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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XXV

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 226-233).

XXV

LE SPECTRE N’ÉTAIT PAS UN MORT.

Le spectre n’était pas un mort.

— Lui, lui ! cria Natache en écarquillant les yeux.

— Eh bien oui, moi, dit-il d’un air de bonne humeur. Quoi d’extraordinaire à cela ? Je suis ici en voisin, Natache. Regarde ces tentures, là, près de la cheminée. Il y a derrière elles une porte grande peu visible, d’ailleurs, par laquelle on peut communiquer avec la maison voisine. Or, cette maison m’appartient et maintenant que tu sais les choses, ma présence n’a plus rien qui doive t’étonner.

— Vivant ! disait-elle, comme pétrifiée d’épouvante.

— Sans doute, vivant ! Pourquoi non ? À ce propos, mademoiselle Natache, continua-t-il avec une voix qui se moque, il faut que je vous fasse mon compliment. Par tous les saints ! Stéphane le graveur et vous, et il est probable que le diable a de grands dessins sur vos personnes puisqu’il les préserve aussi soigneusement. Mais c’est égal, je crois que le diable aura tort, et le moment est venu, mademoiselle Natache, où vous ne m’échapperez pas.

Elle n’entendait pas, elle répétait :

— Vivant, vivant !

Et elle ajouta :

— Oh ! pourtant je lui ai enfoncé le couteau dans le cœur, jusqu’au manche, et son cœur ne battait plus, et son corps était un cadavre.

Il éclata de rire.

— Ah ! je comprends, dit-il. Après avoir été sauvée par ce fin matois de Furet-d’Égout, vous avez voulu m’assassiner, je suppose, pendant que je dormais dans la chambre des Dames ? L’acte était hardi et tout à fait digne de vous ; je vous en félicite ! Mais apprenez, mademoiselle, qu’un homme tel que moi sait se méfier des choses, et je crois qu’il est assez difficile de me tuer, même endormi. Voyons, vous qui avez reçu chez le seigneur Béroeff une fort belle éducation, vous devez vous rappeler ce qu’on raconte du tsar Ivan le terrible ?

Elle se taisait stupéfaite.

Il reprit :

— Vous ne vous rappelez pas ? Eh bien ! voici : Le tsar Ivan était redoutable comme moi, et il avait beaucoup d’ennemis, comme moi. Il se méfiait fort des assassins qui auraient pu s’introduire dans l’appartement où il se retirait pour dormir. En conséquence, il avait eu une idée. C’était un des officiers de sa maison qui couchait dans le lit impérial, et lui, empereur, il passait la nuit dans quelque autre chambre du palais, qui était inconnue à tous.

— Oh ! dit Natache, qui donc ai-je frappé ?

— L’histoire n’est pas finie. L’officier chargé de remplacer l’empereur sous le poignard possible des meurtriers, jugea que sa charge n’était pas sans offrir quelques inconvénients. Mourir à la place du tzar, c’est fort honorable, mais, enfin, il est des gens qui, à cette mort à substitution, préfèrent le plaisir moins glorieux de vivre pour leur propre compte.

L’officier était un habile homme ; il eut une idée à son tour. La chambre impériale demeurait obscure, la nuit justement, comme la chambre des Dames ; — évidemment, les assassins se garderaient bien d’apporter des flambeaux avec eux. Eh bien, notre homme fit faire un mannequin qui avait à peu près la taille et l’habillement nocturne du tzar, et, chaque nuit, pendant que l’homme d’étoffe et de paille attendait sans aucune inquiétude qu’il plût à des conjurés de lui donner un coup de poignard, l’officier reposait paisiblement dans la pièce voisine. À vrai dire, l’empereur eut bientôt vent de la supercherie, et fit décapiter son trop adroit serviteur, qui eut, du moins, la consolation de ne pas mourir pour un autre. Mais Ivan avait trouvé l’expédient ingénieux, et le mannequin continua de coucher dans la couche impériale. Mon histoire est jolie, n’est-ce pas, mademoiselle Natache ?

Et il ajouta avec un nouveau rire :

— C’est égal, votre méprise est assez bouffonne, et je vous avoue qu’à votre place, je serais fort en colère d’avoir été dupé ainsi.

En effet, elle se sentait pleine de rage ; elle avait comme une honte furieuse de s’être laissée prendre à un piège grossier.

Mais elle se remit bientôt et elle dit sans émotion :

— Eh bien ! soit, tu vis. Je t’aurais préféré mort. Tu m’as échappé ; mais qu’importe ? À cette heure, je ne te crains plus, car mon œuvre est accomplie.

Et elle montra sur le lit le cadavre pâle de la vieille princesse :

Il répondit froidement :

— Oui, cette femme, ton ennemie est morte empoisonnée par toi ; je le sais. Peut-être n’ai-je pas pu empêcher ce crime ; peut-être n’ai-je pas voulu l’empêcher. Tu ne sais pas, personne ne sait l’espèce de mission que je me suis imposée ! Donc tu t’es vengée de Catherine Palkine ; mais le reste de ton œuvre n’est pas achevé et ne s’achèvera pas.

À son tour, elle éclata de rire.

— Mon œuvre est terminée, dit-elle.

— Non. Tu as fait signer au prince Georges Palkine un acte aux termes duquel il devra au graveur Stéphane une somme de cent vingt-cinq mille roubles s’il hérite de tous les biens de la princesse Catherine.

— Oui.

— Eh bien, à l’heure où je te parle, oui, en ce moment même, quatre hommes s’introduisent, petite rue de la Marine, dans la mansarde de Stéphane, et cet acte que tu lui as confié, ils le lui arrachent ! Ainsi, même s’il était l’unique héritier, le prince Georges ne te devrait rien, Natache.

— Par tous les saints ! cria Natache, qui donc a envoyé ces hommes ?

— Moi ! dit le commandant du bataillon d’Or.

Natache pâlit de colère. Mais elle se dompta et elle dit :

— Un homme perdu, c’est peu de chose. C’est la ruine de mes ennemis et non pas ma fortune personnelle que j’ai voulue surtout. Et je te dis que j’ai réussi.

— Non. Tout à l’heure à cette table, la princesse Catherine Palkine écrivait un testament par lequel elle déshéritait sa fille, selon ton désir, n’est-ce pas ? Mais ce testament, du consentement même de la princesse a été annulé, détruit.

— Par qui ? dit Natache.

— Par moi, dit le commandant du bataillon d’Or.

— Eh bien ! que peut faire cela ? Déshéritée ou non, Marie Palkine ne peut pas hériter, puisqu’elle est morte.

— Morte ?

— Oui, morte. Et tu l’as dit toi-même cette nuit au traktir des Goujons.

— C’est vrai, je l’ai dit. Tu allais mourir, j’ai voulu te laisser cette dernière joie, de croire que tu étais vengée de ton ennemie. Je lutte contre toi, Natache, mais au fond, je te l’assure, ton énergie et ton courage m’intéressent beaucoup. Et puis tu pouvais m’échapper — comme tu l’as fait — et je trouvais utile de te laisser dans ton erreur.

— Une erreur ! cria Natache.

— Complète, dit le chef des hommes d’Or.

— Non !

— Marie Palkine est vivante.

— Non !

— Je te dis qu’elle est vivante.

— Tu railles ! La vieille Wilhelmine est fidèle et je la payais bien. Si tu passes dans la rue de la Clarté tu verras des draps noirs et des cierges devant une porte.

— La vieille Wilhelmine a versé le poison, mais Marie Palkine ne l’a pas bu.

— Tu mens !

— Quelqu’un est survenu, quelqu’un a dit à l’empoisonneuse : avale le contenu de cette tasse et c’est la vieille Wilhelmine qui est morte.

— Oh ! qui a fait cela ? dit Natache grinçant des dents.

— Moi, dit le commandant du Bataillon d’Or.

La servante haletant de colère, roulait des yeux farouches et se tordait les bras, et tout son jeune visage était devenu la face d’une furie exaspérée.

— Eh bien ! non, non, s’écria-t-elle, je ne te crois pas. Marie Palkine est morte, je suis sûre qu’elle est morte ! Tu sais mon triomphe, mais tu veux me le cacher pour m’arracher ma joie. Morte ! morte ! certainement. Oh ! je le sens bien, je sens qu’elle n’est plus, l’odieuse jeune fille !

— Tu crois ? dit le chef des hommes d’Or avec un ricanement.

— Je le crois !

— Eh bien ! regarde.

Natache se retourna et, devant elle, à quelques pas, elle vit la princesse Marie Palkine, pâle, se soutenant avec peine, mais debout, appuyée au chambranle de la porte entr’ouverte.