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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XXII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 207-213).

XXII

LES TROIS GRÂCES

La vérité nous oblige à dire que le prince Georges Palkine, à cheval sur les épaules de cet excellent M. Jonas, et lui racontant sa bonne fortune, avait singulièrement exagéré, — par une vanité de jeune homme — les charmes physiques des trois demoiselles Chiponine.

Il avait été jusqu’à insinuer que Mlle Barbara, l’aînée, pouvait passer pour une personne assez appétissante.

Le fat !

La réalité, c’est que les trois Grâces, comme on les appelait, auraient été les trois plus laides créatures de toutes les Russies si leur mère n’eût été vivante.

Grâce à Mme Chiponine, — heureux terme de comparaison, — les trois demoiselles ses filles étaient tout simplement de hideux avortons.

Étant laides, elles étaient mauvaises.

La laideur quelque fois, c’est la méchanceté qui sort.

Il ne se répandait pas dans tout Pétersbourg une seule calomnie dont elles ne fussent les honnêtes inventeurs, et quoique leur vertu fût sujette à des défaillances chaque fois que l’occasion s’en présentait, ce qui, d’ailleurs, arrivait assez rarement, elles se montraient fort bégueules et d’une grande cruauté de paroles à l’égard des plus excusables pécheresses.

Vous pensez bien que leur aigre naturel ne fut pas adouci par l’aventure que nous a fait connaître l’indiscrétion du prince Georges.

Barbara était furieuse d’avoir été abandonnée pour Rose ; Rose trépignait de colère à la pensée que l’arrivée de Julie avait suffi pour la priver de son amoureux, et Julie enrageait de n’avoir eu lieu de se plaindre d’aucun abandon.

Les trois Grâces, ce matin-là, c’étaient les trois Furies.

Certainement elles se vengeraient du prince Palkine, de lui et de la princesse Catherine, sa mère, et de cette petite pimbêche, la princesse Marie, qui avait fait une « faute », comme tout le monde le savait.

En effet, on le savait, mais on le savait parce qu’elles l’avaient dit. On s’en souvient : c’était à un bal chez les dames Chiponine que l’état de santé de la princesse avait été remarqué d’abord. Et les trois Grâces, naturellement, n’avaient laissé à personne la joie de la première découverte.

Donc, ce matin-là, elles s’habillaient à la hâte, et il n’était pas encore midi que déjà elles sonnaient à la porte de l’hôtel Palkine.

À la porte de l’hôtel Palkine ? Non, elles s’étaient trompées de maison.

Leur erreur était excusable ; l’hôtel voisin de l’hôtel Palkine ressemblait parfaitement à celui-ci. Probablement ces deux immeubles avaient appartenu autrefois au même propriétaire.

Aujourd’hui, la première de ces maisons jumelles était possédée, disait-on, par un riche seigneur arménien, qui d’ailleurs voyageait presque toujours et n’y faisait que d’assez rares apparitions.

Quoi qu’il en fût, les trois Grâces, à qui personne ne venait ouvrir, s’aperçurent enfin de leur erreur, et tout en regrettant d’avoir perdu un temps précieux, qui aurait pu être employé à quelque bon coup de langue, elles gagnèrent la porte prochaine laquelle cette fois était bien celle de l’hôtel Palkine.

Quelques instants après, elles étaient admises dans la chambre de la vieille princesse Catherine.

On n’a peut-être pas oublié l’aimable caractère qui distinguait la sœur du seigneur Béroeff, mariée au prince Ivan Palkine.

Les années n’avaient qu’ajouté à ses intolérables défauts.

Son avarice était devenue sordide à tel point qu’elle nourrissait ses domestiques avec du pain non de froment, mais de seigle noir ; et elle passait de longues heures enfermée dans sa chambre à compter et à recompter ses vieux roubles et ses valeurs en papier.

Sa superstition se traduisait par des cris d’épouvante à propos du moindre bruit dans le bois d’un meuble ; un pope lui ayant persuadé qu’il y avait un diable dans le corps de chaque mouche — en effet, Belseuth signifie « seigneur des mouches » — elle avait deux jeunes domestiques uniquement chargés de s’emparer de toutes les mouches de la maison, et de les brûler bel et bien comme sorcières, sur des petits bûchers élevés à cet effet.

Quant à son épouvante du « qu’en dira-t-on », elle n’avait fait aussi que croître et embellir, et Catherine Palkine répétait à chaque instant qu’elle était pareille à l’hermine qui, comme on le sait, ne peut être atteinte d’une tache, sans mourir de honte immédiatement.

La conversation fut assez peu intéressante d’abord, entre les demoiselles Chiponine et la vieille princesse.

Celle-ci parla beaucoup de sa santé en effet fort délabrée. Depuis plus de cinq mois, elle était en proie à d’épouvantables douleurs d’entrailles, presque constantes, et souvent elle avait des crises nerveuses pendant lesquelles, disait-elle, elle croyait toujours être sur le point de trépasser.

Mais sans doute, les trois Grâces ne tardèrent pas à aborder un sujet plus irritant, car tout à coup, un grand cri, un cri aigu, un cri terrible fit trembler toutes les vitres de l’hôtel ! et l’on vit les trois demoiselles Chiponine ouvrir la porte avec des gestes d’effarement, se précipiter dans l’escalier en criant : « Elle est folle ! » et l’on remarqua que l’une des trois grâces avait la tête absolument rase, comme si quelqu’un dans une querelle lui avait arraché sa perruque.

Cependant dans sa chambre la vieille criait :

— Où est ma fille ? où est Natache ? Natache à l’instant ou je fais fouetter tout le monde !

Natache accourut.

Certainement personne n’eût reconnu dans cette jeune servante à l’œil doux, un maintien humble et réservé, la passante énergique du pont Saint-Nicolas, la femme qui avait ordonné à la vieille Vilhelmine d’empoisonner la nouvelle accouchée, ni surtout la farouche Colombe-Rouge du traktir des goujons.

Aucune trace des fatigues de la nuit, aucune trace même du terrible supplice qu’elle avait enduré, n’était visible dans l’aspect de Natache, et ce fut d’une voix tout à fait douce et soumise qu’elle demanda :

— Son Excellence a désiré me parler ?

— Ces Chiponine sont des monstres ! dit la vieille princesse qui paraissait hors d’elle-même. Où est ma fille, où est Marie ?

— La princesse Marie n’est pas à l’hôtel.

— Elle n’est pas rentrée après le bal chez la princesse Zina !

— Elle n’est pas allée chez la princesse Zina.

— Misérable ! Que dis-tu ?

— La vérité. Je mentirai si votre Excellence le préfère.

— Où est-elle allée ?

— Chez une sage-femme.

— Chez une sage-femme ! hurla la vieille femme dont la face s’empourpra horriblement. Pourquoi faire ?

— Pourquoi ? Pour accoucher, je suppose.

— Déshonorée ! déshonorée !

Et brusquement elle s’abattit sans mouvement sur le plancher, comme un cadavre qui tombe.

Natache ouvrit la porte.

— Un médecin ! cria-t-elle.

Puis, retournée auprès de la malade, elle observait avec des yeux où on aurait pu lire une inquiétude très sincère :

— Oh ! disait-elle entre ses dents, pourvu qu’elle ne meure pas avant de savoir que c’est moi qui la tue, avant de savoir pourquoi je l’ai condamnée.