Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/II
II
LA FAIM DANS LES STEPPES
Cinq mois avant les scènes que nous venons de raconter, trois voyageurs en haillons erraient dans une énorme plaine.
C’était en Sibérie.
Ils avaient derrière eux, à l’horizon, des plaines, de sombres forêts de sapins ou de cèdres, et déjà bleuissait devant eux, au loin, une ligne bleue, qui était le lac Baïkal.
Un grand et chétif vieillard à la longue barbe blanche, un homme beaucoup plus jeune, quarante ans environ et une jeune femme qui était belle encore, malgré des traces de fatigues et de douleurs, tels étaient ces trois voyageurs. D’où venaient-ils ? où allaient-ils ? Ils venaient des mines de Sibérie et ils allaient à la mort.
C’étaient des condamnés qui avaient réussi à s’échapper et qui s’efforçaient de regagner le pays où l’homme peut vivre.
Mais, entre la Sibérie et les villes civilisées, il y a d’immenses solitudes où le trépas est inévitable.
Depuis vingt-et-un jours, ils avaient marché presque sans relâche.
Les provisions emportées avaient été bientôt épuisées par leur faim et par leur soif.
Puis ils avaient mangé une espèce de chiendent qui pousse au pied des chênes et dont l’odeur est nauséabonde.
Ils avaient bu, en se penchant vers les mares des steppes, une eau pestilentielle qui fait gonfler le ventre et cause d’affreux tourments d’entrailles.
Maintenant, ils n’en pouvaient plus.
Leurs jambes tremblaient sous le poids de leur corps. La soif leur brûlait la gorge ; ils avaient la faim dans leur poitrine comme un animal vivant qui les eut rongés.
Pourraient-ils atteindre, avant de mourir, les bords du lac Baïkal, où peut-être ils rencontreraient quelques huttes de pêcheurs sibériens ?
Le vieillard dit :
— C’en est trop, je ne peux plus avancer. Allez seuls… laissez-moi mourir sur cette terre déserte.
— Courage, mon père ! dit l’autre voyageur, tâchez de prendre courage. Dans quelques heures nous aurons peut-être trouvé du pain pour rétablir nos forces et un asile pour passer la nuit.
Le vieillard fit un effort.
Mais la voyageuse avait saisi le bras de son jeune compagnon et lui avait dit à l’oreille.
— Laisse-le se coucher, il s’endormira et ne se réveillera plus.
— Oh ! tu es cruelle !
— Je veux, je veux arriver à Saint-Pétersbourg ! répondit-elle avec une résolution farouche. Eh bien ! ce vieux me gêne.
Il retarde notre marche, il se plaint. À quoi sert-il ? Abandonnons-le. D’ailleurs, cela vaudra mieux pour lui. Qui sait si, en notre compagnie, il ne lui arrivera pas quelque affreuse aventure ?
— Que veux-tu dire ? tu as prononcé cette parole avec une voix qui m’effraie.
— Tais-toi ; il nous écoute. Marchons. Tous trois continuèrent à s’avancer à travers le désert, faiblissant de plus en plus.
Mais la femme, réagissant contre la fatigue, répétait à voix basse :
— J’ai faim, j’ai froid, je me meurs… qu’importe ! J’arriverai, je le veux !
Hélas ! deux cents verstes au moins, c’est-à-dire cinquante lieues, les séparaient encore des pays habités ; et s’ils pouvaient résister à la fatigue, aux privations, ils périraient sans doute victimes de quelque grand ours affamé comme eux.
Quand la nuit commença à venir, ils ne s’étaient que bien peu approchés du lac Baïkal.
Ils rencontrèrent un bouquet d’arbres, et là ils se laissèrent tomber sur le sol.
Ils se tenaient immobiles, sans se parler, regardant un petit feu de branches mortes qu’ils avaient allumé pour réchauffer leurs membres engourdis.
Le vieillard était accroupi, inerte, sans pensée, paraissant ne plus rien éprouver. La nuit se fit obscure ; un vent glacé tourbillonnait autour d’eux.
Quand la femme eut remarqué que le vieillard dormait, elle dit à voix basse :
— Stéphane, écoute-moi. J’ai une chose terrible à te dire ; écoute-moi bien.
— Parle, Natache.
La femme reprit :
— D’abord, souviens-toi. Pendant plus de dix-sept ans nous avons vécu dans cette affreuse Sibérie, toi, moi, et presque tous les Goujons arrêtés en une seule nuit et condamnés par des juges terribles.
— Hélas ! dit Stéphane.
— Tu travaillais dans les mines, j’étais bûcheronne dans les forêts pleines de bêtes carnassières. Quelquefois nous nous rencontrions au retour du travail dans les huttes souterraines.
— Trop rarement, dit Stéphane.
— Eh bien, m’as-tu jamais entendue me plaindre, m’as-tu jamais entendue parler de retourner à Saint-Pétersbourg, de fuir ?
— Tu paraissais résignée.
— N’est-ce pas ? et peut-être même tu as cru que j’avais oublié ma haine pour la race des Palkine, que je ne songeais plus à cette enfant — ce doit être une bien belle jeune fille à présent — l’enfant de la princesse Marie que nous avons volée et cachée avec tant de soin ?
— Quoi ! tu y penses encore ?
— Ma haine ne s’éteindra qu’avec mon dernier souffle. Mais laissons cela aujourd’hui. Je paraissais donc résignée et je ne parlais pas de fuite ni de retour.
— Non, dit-il.
— Sais-tu pourquoi ? Tu n’as pu le deviner. Mais le moment est venu de te l’apprendre. Tiens-toi près de moi, de peur que le vieux ne m’entende.
Il la prit dans ses bras, frissonnante et glacée.
Elle continua :
— Peu de temps après notre condamnation, je rencontrai dans les bois un vieillard inconnu, exilé comme nous. Il vivait en Sibérie depuis très longtemps. Depuis combien d’années ? Il ne s’en souvenait plus ; car déjà sa pensée était obscure, et, ne comptant plus les jours, il ne savait plus l’âge qu’il avait. Cent ans peut-être ! Il parlait peu, travaillait lentement, avec des bras faibles et les yeux presque toujours à demi fermés.
— C’était Barakine.
— Oui, Barakine qui s’est enfui avec nous, qui est à côté de toi maintenant. Les autres condamnés disaient qu’il était fou, parce que souvent, la nuit, dans les huttes, il lui arrivait de prononcer des paroles étranges. Il parlait d’une fonderie de platine, où il avait travaillé autrefois, et d’un empereur qui était mort depuis très longtemps. Ses compagnons haussaient les épaules, en disant : « Laisse-nous dormir, vieux ! » Mais moi, je l’écoutais toutes les nuits, et l’idée me hanta désormais que ce vieillard inconnu recélait dans sa mémoire troublée quelque magnifique mystère de gloire et d’opulence.
— Tu rêvais comme lui, Natache.
— Je ne rêvais pas ! Je poursuis. Dès l’aurore, je le suivais au bois, l’interrogeant. Mais pendant la journée il ne se souvenait pas de ses songes ; et des mois, puis des années s’écoulèrent avant que je n’obtinsse une seule parole précise. Cependant je paraissais résignée, mais c’était parce que j’espérais.
— Tu ne me disais rien !
— Je t’aurais paru folle !
— Et ton espérance s’est réalisée ?
— Oui ! dit Natache, avec un geste fier. Un jour, nous étions seuls, Barakine et moi, ramassant des branches sur le bord pierreux d’un torrent. Le vieillard, qui s’avançait trop, glissa sur les cailloux de la rive et il tomba dans l’eau furieuse, entre les pointes déchirantes de rocs. Il était perdu et tout mon espoir avec lui. Tu sais que je suis forte, Stéphane : je me précipitai plutôt que je ne descendis dans le torrent, me déchirant les pieds, les mains, tout le corps ; mais, je saisis Barakine au moment où il allait disparaître dans le gouffre, où s’écroulait la masse d’eau mugissante, et je le ramenai sur le bord. Il ouvrit les yeux et me dit :
« Tu m’as sauvé ; tu es bonne. Eh bien, écoute : Je ne suis pas fou comme tous le disent. J’ai un secret ; un secret qui me rendrait, si j’étais libre, plus puissant que tous les princes de la terre. Ce secret, depuis bien longtemps, je vois que tu l’épies et que tu t’efforces de le deviner.
Aujourd’hui je te le dirai, parce que tu m’as empêché de tomber dans le gouffre.
Il te l’a révélé ?
— Oui, dit Natache.
— Quel est-il ?
Personne, pas même toi, mon Stéphane, ne me l’arrachera ! Mais tu n’ignores pas que j’ai l’esprit ferme, le cœur sans illusion, et que je ne me laisse pas bercer par des chimères. Crois-moi, Stéphane, si nous ne mourons pas dans la steppe, nous aurons la toute-puissance que donne l’infini de la richesse.
— Oh ! tu m’éblouis ! dit-il.
Elle continua.
— J’avais percé le mystère. Nous pouvions fuir maintenant, mais fuir c’était impossible ! Bien longtemps, bien longtemps, je reculai devant la mort presque certaine qui nous attendait dans le steppe et je remettais de jour en jour le moment périlleux du départ. Pourtant je vieillissais. Je sentais s’éteindre mes forces et ma beauté indispensables à mon bonheur futur. Enfin je me dis : « Je braverai tout, je reviendrai à Saint-Pétersbourg ! » Nous nous sommes échappés un soir, Barakine, toi et moi, et nous avons marché à travers les solitudes sans nourriture, presque sans sommeil.
— Oui, et maintenant notre courage est à bout. La faim, la soif, nous ont vaincus, et tu mourras peut-être dans mes bras, ô ma pauvre Natache ! avec ton rêve inutile.
Elle cria :
— Je ne mourrai pas ! Il faut que j’arrive, j’arriverai. Il nous reste un moyen de salut, Stéphane.
— Lequel ?
— J’ai faim.
— Quelle pensée as-tu ?
— Je te dis que j’ai faim et que, si nous pouvions manger, nous serions moins las, nous aurions moins froid, nous pourrions continuer notre route !
— Eh bien ?
— Et je te dis aussi « Stéphane, regarde ce vieillard qui dort… »
Stéphane frémit et baissa la tête.
Ils se turent.
Les froides étoiles virent seules ce qui se passa cette nuit sous un bouquet d’arbres auprès d’un feu de branches mortes, dans l’immense steppe désert.
Mais cinq mois plus tard, un matin de novembre, le pope, qui avait été lié par les commères du diable, entendit le bruit d’une cloche à la porte du vieux Morozoff qu’il avait confessé quelques heures auparavant.