Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XXIII
XXIII
CELUI QUI REVIENT
Le médecin était accouru.
Il avait tâté le pouls de la vieille princesse Catherine, couchée dans son lit, sans paroles.
Puis il avait dit, avec une franchise assez rare chez les hommes de son art : — La maladie de la princesse est une maladie mystérieuse, qui depuis cinq mois, déroute toutes mes conjectures, déjoue tous mes efforts. La crise d’aujourd’hui a dû être terrible. Sera-t-elle mortelle ? Je ne sais. La vie de la malade est entre les mains de Dieu.
Puis, après avoir ordonné une potion calmante, il s’était retiré avec les domestiques et avec Natache elle-même, lentement sur la pointe des pieds, car on pensait que Mme Catherine était endormie.
Elle demeura seule dans la grande chambre qu’éclairait mal une veilleuse. Le soir vient vite dans ces soirées d’automne.
Mais elle ne dormait pas.
Dès qu’elle eut entendu s’éteindre le dernier bruit des pas, elle ouvrit des yeux vitreux, se dressa sur son séant et regarda autour d’elle.
La pièce, nous l’avons dit, était très vaste et à peu près obscure. Il y avait dans les plis des hauts rideaux que le vent remuait malgré les doubles fenêtres, des agitations d’ombres inquiétantes.
Dans cette solitude et dans ces demi-ténèbres, la princesse se sentit frissonner, on sait qu’elle ne s’était jamais débarrassée de ses craintes superstitieuses ; et même en plein jour, elle croyait voir au fond des corridors tournants, disparaître des robes de fantômes.
Mais cette fois elle réagit contre son épouvante accoutumée.
Faible et quoique brisée par la crise récente, elle descendit de son lit aussi vivement qu’elle pût ; et avec un mauvais pli des lèvres, elle murmurait ces paroles :
— Perdue ! ma fille est perdue ! la maison des Béroeff, la maison des Palkine est déshonorée par cette folle. Le monde rira de nous ; on nous montrera au doigt. Oh ! du moins je châtierai la coupable autant qu’il me sera possible ; et, s’il faut que je meure, je ne mourrai pas sans avoir vengé l’honneur de mon nom.
Longue, maigre, elle était debout.
Un instant elle crut défaillir, mais elle dit :
— Il le faut.
Et sa volonté maîtrisa son corps affaibli.
Elle marcha, en s’aidant des meubles, vers une table placée en face du lit, entre les deux fenêtres.
Comme elle en était toute proche, elle tressaillit des pieds à la tête.
Là, certainement là, à côté de la cheminée, dans la boiserie du mur, elle venait d’entendre un bruit. Et c’était comme le bruit d’un pas qui se rapproche. Elle se souvint de la maison voisine inhabitée depuis si longtemps et dans laquelle, comme elle l’avait bien souvent pensé, il devait revenir des fantômes. Un autre bruit se fit entendre ; celui d’un bois qui craque sous une poussée.
La sueur lui coula du front.
Elle éprouvait une terreur trop grande pour aller vers la cheminée, pour tâter la muraille, pour tâcher de découvrir la cause qui avait produit ce craquement. Elle eut l’idée d’appeler, d’avoir quelqu’un auprès d’elle. Natache, par exemple, en qui elle avait confiance et qui ne riait pas des épouvantes de sa maîtresse.
Mais sans doute, ce qu’elle voulait faire ne devait être su de personne car elle n’appela pas, ne tendit pas la main vers la sonnette qui pendait au dessus de la table.
Blême de peur, le cœur battant au point qu’elle l’entendait battre, n’osant retourner la tête, croyant avoir derrière elle des spectres, elle s’assit, toute raide, comme une planche qui se plierait en deux, devant les paperasses de la table.
Elle se dit :
— Ce que je dois écrire, je l’écrirai.
Elle prit une plume entre ses doigts qu’un tremblement agitait.
Sur une grande feuille blanche qui était là, elle commença d’écrire ; et ces premiers mots furent tracés par sa main, qui zigzaguait.
« Ceci est mon testament. »
Or, en ce moment, la veilleuse grésilla, l’ombre devint plus noire et la princesse pouvait à peine voir les lettres qu’elle s’efforçait d’écrire.
En même temps — oh ! elle ne se trompait pas ! — il y eut derrière elle comme un long frôlement d’étoffe sur le tapis et les cheveux gris de la princesse se hérissèrent visiblement sur son front.
Il se livrait en elle un combat terrible. Le désir d’écrire ses volontés dernières luttait avec un besoin tremblant de faire venir du monde, de ne plus être seule.
Elle sentait, elle savait qu’un être fantastique d’un aspect sans doute formidable, se tenait debout à côté d’elle, se penchant sur son épaule, lisant les mots qu’elle avait écrits, prêt à lui mettre sur la tête une longue main froide, humide de la terre des tombeaux.
Sa bouche crispée buvait sa sueur, cependant elle répéta :
— J’écrirai. Tout l’enfer fût-il là, j’écrirai.
Sa plume, par secousse, courait sur le papier :
« Ceci est mon testament.
« La princesse Marie Palkine ayant déshonoré ma maison, n’est plus de ma famille.
« Je la répudie, je la désavoue, je lui défends de porter mon nom.
« Je la déshérite de ma noblesse et de mon honneur, comme je la déshérite de ma fortune.
« Tous mes biens, l’or et les billets que l’on trouvera dans mes coffres, mes châteaux, mes villages et les valeurs que j’ai déposées à la Banque de Saint-Pétersbourg, appartiendront en toute propriété à mon fils bien aimé le prince Georges Palkine.
« Car telle est ma volonté dernière. »
Il lui semblait maintenant que la main d’un fantôme lui frôlait la nuque et les cheveux.
Puisant je ne sais quel courage dans l’excès même de son effroi, elle signa et data le testament.
Mais alors, derrière elle, une voix qui paraissait venir de très loin et qui cependant était toute proche, une voix qui semblait répercutée par des échos tumulaires, prononça lentement ces paroles :
— Tu ne déshériteras pas ta fille.
Oh ! cette fois, elle eût voulu crier mais elle ne put pas. Les paroles ne voulaient pas sortir de sa bouche, comme si la peur lui eût mis un bâillon, et elle demeurait sur sa chaise, n’osant pas se retourner, la tête dans les paperasses, pétrifiée.
La voix funèbre reprit :
— Déchire ce testament. La faute de ta fille est de celles dont une mère doit pleurer, mais qu’elle doit pardonner enfin, et toi seule, princesse Catherine, toi seule es coupable en effet.
Il y eut un grand silence pendant lequel on n’entendit que le râle haletant de la vieille femme.
La voix continua.
Si tu n’avais pas réservé toutes tes tendresses pour le prince Georges, si tu n’avais pas été une mauvaise épouse, ta fille, au lieu de rester seule avec un vieillard attristé, ta fille aurait connu les conseils qui avertissent du danger, les bonnes caresses qui détournent du mal. Mais non, tu es partie, et Marie Palkine a été abusée par un lâche séducteur qui, du reste, a été châtié et le sera encore.
La vieille princesse croyait entendre au-dessus d’elle la parole terrible des jugements divins.
— Donc, reprit la voix du fantôme, l’innocente, c’est Marie. Si tu survis, tu la recevras dans ta maison qui est la sienne. Tu t’efforceras de cacher sa faute aux yeux cruels du monde, et tu n’auras désormais pour elle que de la tendresse et du respect. Mais tout d’abord déchire ce testament. Voilà ce que je t’ordonne, moi qui sors de la tombe et qui vais y retourner. M’as-tu entendu, femme, et répondras-tu enfin ?
Elle tremblait comme une branche morte tremble sous la rafale.
— Oui, oui… oui… dit-elle. Je déchirerai… Si je vis, je la recevrai… Oui… mais toi… être terrible… Qui me parle… Va-t’en d’auprès de moi… Que je n’entende plus frémir les plis de ton linceul.
Elle tomba à genoux, presque morte, le front entre ses mains.
Mais le spectre étendit le bras, et, la prenant par le menton, il la força de relever la tête.
Alors, dans un paroxysme d’épouvante la princesse Catherine Palkine poussa un long cri formidable avec lequel semblait sortir sa vie, car elle avait devant elle pâle comme les ressuscités, sous son long vêtement funéraire, le prince Ivan Palkine, le vieux prince, son mari, mort depuis une année !