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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/III

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 286-289).

III

LES TIROIRS VIDES

Natache et Stéphane assez pauvrement vêtus, étaient debout devant la porte de la maison silencieuse.

Natache sonna, appela, cria.

Nulle réponse.

— Es-tu bien sûre, dit Stéphane, que ce soit là la maison qui a été désignée ?

— Très sûre, dit-elle. Les indications du vieux Barakine étaient tout à fait précises et je ne me suis pas trompée de route.

— Ainsi la réalisation de tes vœux est maintenant prochaine ?

— Je touche à mon rêve, dit-elle.

— Mais pourquoi as-tu besoin de voir l’homme qui loge dans cette maison ?

— Pourquoi il faut que je voie Morozoff ? répondit-elle. Pardonne-moi, Stéphane, mais je ne puis pas tout dire. Sache seulement ceci : le secret qui nous fera riches a deux moitiés : l’une est en la possession de Morozoff, l’autre m’appartient maintenant à moi seule, puisque Barakine n’est plus ; et je ne peux rien sans Morozoff, de même qu’il ne peut rien sans moi.

Cependant la demeure était muette et paraissait inhabitée.

— Allons, dit Natache, il faut enfoncer la porte !

— Inutile, dit Stéphane, j’ai de fausses clés dans ma poche.

Quelques instants après, la serrure avait crié et la porte s’ouvrait largement. Natache entra la première, comme quelqu’un qui se précipite, et monta rapidement l’escalier.

Sur la dernière marche, elle s’arrêta toute palpitante.

— Oh ! dit-elle, j’hésite, devant la splendeur réalisée de mon espérance.

Pourtant elle poussa une porte et entra dans une chambre faiblement éclairée par la lueur grise du matin.

— Morozoff ! cria-t-elle. Où es-tu ? parle.

Mais tout à coup, elle demeura les pieds cloués au sol, comme pétrifiée.

Elle venait d’apercevoir le cadavre sur le lit.

— Mort ! mort ! il est mort !

Comme un arbre frappé par la foudre, elle défaillit dans les bras de Stéphane. Puis toute remplie d’un sombre désespoir elle se mit à sangloter de rage, en se mordant les mains.

Mais l’énergie de Natache lui permettait de vaincre bientôt les faiblesses et les colères qui troublent la pensée.

— Eh bien ! dit-elle, soit ; il est mort. N’importe. Ce qu’il me faut, il a dû le conserver jusqu’à sa dernière heure, il a dû le cacher dans quelque coin, au fond de quelque tiroir. Ah ! dans son lit peut-être.

Elle se jeta en avant, fouilla furieusement sous l’oreiller.

— Que cherches-tu donc ? demanda Stéphane.

— Tu ne dois pas le savoir ! dit Natache.

Dans le lit, elle ne trouva rien.

Elle courut vers les meubles, éparpilla les hardes du vieillard, vida toutes les armoires.

— Rien… Toujours rien… disait-elle.

Et elle tomba sur une chaise, découragée enfin.

Mais en ce moment, un gémissement se fit entendre.

C’était la voix du pauvre pope qui se plaignait douloureusement de la chambre voisine.

— Quelqu’un est là !

Natache et Stéphane entrèrent violemment dans le cabinet et virent l’homme qui était couché à terre.

Qu’était-il donc arrivé !

— Délions-le, dit Natache. Il doit savoir quelque chose.

Et ils le délièrent en effet.

Délivré des cordes, le pope se remit debout tant bien que mal, et encore tout plein d’épouvante, il bégayait :

Ah ! monsieur ! Ah ! madame !… merci… que Dieu vous récompense… Les coquines m’ont saisi…, m’ont lié… juste au moment…

— Qui vous a lié ? dit Natache.

— Des femmes… d’affreuses mégères… et elles ont tout volé, tout emporté…

En effet, en regardant autour d’elle, Natache vit les tiroirs d’un secrétaire ouverts et qui étaient vides.

Elle ne résista pas à ce dernier coup.

— Stéphane, dit-elle, tout est perdu.

Et l’énergique créature, vaincue enfin, s’évanouit.