Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XXIV
XXIV
LE SECRET DE NATACHE
Au cri de la princesse, Natache, qui était aux aguets, entra vivement dans la chambre.
Mme Catherine était étendue sur le tapis, hors d’elle-même, suffoquant.
Elle était seule.
Qu’était donc devenu l’être mystérieux qui lui avait parlé, qui l’avait touchée ?
Les spectres disparaissent comme une bulle de savon crève et s’évanouit.
Natache releva sa maîtresse, la soutint, la porta sur son lit.
La vieille femme, crispant les poings, la bouche tordue, écarquillait ses yeux énormes, et, au remuement de ses lèvres, on devinait qu’elle voulait parler, mais les paroles ne sortaient pas de sa bouche.
Natache la dominait d’un regard fixe et dur :
— Allons, dit-elle, il faut que cette crise soit la dernière.
Sur un guéridon, près du lit, il y avait une tasse que Natache remplit de la potion ordonnée par le médecin.
Elle mit la tasse sur les lèvres de la princesse, et celle-ci but, lentement, par gorgées avec des râles.
La vieille femme sursauta.
— Oh ! dit-elle, cela brûle !
— Oui ! oui ! cria Natache avec une voix féroce, cela brûle ! Et c’est le commencement de l’enfer éternel !
Mme Catherine, à demi dressée, se déchirait la poitrine comme pour en arracher le feu qui la dévorait.
— Natache, dit-elle, Natache… Natache, que dis-tu ?… L’enfer ? Oh ! ne parle pas de l’enfer. Dieu ! j’ai des flammes dans les veines.
— Ce que je dis, reprit l’autre en étendant les bras, c’est que tu vas mourir, et mourir par moi, entends-tu ? Oui, depuis cinq mois, presque chaque jour, dans tes boissons, dans les mets de ton repas, j’ai versé peu à peu le poison qui t’a rongée, et tu viens d’avaler la dose suprême, et avant une heure tu ne seras plus !
La princesse voulut crier :
— Au secours ! un médecin !
Mais Natache lui avait mis la main sur la bouche, et les cris qu’elle croyait pousser n’étaient que des murmures. Après une lutte vaine, elle proféra péniblement ces mots :
— Tu m’as empoisonnée ? Pourquoi ? Oh ! Natache, pourquoi ?
— Pourquoi, demandes-tu ? Tu vas le savoir, dit la servante, car l’heure est venue de le révéler enfin !
« Écoute, écoute bien !
» Tu as été la femme du prince Ivan Palkine, mais tu étais la sœur du seigneur Béroeff.
» Le seigneur Béroeff avait le cœur bon et les serfs étaient heureux dans ses vastes domaines.
» C’était là que nous vivions, mon aïeule, ma mère et moi.
» Ma mère était jolie et ton frère l’aima.
» Ce seigneur aima cette serve, et ma mère se donna à lui librement, non point parce qu’il était bon et doux aux pauvres gens.
» Nous quittâmes la ferme où nous étions employées, ma vieille grand-mère, ma mère et moi, et nous habitâmes le château de Béroeff.
» Les domestiques nous honoraient à cause de l’amitié du maître ; mais nous n’abusions pas de notre pouvoir, et nous faisions autour de nous tout le bien que nous pouvions accomplir.
» J’étais jeune, j’avais le cœur plein d’espérance et de tendresse, j’aurais vécu heureuse avec quelque beau jeune homme, mon mari ! Ah ! malheur à ceux qui m’ont faite triste et terrible comme je suis.
» Il y a six mois, le seigneur Béroeff mourut.
» Toi, son unique héritière, tu vins inspecter ses domaines et compter avarement l’argent qu’il laissait dans ses coffres.
» Tu vis ma mère qui pleurait entre l’aïeule aux cheveux blancs et moi toute attristée.
» — Quelles sont ces femmes ? demandais-tu.
» On te l’apprit.
» Alors tu criais, en montrant ma mère :
» — Cette prostituée ne restera pas un instant de plus dans ma maison !
» Et tu la fis chasser par tes valets.
» La vieille grand’-mère se jeta à tes genoux, te supplia, t’implora.
» Toi, cœur d’hyène, tu ne te laissas pas attendrir, et furieuse, faisant venir l’esclave chargé de châtier les serfs, tu ordonnas qu’on donnât cinquante coups de fouet à la misérable vieille.
» Tu fus obéie.
» Oui, devant les fenêtres du château où elle avait été honorée, mon aïeule, la chère femme qui m’avait bercée dans ses bras en chantant de vieilles chansons, l’aïeule — elle avait soixante-douze ans — subit l’ignoble supplice !
» Elle gémissait, elle pleurait, elle demandait grâce, et je la voyais, et je l’entendais, moi ! Enfin, elle poussa un cri formidable et ce fut le dernier.
» Elle n’avait pas résisté à la cruauté du bourreau, elle tomba, elle était morte, entends-tu ? Je dis qu’elle était morte. Et ma mère aussi, ma belle et jeune mère, avait subi ton arrêt.
» Chassée du château, chassée du domaine, elle avait erré à travers champs, sans ressource, sans asile ; et le matin, des serfs qui allaient au labour, trouvèrent son cadavre au pied d’une roche à pic, d’où elle s’était précipitée.
» Tu avais assassiné mon aïeule, tu avais contraint ma mère au suicide, c’est-à-dire à la damnation.
» Alors moi je me fis douce, serviable, flatteuse ; je feignis de n’avoir pas pris garde à tes cruautés ; j’eus tant de soins, tant de dévouement apparent, que bientôt je vous devins indispensable à toi et à ta fille, que je ne haïssais pas moins que toi.
» Une chienne sous vos pieds, voilà ce que je fus. Mais la chienne songeait à mordre.
» Et maintenant elle a mordu !
» Tu es là, dans ton lit, mourante, et je vais entendre ton dernier râle ; et ma mère aura un éclair de joie dans sa damnation éternelle ; et le cadavre vengé de mon aïeule dormira plus paisiblement dans le cimetière de Béroeff ! »
Pendant ce récit, la vieille princesse Catherine Palkine avait haleté, gémi, s’était tordue pleine d’horreur.
Enfin, elle se dressa, presque toute droite sur le lit, ouvrit terriblement les yeux et la bouche, en raidissant les bras !
Puis, brusquement, elle s’abattit sur sa couche sans qu’on entendît un soupir.
Elle n’était plus.
Natache, les bras croisés, la considérait et disait :
— Mon œuvre s’accomplit, je suis vengée. Oh ! vengée !
Cependant elle frémit.
Elle entendait que tout près d’elle il y avait quelqu’un.
Qui donc ?
Elle se retourna.
Il y avait quelqu’un en effet, un homme immobile en costume de seigneur arménien, mais ayant, au lieu de visage vivant une face de cadavre.
Elle reconnut le commandant du bataillon d’or.