Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XXI
XXI
LE JEU DE MORDESKO
Peu d’instants après cette rencontre, il y avait dans le parc de l’hôtel un enfant qui jouait.
C’était le petit comte Michel, l’héritier légitime du comte et de la comtesse Markoff.
Il logeait avec son gouverneur — un Italien nommé il signor Popoli — dans un élégant pavillon situé au fond du parc.
Bien qu’il fût encore tout petit, on essayait de le bourrer de toutes sortes de sciences, à peu près comme on gave les jeunes canards et les petites oies.
C’était très sérieusement que le comte Markoff, à propos de son fils qui avait trois ans, demandait au seigneur Popoli :
— Est-ce que le comte Michel commence à mordre aux mathématiques ?
La vérité nous oblige à dire que le petit garçon, destiné à être le Pic de la Mirandole de la Russie, ne mordait à rien du tout, sinon aux pommes et aux gâteaux qu’il dérobait dans l’office, et quelquefois aussi aux joues des personnes qui le prenaient dans leurs bras pour le caresser en lui disant : « Mon joli mignon. »
Le joli mignon répondait généralement par un coup de dent. La précocité de la mâchoire distingue les jeunes loups.
Donc le comte Michel s’esquivait le plus souvent, qu’il pouvait du pavillon d’étude, et n’avait pas de plus grand plaisir que de salir, en se roulant dans les parterres, ou de déchirer, en grimpant aux arbres, sa pelisse de velours et ses culottes de soie.
Jusque-là, il n’avait pas grand tort.
Mais ce qui était moins excusable, c’était l’étrange cruauté avec laquelle le petit homme saisissait, déchiquetait, mordait parfois à belles dents les oiselets qu’il réussissait à prendre dans leurs nids ou dans les mulots qu’il agrippait sous le gazon des plates-bandes. Or, ce jour-là, le comte Michel avait imaginé un beau tour.
Profitant du moment où son gouverneur se faisait la barbe, il avait fermé en dehors, à la clé, s’il vous plaît, la chambre du signor Popoli, et sûr de ne pas être interrompu dans ses exploits, il organisait une grande chasse aux mulots et aux crapauds dans le parc de l’hôtel.
Le comte Michel n’était point ce qu’on nomme un joli enfant. Il avait les cheveux roux, l’œil déjà aussi dur que celui d’un homme méchant, et ses dents proéminentes lui soulevaient la lèvre.
Mais n’importe, il y a dans l’enfance, quelle qu’elle soit, un tel charme ; même vilains, les petits hommes sont si gracieux, et, même méchants, ils ont dans leur méchanceté une si aimable espièglerie, que c’était vraiment un charmant spectacle de voir le comte Michel ébouriffé, rouge de plaisir, aller, venir, sauter, dans un rayon de soleil qui dispersait enfin la brume.
— Eh ! eh ! dit tout à coup quelqu’un derrière lui, ou s’amuse ce matin, à ce qu’il paraît ? et vous n’avez pas peur d’être grondé ?
— Si l’on me gronde, je mordrai ! dit l’enfant.
Il avait une fort aimable nature, ainsi que nous l’avons déjà indiqué.
La personne qui lui avait adressé la parole, c’était Mordesko.
Il avait dû rentrer dans le parc de l’hôtel par la petite porte de derrière qui ouvrait sur une ruelle.
— À la bonne heure ! dit-il. Si l’on vous gronde, vous mordrez. Mais à quel jeu jouez-vous ?
— Je joue à étrangler les souris et à enfoncer des branches dans le ventre des crapauds. Après, on plante les branches dans la terre, et les crapauds remuent les pattes ; c’est tout ce qu’il y a de plus amusant.
— Oh ! en effet, ce doit être très amusant.
En parlant ainsi, Mordesko avait l’air paternel et familier d’un homme qui ne demanderait pas mieux que de jouer avec un enfant.
Pourtant il reprit :
— C’est égal, il y a mieux que cela.
— Il y a mieux ; quoi donc ? demanda le jeune comte.
— Un jeu que je connais et qui est le plus beau des jeux.
— Oh ! tu me l’enseigneras ? dis ?
— Je voudrais bien, mais ça ne se peut pas, votre père se fâcherait.
— Il ne le saura pas, pardi !
— Si, si, il le saurait, certainement il le saurait.
— Eh bien ! qu’est-ce que ça fait ? On s’en moque un peu, de papa. Allons, dis ton jeu tout de suite, je le veux ! Mais dis-le donc, imbécile !
Mordesko répondit avec un bon sourire :
— Vous êtes un enfant volontaire, oui, et quand vous serez le maître de la maison, les serfs n’auront qu’à bien se tenir avec vous !
— Le jeu ! le jeu !
— Allons, soit, je consens. Mais je vous avertis, ce n’est pas dans le jardin que l’on joue à ce jeu-là.
— Où donc est-ce ?
— Dans ma chambre, là-bas, au-dessus de l’écurie.
L’enfant s’élança en avant et quelques instants après, l’intendant et le comte Michel se trouvaient dans une pauvre chambre située en effet au-dessus des écuries, et dont l’unique fenêtre donnait sur le jardin d’une maison voisine.
Il y avait peu de meubles dans cette chambre : un lit, une table, quelques chaises. Mais elle était remarquable par d’étranges instruments suspendus çà et là aux murailles.
On voyait entre autres choses un vieux knout aux nœuds très gros, que le vent de la fenêtre ouverte faisait remuer entre des tenailles et des pinces accrochées à des clous.
Il paraît que l’intendant Mordesko, jadis exécuteur des hautes-œuvres dans la villa de M. Samarine, se souvenait encore de son premier métier.
— Eh bien, demanda le comte Michel, qu’est-ce que l’on va faire ?
— Oh ! c’est très long, mais c’est si amusant. D’abord, il faut allumer du feu.
— Du feu ?
— Oui ; justement, nous avons là un fagot et des bûches. Un brasier de charbon ferait mieux notre affaire ; mais il faut se contenter de ce qu’on a.
— Donne, je veux mettre moi-même les bûches et le fagot dans le poêle.
— Oui, vous-même. Cela vaudra beaucoup mieux. À présent, là, tenez, sur le mur, voyez-vous, à côté de ce gros fouet, cette aiguille de fer très pointue ?
— C’est pour le jeu ?
— C’est pour le jeu. Décrochez-la.
— Oui, oui.
— Elle est trop haute, vous ne pouvez pas l’atteindre. Allons, hissez-vous, je vous aide. Vous la tenez ? C’est fait.
— Oh ! ça pique, dit le petit.
— Je crois bien que ça pique ! et elle piquera mieux quand nous l’aurons mise à chauffer dans le poêle.
— À chauffer ?
— Jusqu’à ce qu’elle soit toute rouge. Mettez-la vous-même ; seulement prenez bien garde de vous brûler ! La pointe seulement. Comme cela. Très bien.
Le comte Michel avait placé le bout de l’aiguille sur le côté déjà embrasé d’une bûche, et il regardait pétiller le bois avec des yeux pleins d’impatience.
— Maintenant, dit-il, explique-moi.
— Fi ! le petit curieux ; vous verrez, dans un instant, vous verrez.
— Je veux savoir tout de suite, moi !
— Vous voulez ?… ah ! oui, c’est juste ; vous voulez ! parce que vous êtes le maître déjà, parce que vous êtes déjà dur pour les faibles, et tyrannique pour les esclaves, comme votre père le comte Markoff !
Mordesko avait dit cela en redressant sa taille, avec une voix plus haute ; puis tout à coup, saisissant l’aiguille dont la pointe avait rougi, il s’écria :
— Voici le jeu ! mon petit seigneur, faites attention ! Voici le jeu !
L’enfant se rapprocha curieusement.
— D’abord vous prenez une bête, un oiseau, une souris, n’importe, et vous la tenez solidement, à peu près comme je vous tiens.
— Bien, je comprends, dit le petit.
— Puis quand vous êtes sûr que l’animal ne peut pas s’échapper, vous levez la pointe vers sa tête, justement comme je l’approche de la vôtre.
— Oui, oui, dit le comte Michel.
— Et alors, rapidement, qu’il se débatte ou non, qu’il crie ou non, vous lui faites au-dessus des yeux…
— Quoi donc ? demanda l’enfant.
— Ceci ! hurla Mordesko.
Et, serrant le cou du petit comte dans l’étreinte de sa main gauche, l’intendant, de la main droite, enfonça la pointe rouge dans le front de l’enfant dont la peau grésilla.
Le pauvre être poussa un cri aigu, se débattit, voulut fuir, mais l’autre lui serrait le cou à l’étrangler, et toujours l’aiguille se promenait, traçant une sorte d’image sur le front du jeune comte.
Les plaintes redoublèrent, devinrent si aiguës que du jardin de la maison, de très loin on dut les entendre. Mais l’effroyable bourreau, avec une sinistre patience, continuait son œuvre, et dirigeant son aiguille brûlante, il avait l’air d’un peintre qui dessine sur du vélin.
Autour d’eux, une agitation commençait à naître ; évidemment les domestiques et peut-être les maîtres accouraient aux cris de l’enfant.
Mordesko n’interrompait pas son diabolique travail.
Enfin il dit :
— C’est bien !
Et il repoussa le petit comte qui, tout convulsionné, se tordit en hurlant sur les carreaux de la chambre.
Puis l’intendant se rapprocha de la table, et sur une feuille de papier qui était là, il traça quelques lignes à la hâte.
En ce moment on criait du dehors :
— Qu’y a-t-il ? C’est sa voix ! où est mon fils ?
Et parmi un tumulte de valets accourus, Mordesko entendit que l’on défonçait les portes de l’écurie.
En même temps des pas nombreux qui se hâtaient montaient l’escalier qui menait à sa chambre.
— Il est temps ! se dit-il.
Rapidement il enjamba la fenêtre qui donnait sur un jardin voisin, regarda la porte par où les gens allaient rentrer, cria : « Au revoir, comte Markoff ! » sauta sur le sol et disparut dans un fouillis de branches.
La porte de la chambre fut enfoncée et toute la valetaille fit irruption avec des appels et des cris d’alarme.
Mais ce furent le comte et la comtesse Markoff qui, refoulant les serviteurs, découvrirent les premiers le pauvre petit être qui ne criait plus, évanoui derrière une chaise.
Oui, ce père et cette mère, — adultères châtiés — aperçurent en même temps leur enfant. Ils le saisirent, le relevèrent, l’embrassèrent. Il rouvrit les yeux.
— Ah ! il vit ! s’écria la comtesse.
Mais le comte recula plein d’épouvante parce qu’il avait vu l’image creusée par Mordesko sur le front de l’enfant.
Il fléchit, se retint à la table.
Ses yeux tombèrent sur les quelques lignes tracées par l’intendant et voici ce qu’il lut : « Comte Markoff ! l’infamie que tu m’as mise sur la joue, je l’ai perpétuée sur le front de ton fils, et rien ne l’effacera désormais de la face de cet enfant, de même qu’elle vivra éternellement dans mon souvenir vengeur ! »