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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XXVI

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 233-245).

XXVI

L’AIGLE D’OR

Comment la princesse Marie Palkine se trouvait-elle là ? Comment, si peu d’heures après les souffrances de la maternité, avait-elle pu venir seule, sans soutien, et pourquoi était-elle venue ? C’est ce que nous raconterons en peu de mots.

Le matin même de ce jour, elle s’était éveillée dans le petit lit aux rideaux de serge blanche, et se sentant horriblement brisée, elle se souvint brusquement de son arrivée chez la sage femme, des douleurs qu’elle avait endurées et du premier cri de son enfant, et aussi de la terrible parole qu’avait dite la vieille Wilhelmine.

— Votre petite fille est morte.

Ah ! elle ne pensait plus à son déshonneur ni à l’infâme qui l’avait séduite et abandonnée, ni à la maison maternelle, où il fallait qu’elle rentrât, toute malade qu’elle était ; elle ne songea qu’à ceci : que sa fille, pauvre petit être, n’était née que pour mourir !

C’est une chose vraie que l’âme se fait maternelle en même temps que le corps enfante, et la jeune femme devenue mère éprouva tout à coup des sentiments inconnus jusqu’alors.

Longtemps, bien longtemps, avec des sanglots qui la déchiraient, Marie Palkine pleura.

— Eh, là ! ne vous désolez pas comme cela ma bonne dame, lui dit Nez-de-Rubis assise auprès du lit.

L’horrible borgne, en parlant de la sorte, avait des larmes dans son bon œil, et bien qu’elle fut hideuse, l’attendrissement sincère qu’elle éprouvait lui donnait un air moins repoussant.

Marie la regarda, stupéfaite.

Quelle était cette femme ? Qu’était devenue la vieille Wilhelmine ? Pourquoi Natache n’était-elle pas là ? Elle voulut parler, interroger.

— Ah bien ! ce serait du joli si je vous laissais bavarder ! interrompit Nez-de-Rubis. Avec ça que vous êtes déjà si forte. Allons, fermez votre petite bouche et fermez vos grands yeux, je ne suis pas assez belle à voir pour que vous me regardiez de la sorte. Gog me trouve à son goût ; mais tout le monde n’est pas de l’avis de Gog. Dormez, soyez sage comme une belle image du petit Jésus. Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous êtes en sûreté. Foi de Dorothée, il ne vous arrivera aucun malheur. Je suis meilleure fille que j’en ai l’air, et vous m’avez toute remuée avec vos larmes et votre joli visage honnête. Oui, vous devez être honnête, vous. Ça n’est pas comme moi. Enfin, ce qui est fait est fait. N’en parlons plus. Reposez-vous. Il y a dans le salon à côté des gens qui veillent, Gog et Magog, et vous pouvez être sûre qu’ils ne laisseront pas passer les personnes que vous ne voulez pas voir.

Quoi que put dire la princesse Marie Palkine, elle n’obtint pas une parole de plus. Elle dut se résigner à ne rien savoir, à ne rien comprendre ; et même de peur d’en trop dire, Nez-de-Rubis jugea à propos de passer dans le salon sous le prétexte que la malade, quand elle serait seule, s’endormirait plus aisément.

Elle ne s’endormit pas.

Elle pensait à son enfant, dont on ne lui avait pas même montré le pauvre petit corps sans vie et elle ne pouvait pas parvenir à s’expliquer les étrangetés dont elle était environnée.

Tout à coup, là, par terre, devant le lit, elle aperçut un papier à demi déplié.

Elle le regarda fixement.

Pourquoi ? De quel intérêt pouvait être pour elle cette feuille froissée, une vieille lettre sans doute, que la femme qui était là tout à l’heure avait laissée tomber en se levant ?

Cependant, prise d’un pressentiment, elle ne quittait pas des yeux cette feuille, et elle aurait bien voulu lire les lignes noires qu’elle apercevait en penchant sa tête hors du lit, mais de trop loin pour pouvoir les déchiffrer.

Oh ! certainement cette lettre la concernait et elle lirait cette lettre !

Elle se pencha plus encore, tendit le bras, fit un effort, saisit la feuille et retomba sur son oreiller toute haletante, mais le papier dans la main.

Elle voulut lire.

Hélas ! ses paupières clignaient, elle avait comme un voile sur les yeux ; elle voyait trembler et se mêler confusément les caractères.

— Oh ! je lirai, dit-elle, sûre qu’il y allait pour elle d’un très grand intérêt.

Elle regarda plus fixement, et tout à coup, elle poussa un petit cri, mais c’était presque un cri de joie.

Avant d’avoir déchiffré les mots, elle avait reconnu l’écriture.

— Voyons, dit-elle, suis-je folle, ou est-ce que je rêve ? Non, je ne me trompe pas ; c’est ainsi qu’il écrivait… oui… oui… c’est l’écriture de… Mais comment cela serait-il possible ? Cette feuille n’a pas l’air ancienne et la trace du crayon paraît fraîche encore.

Enfin elle lut : « Ta fille, Marie Palkine, ta fille n’est pas morte ; et ta fille s’appellera Nadège, puisque Nadège veut dire « espérance. » Dès que tu le pourras sans danger pour toi-même, quitte ton lit de douleur, sors de la triste maison où tu as tant souffert, et rentre à l’hôtel Palkine, Marie. Je te jure par la tendresse inconnue que je te porte, les bras de la princesse Catherine s’ouvriront à sa fille pardonnée et tu vivras honorée comme jadis, pauvre coupable innocente ! »

Et c’était tout ce que disait la lettre. Pas de signature. Il y avait seulement, à l’un des coins inférieurs de la feuille, un petit aigle doré, indice mystérieux.

Ciel ! était-ce possible ce qu’on lui écrivait ? Sa fille vivante ! Sa mère sans colère ! Son honneur serait sauf et elle pourrait embrasser son enfant. Qui sait même si cette enfant n’était pas à l’hôtel Palkine, dans quelque chambre où on la cachait à tous les yeux, et si, elle, pauvre Marie, elle ne verrait pas bientôt sa chère petite Nadège.

Ce que disait cette lettre, elle le crut tout de suite ; oui, à cause de l’écriture qu’elle avait reconnue.

Elle ne cherchait pas à comprendre.

Elle avait confiance, voilà tout.

Celui qui écrivait de la sorte ne pouvait la tromper, et elle n’avait plus qu’une pensée : s’éloigner de cette maison et rentrer chez la princesse selon le mystérieux conseil de celui qui avait écrit le billet.

Elle sentait qu’elle aurait cette force.

Elle fit du bruit pour qu’on vînt, et Nez-de-Rubis entra.

— On vous a remis cette lettre ? dit Marie ; on vous l’avait remise pour moi ? Qui vous l’a donnée ? Parlez, répondez vite.

— Allons, bon ! s’écria Dorothée, voilà de mes étourderies. Ce qu’il y a d’écrit là-dessus vous ne deviez pas le lire encore. Tant pis le mal est fait. Mais pour ce qui est de savoir qui m’a chargé du billet, nenni, ma jeune belle dame. Et comme vous ne pourriez pas encore faire un pas sans vous évanouir, vous allez me faire le plaisir de remettre vos bras sous les couvertures et de rester là bien tranquille. D’abord moi, pour plus de sûreté, je vous enferme.

Dorothée se retira, et Marie Palkine entendit qu’on fermait la porte à double tour.

Quoi ! elle ne pourrait pas obéir à son ami inconnu ; on ne la laisserait pas sortir ; elle resterait là dans ce lit maudit, pleine d’une espérance qui devenait de l’angoisse ?

Tout à coup, là, devant-elle, au delà des rideaux, elle aperçut une autre porte étroite, à peine visible, tapissée de papier comme le reste de la paroi.

Oh ! si cette porte donnait sur quelque escalier, si par là on pouvait s’enfuir ; eh bien elle saurait, elle essaierait. Elle se dressa sur son séant, avec d’horribles souffrances. Il lui semblait qu’elle était toute déchirée comme par des tenailles vivantes.

— N’importe, dit-elle, je le veux.

La robe que la vieille sage-femme avait retirée était là ; sur une chaise toute étalée.

Elle l’atteignit, l’attira et s’enveloppa vivement.

Pourrait-elle marcher ? Il lui semblait que non, mais elle était sûre que oui.

La volonté fait de ces miracles.

Déjà elle avait passé ses bras, péniblement, dans les manches du corsage, de son corsage de bal garni de mousseline et de fleurs.

Mais, par dessus la robe, elle mettrait sa pelisse de fourrure, et les passants des rues ne remarqueraient pas sa toilette.

Quand elle voulut descendre du lit, ce fut horrible. Pourtant, elle parvint à se mettre debout sur ses jambes qui tremblaient. Et elle fit un pas pour prendre la pelisse.

Elle évitait de faire aucun bruit pour ne pas éveiller l’attention de la femme qui la gardait.

Couverte de la fourrure, elle marcha très lentement vers la petite porte étroite. Des flammes et des brumes lui passaient devant les yeux ; elle faiblissait, elle allait défaillir, elle marchait cependant.

Enfin elle toucha le bouton de la petite porte et poussa le battant.

Vraiment le ciel la protégeait.

Devant elle, presque à pic, et tournantes, des marches de bois descendaient, peut-être vers la cour, peut-être vers la rue.

Elle pouvait s’échapper.

Une fois dehors, elle trouverait bien quelque voiture et tout serait pour le mieux.

Elle descendit silencieusement.

L’escalier était sombre. Elle se soutenait au mur et descendait toujours.

Mais cette suite d’efforts était au-dessus de ses forces.

Elle souffrait si cruellement qu’elle mettait une main sur sa bouche, tant elle avait peur de crier.

Enfin elle aperçut une clarté, elle entendit des bruits de pas et d’armes ; dans peu d’instants, elle serait dans la rue ou dans la cour.

Mais en ce moment, une faiblesse si grande l’envahit tout entière, qu’elle s’affaissa contre le mur, glissa, roula, resta évanouie.

Combien de temps resta-t-elle ainsi les yeux fermés sans conscience d’elle-même et d’autre chose.

Elle ne s’en souvint pas plus tard.

Lorsqu’elle put soulever ses paupières, elle était toujours là, étendue sur l’escalier ; mais il n’y avait plus de bruit ni de clarté devant elle.

La nuit était venue.

Eh bien, que faisait cela ? Elle s’en irait dans l’ombre.

Son évanouissement qui s’était continué en sommeil lui avait rendu quelque force.

Elle se releva.

Mais tout à coup, au-dessus d’elle, elle entendit du bruit.

Dans la chambre qu’elle avait quittée, on la cherchait avec des exclamations de surprise.

On découvrirait la petite porte qu’heureusement elle avait fermée et elle serait reprise, ramenée, la pauvre jeune mère !

Non cela ne serait pas.

Sans prendre garde à sa faiblesse, à ses souffrances, elle s’élança, se trouva dans la cour, la traversa, fut dans la rue.

Elle continua de marcher le long des rues, courant presque.

Dans ce pauvre quartier, où les boutiques étaient déjà fermées, il ne passait pas de voitures, et la triste Marie Palkine, qui sortait rarement à pied, ne savait pas son chemin.

Elle allait droit devant elle. Tout à l’heure, quand elle serait plus loin de la maison fatale, quand elle n’aurait plus peur d’être rattrapée, elle demanderait sa route à un passant.

Mais, à mesure qu’elle s’enfonçait dans le sombre quartier, suivant des rues, tournant des angles de ruelles, les passants devenaient plus rares ; et voici qu’elle arriva dans une espèce de carrefour où l’on n’entendait aucun bruit, où pas une fenêtre n’était éclairée.

En même temps ses forces surmenées la trahissaient enfin, et elle s’appuya contre une porte, se demandant si elle allait mourir ici, sans avoir reçu le pardon de sa mère, sans avoir embrassé son enfant.

Cependant deux formes sombres, en face d’elle, se détachèrent de la muraille, et bien qu’elle fut tremblante de peur, elle étendit la main et fit signe qu’elle voulait parler.

Deux hommes en haillons, de grands bâtons dans les mains, s’approchèrent curieusement.

Hélas ! la princesse Marie Palkine avait gardé aux oreilles ses pendants de perles et n’avait pas retiré son collier de son cou.

— Bonne prise ! dit l’un des hommes.

— Hourrah pour les Goujons ! dit l’autre.

Et violemment les deux voleurs nocturnes se précipitent sur la pauvre enfant, saisissant les boucles d’oreilles, arrachant le collier.

Celle qu’ils dépouillaient était tombée devant eux, et sur les pavés mouillés de la rue, elle gisait pareille à un cadavre,

Que se passa-t-il alors ?

Ce qui est certain, c’est que, lorsque la princesse Marie Palkine revint à elle, elle se trouva assise, dans les ténèbres éclaircies par une lanterne qui pendait au milieu de la rue, assise sur une borne, devant une porte, et cette porte était celle de l’hôtel Palkine.

Stupéfaite, elle la reconnut.

En même temps, elle remarqua qu’elle avait un papier dans la main : c’était la lettre du mystérieux inconnu. Mais au-dessous des lignes qu’elle avait déjà lues, il y en avait quelques autres, écrites d’une main inhabile, avec des grossières fautes d’orthographe.

Ces lignes disaient :

« Que Votre Excellence veuille bien nous excuser ! Elle remarquera que nous lui avons remis encore son collier, ses pendants de perles aux oreilles, et que nous l’avons portée le plus doucement possible devant la porte de l’hôtel Palkine. En fouillant Votre Excellence, nous avons retrouvé cette lettre et reconnu l’aigle qui est le signe emblématique du chef des Hommes d’Or. Votre Excellence voudra bien rendre compte au maître suprême des égards que nous avons eus. »

Elle se crut folle, enfin.

Quoi ! cette écriture, qu’elle avait cru reconnaître était celle du célèbre bandit qu’on appelait le commandant du Bataillon d’Or ?

Mais ce n’était pas l’instant de démêler ces insondables mystères.

Elle sonna, elle entra, monta rapidement vers la chambre de la princesse Catherine.