La paysanne s’inclina plus bas encore et avec la voix bredouillante qui distinguait les pauvres des environs de Pétersbourg.

— Ça, c’est sûr ; ça, c’est sûr, petite mère, dit-elle. Ta noblesse peut être certaine que l’enfant sera très bien. Il aura du lait, il aura des œufs, et il mangera des tartines de beurre de chèvre et du miel comme on n’en trouve pas dans les villes. Quant à l’éducation, on peut s’en fier à nous ; je lui ferai faire ses dévotions après boire et après manger, quand il aura toussé ou quand il aura éternué, et cela devant l’image de Saint-Basile, qui est sur le poêle en brique de notre izba.

— Bien ! interrompit le comte, qui, apparemment, se souciait assez peu de l’éducation religieuse qu’on donnerait à sa fille. La générale me répond de vous, cela me suffit. Vous passerez chez moi dans la journée, et je vous ferai remettre l’enfant.

— Ah ! dans la journée, répondit la paysanne, ça ne se peut pas, petit père. Ta Grandeur comprend bien que les gens pauvres, ce n’est pas comme les gens riches, et que nous n’avons pas tout notre temps comme les seigneurs qui n’ont rien à faire. Nous sommes venus très vite avec des campagnards qui allaient au marché et il faut que nous nous en retournions avec eux pour profiter de leur télègue. Si c’est donc le plaisir de ta Politesse, il faudra qu’on nous donne l’enfant tout de suite. Ah ! Seigneur, comme nous en aurons soin de la chère petite fille !

Le comte se leva.

— Eh bien ! je rentre à l’hôtel, vous me suivrez, à distance bien entendu, et tout sera fait en un instant.

— Oui, ça, c’est bien comme ça, répliqua la paysanne.

Mais la générale ne l’entendait pas ainsi.

— Comte Markoff, dit-elle, vous oubliez nos conventions. Pour une heure encore, vous êtes mon prisonnier. Cependant, rassurez-vous, tout peut s’arranger. Écrivez un ordre, remettez-le à ces bonnes gens, et ils iront à l’hôtel Markoff chercher la petite fille.

— Soit, puisque vous le voulez ainsi.

Sur une feuille déchirée de son portefeuille, il écrivit ces mots :

« Fanny remettra au porteur du présent la corbeille que l’on a apportée hier soir. »

Quand le papier eut été donné à la paysanne, les deux moujiks saluèrent jusqu’à toucher le tapis de leur front et ils se disposaient à se retirer.

La générale leur dit :

— Au moins, savez-vous où se trouve l’hôtel Markoff ?

— Ah ! ça, nous ne le savons pas. Ta Gracieuseté suppose bien que de pauvres moujiks ne peuvent pas connaître les rues de la grande ville. Mais nous demanderons, nous nous informerons. Sois tranquille, petite mère, pour être des paysans on n’est point des imbéciles.

Là-dessus, les enfants du fermier tournèrent le dos ; sales et puants, avec leurs peaux de bêtes, ils s’acheminèrent vers la porte entre les meubles aux bras d’or, couverts d’étoffes légères ; et lourds, grossiers, maladroits, ils faillirent renverser en sortant les porcelaines chinoises d’une étagère en bois de rose.

Mais dès qu’ils eurent descendu le grand escalier décoré de statues, dès qu’ils se trouvèrent dans la rue, la femme releva la tête et dit à l’homme, brusquement :

— Prends cette lettre, cours à l’hôtel Markoff et accomplis tout ce que je t’ai ordonné !

— Je l’accomplirai, dit l’homme. Mais toi, où vas-tu ?

— Je vais où va la pierre lancée par la fronde, droit à son but, sans relâche !