Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 1/XXVIII
XXVIII
OÙ L’ON VERRA QU’IL EST QUELQUEFOIS EMBARRASSANT, POUR UN MAÎTRE DE LA POLICE, D’ÊTRE TROP BIEN INFORMÉ.
Il y a en Russie un homme qui est Dieu.
C’est le tsar.
Il est l’empereur des armées et le pape des religieux.
À ceux qui l’approchent, il apparaît formidable ; à ceux qui de très loin lèvent les yeux vers lui il semble surnaturel à force de grandeur et d’éblouissement.
Les fronts des plus puissants se courbent devant lui, les bras de tous les misérables sont tendus de son côté dans une attitude de douloureuse prière.
Or, plusieurs jours après les scènes que nous venons de raconter, un homme se tenait debout dans une vaste et splendide salle de la résidence royale, appelée le Palais d’Hiver.
En grand uniforme de général, il appuyait le coude sur le marbre d’une haute cheminée, et il songeait avec des yeux profonds.
Ce n’était pas le tsar.
Il y avait en ce temps-là un personnage illustre par sa naissance, fameux par ses grandes actions.
Ce personnage qui aurait exercé, si telle avait été sa fantaisie, les plus hautes fonctions de l’empire, n’était ni ambassadeur ni ministre. Soldat blessé trois fois au service de sa patrie, il avait le grade de général et s’en contentait.
Il était l’ami particulier du czar, son conseiller, et bien des gens disaient, à la cour de Russie :
— Nous avons deux empereurs, d’abord l’empereur, puis le général W…
Donc, le général était seul dans une salle du Palais-d’Hiver.
Un officier de garde entra et annonça : Son Excellence le grand-maître de la police.
Quelques minutes après, le grand-maître de la police était en présence du général.
C’était un petit homme, à la barbe et aux cheveux roux, à la figure chafouine.
Le général dit :
— Monsieur le grand-maître, nous avons à nous plaindre de vous.
— Qu’ai-je fait pour perdre les bonnes grâces de Votre Excellence ?
— Vous n’avez rien fait, ce qui est bien pis.
— Je ne comprends pas ce que Votre Excellence veut dire.
— Vous comprenez parfaitement. Cependant, je m’explique.
Le général s’assit, le grand-maître resta debout.
— Monsieur le grand-maître, Saint-Pétersbourg n’est plus une ville. Grâce à vous Saint-Pétersbourg ressemble à une forêt qui serait un coupe-gorge.
Les voleurs pullulent ; les assassins y fourmillent. À quoi servez-vous, vous et votre police ?
— Saint-Pétersbourg, comme toutes les grandes cités, à ses bas-fonds mystérieux, habités par de sinistres gredins, et, si vigilants, si courageux que soient les hommes de mon service…
— Vigilance de marmottes et courage de lièvres. Je précise : Il y a eu, la semaine dernière, cinquante attaques nocturnes.
— Cinquante-quatre, dit le grand-maître de la police.
— Il y a eu quatorze assassinats, et des accusations d’empoisonnements circulent dans toutes les conversations.
— Des accusations.
— Accompagnées de preuves. Pour remédier à cet état de choses, qu’avez-vous tenté ?
— Tout.
— Et qu’avez-vous obtenu ?
— Rien. Que Votre Excellence, à son tour, veuille bien me permettre de m’expliquer.
— Parlez.
— Si la police n’avait rien à faire qu’à des individus isolés ou réunis par groupes peu nombreux, elle en aurait raison facilement et sans retard. Mais il s’est formé, j’ai le regret de l’avouer, une association formidable entre tous les misérables de Saint-Pétersbourg, mendiants, repris de justice, gens aux métiers inavoués. Pour dix que l’on en prend, il en surgit cinquante, et ceux qui sont pris gardent le secret à leurs camarades restés libres. On appelle ce monde hideux : la bande des Goujons, où sont-ils ? Partout. Où peut-on les surprendre ? Nulle part. Il y aurait une ressource : emporter d’un seul coup de filet tous les pauvres diables de la ville, tous ceux qui ont faim, tous ceux qui ont soif ; puis après démêler les coupables parmi les innocents. Mais pour ce coup hardi, ma police ne suffit pas, il me faudrait une armée.
— Tous les hommes qu’il vous faudra vous les aurez ! Mais agissez et réussissez.
— Mettez à mes ordres trois mille cosaques dévoués, je cernerai les quartiers mal famés, je ferai déserts tous les lieux de débauche et d’ivresse, et avant quelques semaines la bande des Goujons aura cessé d’exister.
— Faites.
Mais, continua le grand-maître de la police, quand cette hideuse association aura été dispersée dans les prisons et en Sibérie, il y aura moins de vol, peut-être, mais il y aura encore des assassinats et des empoisonnements.
— Que voulez-vous dire ?
— La bande des Goujons, c’est la boue, c’est la lie. Elle se compose de gens généralement sans intelligence et sans courage, dont on peut venir à bout ; mais au-dessus d’elle, il y a un autre groupe d’hommes moins nombreux, mais plus redoutables, auxquels la bande des Goujons est liée, en effet, mais de très loin, et généralement sans rapports directs, à peu près comme les serfs appartiennent à leur seigneur.
— Quels sont ces hommes ?
— On les appelle les hommes d’or, à cause du costume qu’ils portent dans leurs expéditions.
— Eh bien, étant moins nombreux, ils sont plus faciles à prendre et je vous ordonne de vous en emparer.
— C’est à peu près impossible.
— Pourquoi ?
— Parce que les hommes d’or ne sont pas des voleurs ni des assassins de profession. Si quelques-uns parmi eux sont des hommes de basse condition, la plupart doivent être des personnages puissants et redoutés.
— Cela est-il possible ?
— Cela est vrai. Les Goujons sont de vils malfaiteurs qui tuent et volent pour manger et boire ; mais les hommes d’or sont unis pour exercer des vengeances.
— Des vengeances ?
— Quiconque a été offensé, a été trompé peut se faire admettre dans l’association des hommes d’or ; il rencontre chez ses nouveaux frères tous les secours désirables pour atteindre secrètement son ennemi. Vous parliez d’empoisonnements ? On empoisonne en effet. Il est certain que la princesse Catherine Palkine n’est pas morte d’une mort naturelle. Il est certain aussi que la princesse Marie Palkine a été assassinée sur le cadavre même de sa mère. On n’ignore pas que les fermes et les villages du comte Markoff, en Finlande, ont été incendiés, et on sait que le fils du même comte a été marqué au front, comme par le bourreau, d’un signe d’infamie. Ces crimes qui, pour la plupart, n’ont pas été suivis de vol, ont donc été commis dans l’intérêt de la colère et de la haine !
Monsieur le général, je l’affirme avec regret à Votre Excellence, il existe en Russie comme une franc-maçonnerie de sinistres justiciers. Qui sait même si, dans leurs mystérieux conciliabules, les frères du « Bataillon d’Or » se bornent à préparer des vengeances particulières ? Qui sait si, énivrés par l’impunité, ces mécontents, résolus à tout, n’ont pas entrevu dans l’avenir quelque étrange entreprise qui ne menacerait pas seulement tel homme ou telle femme, mais qui oserait s’attaquer aux lois, à l’État, à l’Empire lui-même ?…
— Vous extravaguez, monsieur le grand maître de police.
— Je vous dis, général, que je sens les premières secousses d’un bouleversement terrible, et les Hommes d’Or sont habillés de la couleur du sang.
— Il faut les anéantir !
— Il le faudrait, mais on ne le fera pas. Les Hommes d’Or ne sont pas des individus vulgaires.
Il y en a qui appartiennent à de puissantes familles, qui disposent de beaucoup d’argent et de beaucoup d’amis. Les arrêter serait difficile, et leur arrestation serait une source de scandales et de hontes.
— N’importe ! L’intérêt général doit l’emporter sur des considérations d’intérêt privé. Quels qu’ils soient, ce sont des criminels ; vous les saisirez, et ils seront jugés selon les lois du pays.
— Je les saisirai, c’est possible, et ils seront jugés, peut-être.
— Je vous ordonne de ne pas perdre une heure, pas un instant.
— J’obéirai ; mais quand les Hommes d’Or auront été mis hors d’état de nuire, notre besogne, j’ai le désespoir de le dire à Votre Excellence, sera très loin d’être achevée.
— Êtes-vous fou, monsieur ?
— Il ne suffit pas de disperser la bande des Goujons qui obéissent aux Hommes d’Or et d’anéantir le Bataillon d’Or qui commande à la Bande des Goujons ; celui dont il faudrait s’emparer, c’est le chef du bataillon et de la bande, le chef suprême, celui qu’on appelle « l’Homme à la figure morte », à cause de la face de cadavre, sous laquelle il dérobe son visage.
— Mettez sa tête à prix. Je vous donne cent mille roubles si vous me l’amenez mort ou vif.
— C’est trop peu.
— Deux cent mille.
— Ce n’est pas assez. Vous videriez pour moi les coffres de l’Empire que je ne toucherais pas au chef des Hommes d’Or.
— Monsieur, qui n’ose pas sévir contre un coupable peut être considéré comme complice.
— Non, je suis fidèle ; et vous le savez bien, Excellence.
— Quel est donc cet homme terrible devant qui vous reculez ?
— C’est un jeune homme, un très jeune homme. Ceux qui l’ont vu sans masque disent qu’il a l’air fort doux et qu’il a les yeux d’un enfant. Mais il porte dans son corps frêle une âme téméraire. Il ose concevoir les plus chimériques rêves, et ensuite rien ne l’arrête sur le chemin de l’accomplissement. Je vous ai dit qu’un jour peut-être les hommes d’Or tenteraient quelque coupable émeute ! Eh bien, ce jour-là, général, les Hommes d’Or auront un chef impossible à épouvanter !
— On ne revient pas de Sibérie, et il y sera dans huit jours.
— Non.
— Pourquoi donc, monsieur ?
— Parce que vous ne l’y enverrez pas.
Votre Excellence ne m’a pas encore demandé comment se nomme de son nom véritable celui qui commande à tous les bandits de toutes les Russies.
— Et son nom ?
— Sommes-nous seuls ?
— Nous sommes seuls.
Le grand-maître de la police alla s’assurer que de l’antichambre voisine personne ne pouvait les entendre ; puis revenu, il se pencha vers le général comme pour lui parler à voix basse.
Mais il s’arrêta.
— Non, dit-il. Ce nom, je ne le dirai pas. Je l’écrirai, cela vaut mieux.
Pendant que le général le considérait avec un étonnement profond, le grand maître de la police avait pris une plume sur une vaste table de Boule, et il traça quelques lettres d’une main tremblante, sur une feuille de papier aux armes impériales.
— Tenez, dit-il au général en lui tendant le papier et en détournant la tête comme pour ne pas lire ce qu’il avait écrit.
Le général lut. Il frissonna visiblement de la tête aux pieds.
Il froissa violemment la feuille, la jeta dans les flammes du foyer, s’assura qu’elle se consumait, et prenant de longues pincettes dorées, il dispersa les cendres parmi les braises.
Puis il s’accouda sur le bord de la cheminée et demeura silencieux, très pâle.
Il dit enfin.
— Vous avez raison. Personne ne peut toucher à cet homme, pas même vous, pas même moi, pas même le czar !
Et il ajouta :
— Il n’appartient qu’à Dieu.