Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XX
XX
OÙ LA COMTESSE MARKOFF CONFOND UN INTENDANT AVEC UN VOLEUR
On ne répondait pas, le comte enfonça la porte.
La chambre était pleine de parfums, tiède et un peu obscure, comme celle d’une petite maîtresse qui fait la grasse matinée et ne sonnera pas avant midi.
Le comte Markoff, qui ne savait guère où était placé le lit dans la chambre de sa femme, s’avança presque à tâtons en disant d’une voix dure :
— C’est moi, comtesse. Où êtes-vous, madame ?
— Eh ! mon Dieu, dit-elle en se soulevant dans les guipures de son oreiller, quel est tout ce fracas, et qu’est-ce donc qu’il arrive ?
Le comte se rapprocha vivement. Ce qui ne l’étonna point, mais ce qui étonnera beaucoup le lecteur, c’est que la jeune femme était seule, tout à fait seule, sous les rideaux paisibles de son lit, et la chambre n’était pas en désordre, et la comtesse, avec son air étonné, se réveillait évidemment du plus honnête sommeil qu’eût jamais dormi la plus fidèle des épouses.
Le comte la prit par le bras et lui dit violemment : Je sais tout.
— Tout ! Quoi donc ? répondit-elle en détirant ses bras avec un bâillement fort joli.
— J’ai tout vu.
— Vu ! quoi donc ?
Et comme dans l’intimité conjugale la comtesse Markoff avait continué de montrer beaucoup de pudeur, elle releva jusqu’à son cou sa chemise qui avait un peu glissé.
Mais le comte reprit d’un ton qui interdisait tout faux-fuyant et toute minauderie :
— Vous avez un amant, je n’en puis douter, je le sais.
Alors, sans s’émouvoir d’ailleurs outre mesure, elle comprit qu’il serait absurde de nier les choses et, d’un air tout à fait brave, elle répondit :
— Eh bien, oui, j’ai un amant. Après ? Est-ce que vous n’avez pas une maîtresse ? Vous ne vous souciez pas de moi, je ne me soucie pas de vous ; rien de plus naturel. Est-ce que nous nous aimons ? Nous sommes-nous jamais aimés ? Je vous ai épousé parce que vous êtes noble ; vous m’avez épousée parce que j’étais riche, pour rétablir vos affaires assez dérangées par le jeu. Allez-vous faire le jaloux ? Je tolère vos faiblesses, ne vous inquiétez pas des miennes ; il y a mille ménages comme le nôtre ; et, pour ma part, je trouve fort ridicule cette scène matinale qui transforme un homme du monde, un parfait gentilhomme connu pour ses élégances et ses bonnes fortunes, en je ne sais quel traître de mauvais mélodrame. Allons, rentrez dans vos appartements et laissez-moi en repos. Je vous assure que j’ai une grande envie de dormir, et de telles secousses matinales sont tout à fait nuisibles à la santé.
Il répondit :
— Soit. Nous ne nous aimons pas. Et je pourrais admettre que vous preniez une certaine liberté. Je vous permettrais d’être coquette ; au besoin je fermerais les yeux sur une intrigue mondaine, élégante, compatible enfin avec le rang que vous tenez et le nom que je porte.
— Ah ! oui, je comprends, dit-elle, il faudrait que mon amant fût de votre goût ?
— Il faudrait qu’il ne fût pas un homme dont le choix paraîtrait indigne à la plus vile des prostituées. Il faudrait que vous ne fussiez pas la maîtresse d’un voleur, sa maîtresse et sa complice.
— Oh ! je vous trouve bien dur pour ce pauvre garçon ! Voleur, lui ? En êtes-vous certain ? Enfin, je ne dis pas, c’est possible. Tous les intendants sont un peu voleurs, plus ou moins.
— Hein ? dit le comte.
— Remarquez d’ailleurs que mon choix qui vous déplaît si fort, devrait au contraire vous paraître tout à fait convenable. En aimant très loin et très au-dessous de notre monde, est-ce que je n’évite pas des criailleries et des médisances ? Est-ce que je ne vous dérobe pas à tout ridicule et à toute périlleuse aventure ? Ah ! monsieur le comte, si au lieu d’être l’amant de la princesse Marie Palkmé vous étiez l’amant de quelque servante, cela ne serait pas scandaleux et vaudrait beaucoup mieux pour vous et pour moi, je vous assure. Vraiment, vous devriez me passer mon amitié d’enfance pour ce pauvre Mordesko.
— Mordesko ! répéta le comte.
Le cri qu’il poussa témoignait d’un étonnement si profond, si sincère, que la comtesse comprit à l’instant même la sottise qu’elle avait faite et se mordit les lèvres jusqu’au sang.
Elle avait cru qu’instruit par la trahison de Fanny peut-être, ou ayant entendu des voix à travers la porte, le comte Markoff ne doutait plus des faiblesses qu’elle avait pour l’intendant.
Mais non, ce n’était pas de Mordesko qu’il s’agissait ! La comtesse, un peu pâle, demeurait muette, car elle craignait de se compromettre encore par quelque parole imprudente, et ses paupières clignaient inquiètement.
— C’en est trop ! s’écria le comte, et votre ignominie enfin m’épouvante.
— Eh ! que pensiez-vous donc ? dit-elle avec un frisson.
— Je savais que vous apparteniez à un chef de bandits, mais vraiment je n’aurais pas rêvé que vous vous livriez à un valet !
— À un chef de bandits ? dit-elle.
— Ah ! ne niez pas ! Je vous ai vus, ce matin même, il y a deux heures, vous et lui, tous les deux chez la Chpilitz ! — C’est dans les chambres d’amour de la générale que vous faites vos dévotions à Saint-Isaac.
En ce moment une voix cria :
— Ah ! misérable femme !
Et les rideaux du lit tombèrent sur le tapis, déchirés, arrachés, par une secousse furieuse.
Mordesko, qui avait réussi à se dérober derrière les tentures avant l’entrée du comte, Mordesko, pris de fureur en apprenant la trahison de la comtesse, n’avait pas pu se contenir, et il tendait un poing furieux vers la jeune femme, blottie sous les courtines de son lit !
Avait-elle peur ? Sans doute, mais c’était une femme singulière que la comtesse. La situation de son mari lui paraissait une chose fort comique, et quoiqu’elle courût elle-même plus d’un risque, elle avait sous les draps de petits rires étouffés. Cependant, ils étaient face à face, les deux hommes, le mari et l’amant, également trompés.
Mais ce mari et cet amant, c’étaient aussi le maître et le valet, le seigneur et l’esclave.
Mordesko, qui avait cédé à un mouvement de colère jalouse, baissa la tête en rencontrant le regard du comte.
La domesticité le ressaisit : il eut soudain l’attitude tremblante et fuyarde d’un chien qui a peur d’être battu.
Le comte, lui, craignant une aggravation de ridicule, et dégrisé de sa fureur par la présence de son domestique, se donna un air de mépris hautain, et ce fut du ton que l’on prend pour donner un ordre qu’il dit à Mordesko :
— Si je ne t’avais pas fait libre, tu mourrais sous le knout. Mais tu n’es plus serf. Je ne puis que te chasser, je te chasse.
Telle est la lâcheté que donne l’habitude des longues obéissances : Mordesko baissa le front plus bas encore, et il essaya de balbutier quelques paroles d’excuse.
— Ah ! va-t’en ! dit le maître.
Mais il ajouta :
— Non, pourtant, tout n’est pas fini.
Il s’approcha, et de sa main droite qui était gantée, il souffleta deux fois la face de son valet.
Mordesko frissonnant reçut le double affront sans relever la tête.
Puis le comte dit :
— Retire-moi mon gant.
Mordesko retira le gant de son maître.
— Jette le gant, là, dans la flamme du foyer.
Mordesko jeta le gant dans les flammes.
— À présent, je n’ai plus besoin de toi, tu quitteras cette maison dans une heure, dès que tu auras rendu tes comptes.
Et le valet sortit de la chambre sans se retourner, l’échine très courbée.
Il descendit l’escalier, l’air toujours humble, comme quelqu’un qui s’échappe, évitant les regards des domestiques, plein d’une rage qui avait peur.
Mais, dès qu’il fut hors de la maison, il se retourna furieusement vers la porte refermée, et tendant ses poings crispés, ayant dans les yeux cette fureur qui les brûlait jadis, lorsque dans la maisonnette de la villa il châtiait les esclaves, Mordesko, d’une voix terrible, gronda sourdement ses paroles :
— Ah ! femme, femme qui m’as trahi, je me vengerai de ta trahison ! Oui, je m’en vengerai, sans pitié ni relâche ; quant à toi, comte Markoff, sache que je garderai toujours sur la joue l’affront de ta main gantée ; et un jour, j’en jure par tous les saints ! un jour, le genou sur ta poitrine, je soufflèterai ton cadavre !
Quelqu’un lui dit :
— À la bonne heure, voilà des paroles dignes d’un homme.
Celui qui avait parlé était un personnage inconnu de Mordesko.
C’était un très jeune seigneur.
Il portait avec élégance une riche pelisse de renard bleu ; et, bien qu’il parlât le russe sans accent, une barbe noire très peu fournie et qui frisait, des cheveux aussi noirs que la barbe, donnaient à penser que c’était un étranger, peut-être un homme du Caucase ou d’Arménie.
— Qui es-tu ? Que me veux-tu ? demanda Mordesko.
— Tu me parais fort curieux, dit l’autre. Que t’importe ? Tu es quelqu’un qui déteste le comte Markoff, je suis quelqu’un qui le hait et j’ai envie d’unir ma haine à ta colère. Ne t’inquiète pas d’autre chose et suis-moi.
— Où me conduis-tu ?
— À la vengeance.