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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XXVII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 245-252).

XXVII

LA COLOMBE-ROUGE ET L’AIGLE-D’OR

Elle était là, debout contre la porte, pâle et toute faiblissante.

Stupéfaite, pleine d’étonnement et de rage, Natache avait reculé, mais la regardait de loin avec des yeux farouches.

Quant au commandant du Bataillon-d’Or, il s’était vivement dérobé derrière les rideaux du lit où était couché le cadavre de la vieille princesse.

Marie Palkine, qui n’avait vu, sans doute ni Natache, ni le commandant, fit un pas dans la chambre, en disant :

— Vous êtes couchée ma mère ? Est-ce que vous dormez ! Est-ce que votre fille repentante peut venir auprès de vous ?

Elle s’étonna de ne pas recevoir de réponse.

Elle s’approcha, encore et, lentement, s’agenouilla devant le lit.

— Oh ! ma mère, pourquoi gardez-vous le silence ? On m’a dit que vous m’aviez pardonné. On me l’a dit, n’est-ce pas vrai ? J’ai fait une grande faute, mais j’ai tant souffert depuis, que je mérite peu-être plus de pitié que de colère. Ne me parlez pas, si vous ne me jugez pas digne d’entendre votre voix. Mais laissez-moi prendre votre main entre les miennes et la baiser respectueusement.

Elle tendit les bras vers la couche, cherchant les doigts de la vieille princesse.

Elle se redressa vivement.

La main qu’elle avait rencontrée était froide et déjà rigide.

Prise d’une indicible épouvante, elle se précipita sur le lit, regarda dans la pénombre de la chambre le visage blême de Mme Catherine, tâta le corps glacé avec des gestes qui s’effarent, et poussa ce cri d’une voix déchirante :

— Morte ! morte ! ma mère est morte !

Un sanglot étouffé qui venait de derrière les rideaux fut comme l’écho de cette plainte. Oui, l’homme qui était là, cet homme terrible, plein d’ambitions et de vengeances, chef de voleurs et d’assassins, cet homme pleurait à cause de la douleur de Marie Palkine.

Mais Marie n’entendit pas le soupir de cette douleur sœur de la sienne, car elle était tombée, sans mouvement, presque cadavre elle-même sur le corps raidi de sa mère.

Cependant Natache, glissant le long des murs, s’éloignait le plus possible de la partie de la chambre où le chef des hommes d’Or s’était retiré.

Maintenant, cachée aussi par les rideaux, elle remontait silencieusement vers le lit à pas sourds, le buste en avant.

Qu’est-ce donc qu’elle voulait faire ? Et pourquoi tendait-elle la main vers la princesse Marie renversée sur la couche ?

Elle tâta l’étoffe de la robe, comme pour bien s’assurer que le corps était là, car la chambre était devenue de plus en plus sombre à cause de la veilleuse mourante.

Puis tout à coup, elle bondit en avant ayant dans les mains quelque chose qui reluisait, — des ciseaux qu’elle avait pris à sa ceinture, — et baissant une main rapide, elle frappa, frappa encore, frappa trois fois en criant :

— Ah ! le sang coule, le sang coule cette fois !

Avant même qu’eût expiré le cri de la jeune femme assassinée, deux bras robustes saisirent Natache, l’enlevèrent, l’emportèrent au fond de la chambre, loin de la porte, et là, le genou sur la poitrine de Natache, le commandant du bataillon d’Or lui prit le cou entre les mains et le serra de telle sorte, que la servante râla, bleuit, laissa retomber sa tête, ne donna plus signe de vie.

Ensuite il revint vers le lit où agonisait Marie Palkine.

— Marie ! Marie ! dit-il, regarde-moi, parle-moi. Dieu ! comme ton sang coule. Mais non, tu ne mourras pas, il ne se peut pas que tu meures ! ouvre tes yeux, dis une parole.

Elle fit un effort, se souleva, essaya de voir celui qui parlait.

Elle frissonna d’épouvante à cause du visage de cadavre qu’elle avait devant elle.

Il comprit, arracha son hideux masque de soie, et il ajouta :

— Maintenant tu peux me regarder, Marie !

— Vous ! vous !… dit-elle. Est-il possible que ce soit vous… mon père ? ou bien, n’ai-je devant les yeux qu’une vision de l’agonie… N’êtes-vous donc pas mort, ou bien est-ce que vous sortez de votre tombe pour venir me chercher et me guider dans les ténèbres ? Mais non, ce n’est pas vous. Vos cheveux étaient gris et votre front était ridé par l’âge. Il me semble vous voir comme vous deviez être autrefois… quand vous étiez jeune… Oh ! qui que vous soyez, dites-moi votre nom, vous, qui me regardez mourir… qui m’avez frappée peut-être ?

— Moi, ton assassin ! moi qui aurais donné tout le sang de mes veines pour qu’il n’en coulât pas une goutte du tien ! Marie, Marie, qui je suis je ne peux pas le dire… je ne peux pas, je n’ose pas. Mais je t’aime d’une amitié profonde, éternelle, et je ne veux pas que tu meures !

Il la prenait entre ses bras. Il étanchait le sang avec les draps du lit. Il pensait : « Ce n’est peut-être qu’une blessure légère. Je vais l’emporter, là, dans ma maison, on la soignera, on la sauvera. »

Mais en ce moment, Marie Palkine dit :

— Ah !… J’étouffe… j’étouffe… De l’air ! de la lumière !… Je n’y vois plus… Oh ! c’est fini… fini… je n’embrasserai pas ma pauvre petite Nadège !

Sa tête s’inclina.

Le commandant du bataillon d’Or n’avait entre les bras que le cadavre de Marie Palkine.

Bourrelé d’horreur, suffoquant de sanglots, il étendit la fille sur le lit à côté de la mère, et il tomba à genoux devant la couche qui était comme un double cercueil.

— Ainsi, dit-il, voilà ce qu’ont produit mes efforts ! Oh ! comme le destin se joue des volontés humaines ! Moi, puissant, moi terrible, je m’étais donné la mission de veiller sur cette jeune femme et de châtier tous ceux qui avaient osé lui nuire. Je croyais avoir réussi. Déjà, le comte Markoff, l’odieux séducteur, avait été puni ; la moitié de sa fortune s’était évanouie dans les flammes des incendies ; je lui avais volé sa femme, puisqu’il avait volé Marie ; et je l’avais frappé jusque dans sa postérité en guidant la main vengeresse de Mordesko. Mais ce n’est pas là toute ma mission. Il ne fallait pas seulement punir ; il fallait aussi sauver. Il fallait qu’elle vécût, heureuse et honorée, la chère jeune femme, la fille du triste vieillard qui n’est plus ! Et c’est au moment où elle rentrait dans sa maison, qu’elle meurt entre mes bras assassinée sans que j’aie pu la défendre.

Il pleurait à chaudes larmes.

— Oh ! je suis coupable, reprit-il, bien coupable ! J’aurais sauvé Marie Palkine, si j’avais consacré à ce seul but tous mes efforts. Mais le besoin de puissance qui me dévore, la chimère éblouissante à laquelle j’ai voué ma vie prennent une trop grande partie de ma pensée. J’ai eu tort de poursuivre à la fois deux rêves ; et c’est à cause de mon ambition que je n’ai pas accompli mon devoir. Oh ! je me sens plein de tristesse et de découragement ! Suis-je digne de commander aux hommes, moi qui n’ai pas même eu la puissance de sauver une enfant ?

Il continua de pleurer en silence.

Mais tout à coup, derrière lui, une voix dit :

— Eh bien, chef des Hommes d’Or, me diras-tu encore que mon œuvre n’est pas accompli ?

C’était Natache qui s’était relevée et se tenait debout.

— Ah ! serpent ! cria-t-il, tu ne mourras donc jamais !

— De ta main, non ! dit-elle.

— Quoi, folle ! tu dis cela devant le corps de Marie assassinée par toi ? Ah ! tremble, je te dis, car je sais punir, si je ne sais pas sauver !

Il prit un poignard à sa ceinture et marcha sur elle.

Mais Natache dit :

— Tu ne me tueras pas.

— Tu railles !

— Le comte Markoff a remis la fille de Marie à deux paysans de Pergola.

— Eh bien ?

— Ces deux paysans de Pergola, c’étaient Stéphane et moi.

— Tu mens !

— Je dis vrai. La générale Chpilitz était chargée de trouver un asile à l’enfant.

— Comment savais-tu cela ?

— Le comte Markoff, de grand matin, était allé rendre visite à la générale. Le reste était facile à conclure.

— Qui t’avait dit que le comte Markoff était allé chez la Chpilitz ?

— Trompe-à-l’Envers, déguisé en cocher, l’avait conduit chez elle. Prévenus par lui, Stéphane, et moi nous fîmes le guet devant l’hôtel. Deux moujiks arrivèrent. Ils devaient venir pour l’enfant. Stéphane leur parla, les fit boire. Nous avons pris leurs habits, nous nous sommes présentés à leur place. Et à cette heure, il n’y a au monde que Stéphane et moi qui sachent où est l’enfant de la princesse Marie.

Le chef des Hommes d’Or laissa tomber son poignard.

— Je t’avais bien dit, cria Natache, que tu ne m’assassinerais pas !