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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/I

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 266-276).

I

LES COMMÈRES DU DIABLE

— Par tous les satans de tous les enfers ! As-tu fini, oui, toi, Petite-Chatte, de faire crier la neige sous tes pas ? Tu finiras par donner l’éveil.

Mlle Nez-de-Rubis répondit Petite-Chatte, pas moyen d’éviter ça. Comme je suis très grosse, quand je marche, ça craque.

— Eh ! toi, là-bas, Muguet-des-Bois, éteins ta pipe, je te prie ; on pourrait en voir la rougeur.

— Impossible, Mlle Nez-de-Rubis, répondit Muguet-des-Bois, quand je ne fume pas, j’ai peur comme un homme qui vole pour la première fois.

C’est ainsi que causaient entre elles, dans un champ couvert de neige, quelques femmes en haillons sordides, qui s’avançaient dans les ténèbres, vers une maison silencieuse.

C’était les Commères du Diable. Elles formaient en ce temps-là, c’est-à-dire dix-sept ans après les événements de la première partie de notre récit, une bande de voleurs féminins, très redoutée à Saint-Pétersbourg et dans les environs.

Cette bande était peu nombreuse ; mais elle se recrutait parmi les plus enragées buveuses de kummel ou de vodki et les plus sinistres habituées des bouges ; elle avait autant d’audace qu’une troupe d’hommes, avec plus de férocité et la femme qui la commandait, c’était notre ancienne connaissance, Mlle Dorothée, dite Nez-de-Rubis, que les années n’avaient pas réussi à enlaidir.

Que préméditaient les Commères du Diable, cette nuit-là, dans ce champ, en se rapprochant de plus en plus de la maison déserte en apparence ?

À coup sûr, le contraire d’une bonne action.

— Maîtresse, reprit Petite-Chatte, l’affaire sera bonne, hein ?

— Excellente, dit Nez-de-Rubis. Ce vieux gueux de Morozoff a plus de roubles dans ses tiroirs qu’il ne lui reste de cheveux gris sur la tête.

— Y aura-t-il beaucoup de danger, demanda Muguet-des-Bois, qui puait l’eau-de-vie.

— Bah ! ça marchera comme sur des roulettes. Le vieux habite tout seul et il n’y a pas à craindre qu’il crie puisqu’il est muet.

— Muet ? répéta une quatrième commère, qui devait à son habitude de ne rien laisser au fond des flacons le joli surnom de Plomb-de-Bouteille.

— Muet comme un brochet. Mais ce n’est pas de naissance. Il paraît qu’il a eu une aventure dans le temps, qu’on lui a coupé la langue. On dit ça ; mais je ne sais pas bien. Ce qui est sûr, c’est qu’il a de l’argent, qu’il a gagné on ne sait comment, et la nuit sera bonne.

— Moi d’abord, dit Muguet-des-Bois, j’ai brûlé un cierge à la chapelle de St-Mitrofane.

Elles étaient arrivées devant la maison, qui était une bâtisse en bois, au milieu de la plaine toute blanche.

Petite chatte dit :

— Il n’y a donc pas de chien ?

— Pourquoi ?

— Parce que, s’il y avait un chien, il japperait.

— Il y en avait un ; un énorme épagneul. Mais je suis passée hier en me promenant devant la maison. J’ai fait connaissance avec l’épagneul. C’est extraordinaire comme ce chien-là aimait les tartines de miel.

Les commères se mirent à rire entre elles avec un coassement de grenouilles. Cependant tout allait bien.

Aucune lueur ne glissait des fenêtres ; circonstance toute naturelle, puisque minuit était passé depuis longtemps, et pas un bruit ne sortait de la maison.

Nez-de-Rubis reprit à voix basse :

— J’ai pris des informations, cette fenêtre au-dessus de la porte, c’est celle de la chambre du vieux. Mais il met son argent dans un cabinet sans fenêtre qui est à côté de sa chambre. La croisée n’est pas haute. Petite-Chatte qui est robuste fera la courte échelle. Je monte, je m’accroche au rebord, je coupe les deux carreaux avec le diamant que mon cher Gog m’a donné le jour de nos fiançailles je m’introduis ; d’eux d’entre vous me suivent, Plomb-de-Bouteille et Muguet-des-Bois, j’entre dans le cabinet et le reste me regarde.

— Mais, si le vieux s’éveille ? dit Muguet-des-Bois, moins brave que ses compagnes.

— S’il s’éveille ? dit Nez-de-Rubis.

Et elle ajouta, en élevant une main où brillait une lueur d’acier :

— Eh bien, s’il s’éveille, il se rendormira.

Les choses se passèrent d’abord comme l’avait indiqué Mlle Dorothée.

Elle monta sur l’échine courbée de Petite-Chatte, s’agrippa aux saillies de la porte, atteignit le rebord de la croisée et s’y assit.

Elle tâtait déjà le carreau extérieur, quand tout à coup elle dit à ses compagnes, d’une voix assourdie :

— Ah ! diable ! il y a de la lumière !

— Oh ! oh ! dirent les autres, en se groupant craintivement au-dessous d’elle.

— Oui, je vois, Morozoff est couché dans son lit, mais il y a sur une table, à côté, une petite veilleuse qui éclaire assez mal, du reste.

— Est-ce qu’il dort ?

— Je crois que oui. Il est probable qu’il a peur la nuit et qu’il garde de la lumière. Bah ! je la soufflerai en passant.

Déjà on entendait grincer le diamant sur la vitre, lorsque Nez-de-Rubis fit soudain un nouveau mouvement de surprise.

— Il n’est pas seul !

— Filons ! dit Muguet-des-Bois.

— Non, attends, laisse-moi voir. Tiens, c’est un pope.

On sait qu’en Russie, on appelle popes les prêtres de la religion orthodoxe.

— Un pope ?

— Oui, avec ses grandes manches de soie violette. Une figure toute rouge. En voilà un qui ne dit pas avoir horreur du vodki ! Il se penche sur le lit comme s’il écoutait ce que le vieux lui raconte.

— Bête, puisqu’il est muet, le vieux.

— Il paraît que non ; il remue les lèvres, il parle ; ne faites pas de bruit, je crois que je pourrais entendre.

— Ce qu’il y a de mieux à faire, dit Muguet-des-Bois, c’est de nous en aller.

Mais Nez-de-Rubis répondit fièrement.

— Partez, poltronnes ; moi, je reste. Le pope finira bien par se retirer, et je ferai le coup toute seule.

Les autres restèrent, humiliées ; cependant Mlle Dorothée avait approché son visage du carreau extérieur, tout fleuri de givre, et sans prendre garde à sa joue qui commençait à geler, elle s’efforçait de mieux voir et de mieux entendre.

Elle pensait :

— Comme il est pâle, le vieux ! Il fait des soubresauts dans son lit. Ah ! je comprends, il va mourir. Oui, c’est cela, il va rendre son âme, et c’est pour le confesser que le pope est venu. Par le diable notre saint patron ! cela doit être intéressant, la confession de ce bonhomme que personne ne connaît au juste, qui se disait muet et qui ne l’est pas.

Elle tendit si violemment l’effort de son ouïe qu’elle ne tarda pas à percevoir, malgré les deux vitres, quelques paroles.

Mais c’étaient des mots confus, mêlés, qui ne présentaient aucun sens bien précis.

Elle entendait.

« Désobéi… très mal, mon cher fils… le dernier jour… dans l’atelier… seul… avec Barakine… Sibérie… Alors le tsar… damné, mon pauvre enfant… langue… fer rouge… dans la misère… pénitence… donation au pauvre pope… pas muet… me faire, toujours… tsar mort… le lendemain… espéré bien longtemps… mais je n’ai pas pu comprendre… Barakine connaissait le secret… en Sibérie… mort, peut-être… j’espérais toujours… bien coupable, miséricorde infinie… tous les biens au pauvre pope… la chose aussi ? pour le bien de l’église… oui, oui… Eh bien, signez la donation… d’un Dieu clément !… »

Nez-de-Rubis sentait bien qu’il y avait là un mystère, mais que pouvait-elle démêler dans ce chaos incertain de paroles qu’elle avait peut-être mal entendues ? D’en bas Petite-Chatte lui dit :

— Que fais-tu ?

— Taisez-vous, répondit Mlle Dorothée.

Et elle regardait toujours dans l’intérieur de la chambre.

Le moribond d’une main tremblante, signait un papier que le pope se hâta de faire disparaître dans la doublure de sa longue robe violette.

Mais comme si cet effort avait épuisé les dernières forces de Morozoff, le vieil homme, avec un tremblement des lèvres, les yeux grands ouverts, retomba sur son lit.

Sans doute c’était fini ; il avait trépassé.

Alors le pope leva les bras au ciel, et il dit ces mots d’une voix assez haute pour que Nez-de-Rubis, cette fois, entendit parfaitement :

— Les desseins de la Providence sont impénétrables ! Gloire à Dieu ! qui a voulu que, par moi, ses serviteurs devinssent plus puissants et plus riches que les popes et les empereurs !

Brusquement, l’homme d’église prit sous l’oreiller du mort quelque chose qui avait l’air d’une clef, et il se dirigea vers le cabinet voisin, dont la porte s’entr’ouvrait à quelques pas du lit.

Nez-de-Rubis, d’en haut, dit à ses compagnes :

— Je n’y comprends rien. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Morozoff est mort et que le pope est seul dans la maison. Un pope, c’est faible comme une femme, et nous sommes des femmes plus fortes que les hommes. Allons, c’est dit, en avant, et suivez-moi toutes !

D’un coup de coude la vieille borgne cassa les deux vitres, élargit la cassure en étendant ses bras, passa la tête, puis le buste et pénétra dans la chambre.

Plomb-de-Bouteille et Muguet-des-Bois ne tardèrent pas à la rejoindre.

Nez-de-Rubis s’écria :

— C’est dans le cabinet qu’est l’argent !

Et elle s’élança la première.

Au moment où elles entraient dans le cabinet, le pope, qui avait allumé une lampe, plongeant ses mains dans un tiroir de secrétaire, où se trouvaient, parmi des liasses de papier, quelques demi-roubles et deux ou trois demi-impériales d’or[1].

Elles bondirent sur lui, l’enveloppèrent, le renversèrent, puis après l’avoir bâillonné d’un grand morceau d’étoffe déchirée, elles le lièrent solidement avec des cordes qu’elles ne manquaient jamais d’emporter dans leurs expéditions, et l’étendirent sur le parquet.

Cela fait, elles se jetèrent sur le secrétaire et remplirent leurs poches de monnaie et de billets de peu de valeur, jusqu’à ce que le tiroir fut vide.

Sans doute, elles avaient cru le vieux Morozoff plus riche ; mais elles avaient appris, dans maintes aventures, à se contenter de peu.

Quelques instants après, elles avaient disparu.

Il n’y avait plus dans la maison silencieuse, au milieu de la plaine de neige, que le vieillard mort, couché sur le lit, et le pope immobilisé par les cordes.

Les heures s’écoulèrent.

La lumière du matin, une lumière grise et froide, venue de la chambre voisine, glissait sur le plancher du cabinet.

Le pope ne bougeait pas.

Était-il évanoui ?

Peut-être.

Tout à coup il tressaillit.

Dans la solitude du crépuscule, il entendit un bruit ; le bruit de la cloche de la porte.

Quelqu’un venait ! Quelqu’un sonnait qui allait peut-être délivrer le pauvre homme !

Il se pouvait aussi que ce fut le vent du matin qui agitait le battant.

Mais la cloche tinta de nouveau, puis encore, puis une quatrième fois, violemment.

Certainement quelqu’un sonnait ! et tout à coup le pauvre pope entendit ces mots, criés par une voix de femme.

— Réveille-toi, Morozoff, viens ouvrir vieillard ! Ceux qui sonnent à ta porte ne sont pas des voyageurs qui réclament un asile, ou des mendiants qui demandent du pain.

La voix ajouta :

— Saute du lit, viens vite ! Je t’apporte les trésors que depuis quarante ans tu comptes dans tes rêves, et tu vas être plus riche que tous les princes et tous les rois !

  1. La demi-impériale d’or vaut vingt francs.