Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/IV
IV
LE GILET DE VELOURS ET LA BAGUE D’ARGENT
— Six roubles ! Tu te moques de moi.
— Pas un copek de plus. Sois raisonnable, patriarche.
— Comment, j’aurais pris la peine d’imaginer l’entreprise, d’en préparer les voies, de fournir tous les renseignements, et, quand le coup a réussi, je me contenterais, de combien ? de six roubles ? Jamais !
— Voyons, voyons, Kouli-Koulitch, tu n’as pas fait grand chose, avoue-le. Tu nous as appris les habitudes du vieux Morozoff, voilà tout. Et c’est moi qui ai dû empoisonner le chien. Remarque aussi que tu nous avais trompées, les Commères et moi ; le vieux n’était pas si riche que tu le disais ; nous avons trouvé dans ses tiroirs plus de papiers sans valeur et de menue monnaie que d’argent véritable.
— Je veux dix roubles, au moins !
— C’est trop !
— Ah ! vraiment, les malhonnêtes gens d’aujourd’hui sont bien des ingrats ! Ce n’était pas ainsi dans mon jeune temps : il y avait de la probité et de la reconnaissance chez les voleurs ! Les Goujons, à la bonne heure, c’étaient des hommes, et quand je tenais le traktir où ils se réunissaient, on pouvait compter sur la parole des canailles. Mais, maintenant, les va nu-pieds mentent comme des grands seigneurs ; ils viennent vous dire : « Ah ! mon cher patriarche, mon bon Kouli-Koulitch, nous ne faisons rien, c’est bien triste ; la morte-saison, quoi ! Est-ce que tu n’as pas en vue une jolie petite affaire, chez des gens de la ville ou chez des gens aisés, à la campagne ? Nous te serons bien reconnaissants, va, et nous t’apporterons fidèlement une bonne redevance. » Kouli-Koulitch par ci, Kouli-Koulitch par là, je me laisse attendrir, parce que je suis une vieille bête ; je mitonne quelque entreprise, pas trop dangereuse, mais quand la chose est faite, on se garde bien de m’apporter la redevance promise, et je sais que l’on se moque de moi par derrière ! Aussi, je le jure par saint Serge ! c’est bien fini !
Je romps avec les voleurs. Plus de conseils, plus de recel. Je suis marchand d’habits ! Eh bien, ce sera dur, mais je me résigne, je n’habillerai plus que d’honnêtes gens.
— Allons, allons, ne te fâche pas, patriarche ; tu sais bien que l’on t’aime, et que l’on ne peut pas se passer de toi. Faites une risette à votre petite Nez-de-Rubis. Allons, risette ! Voilà vos dix roubles.
Ce dialogue avait lieu après le lever du jour, dans une des plus sordides boutiques de friperies du Marché-aux-Punaises.
Cet établissement, bien connu de tous ceux qui avaient à vendre des marchandises de provenances douteuses était tenu par l’ancien patron du traktir des Goujons. Privé de sa clientèle, après la dispersion de la bande, il s’était fait acheteur et vendeur de vieilles loques et de mille autres choses informes ; poêles crevés, casseroles verdegrisées, bonnets dépourvus de poils, pelles et pincettes, livres dépareillés, galons d’uniformes ; et toutes ces vieilles loques, accrochées aux murs, ou entassées dans un des coins encombraient de toutes parts sa noire et sale boutique.
Lui-même, très vieux, courbé, fripé, avec sa pelisse en haillons, il était une espèce de loque humaine. Mais ses petits yeux de singe, luisaient et pétillaient malgré les verres bleus de ses énormes lunettes.
Cependant Mlle Nez-de-Rubis, avait mis vingt demi-roubles sur une table devant laquelle le recéleur était assis.
— Tu remarqueras, dit-elle, que je te paie en argent. Pas de papier. Je suis gentille, hein ?
— Bon, bon, tu m’amadoues. Pour cette fois, je veux bien me contenter de si peu, maintenant file vite. Il y a déjà du monde dans le marché et ma maison est une honnête maison.
— Oui, oui, je te compromets, dit Mlle Dorothée en riant.
Et après avoir en manière d’adieu, frappé deux petites tapes sur chaque joue du bon patriarche, elle ouvrit la porte de la boutique, qui fit un bruit de sonnette, et s’esquiva le long des murs.
Dès qu’il fut seul, l’affreux petit vieillard se frotta joyeusement les mains.
— Nez-de-Rubis est une sotte ! dit-il.
En effet, parmi les vingt pièces de monnaie que Mlle Dorothée avait placées sur la table il y en avait une plus petite que les autres, mais qui paraissait être en platine[1] qui valait trois roubles par conséquent.
Mais tout à coup, Kouli-Koulitch poussa un cri de colère :
— Ah ! la coquine ! C’est moi qui suis volé ! la pièce ne porte pas l’effigie impériale ; elle ne doit pas être en platine. Oui, oui, une pièce fausse, qui non-seulement ne vaut pas trois roubles, mais n’en vaut pas seulement la moitié d’un, et je suis absolument dévalisé ! Oh ! les fripons d’aujourd’hui sont de bien malhonnêtes gens !
Il eut sans doute continué ses jérémiades, mais la sonnette tinta, et il enferma vivement toutes les pièces dans le tiroir de sa table.
C’était une toute jeune fille qui venait d’entrer, presque une enfant.
Elle était misérablement vêtue, sous une ancienne pelisse de cocher, d’une vieille robe de coton rougeâtre rapiécé, de chiffons, et qui s’effilochait partout ; on voyait sortir de ses grosses bottes de cuir crevé les doigts de ses pauvres petits pieds tout bleuis par le froid.
Pourtant elle était charmante, avec ses courts cheveux bruns, ébouriffés en boucles, avec ses yeux clairs un peu sauvages, qui remuaient comme des yeux de faucon, et sa fraîche bouche rouge où riait un rire impertinent.
— Vieux, dit-elle, je suis pressée. Sois honnête tout de suite, et sans te faire prier. Combien me donnes-tu de cela ?
— Ah ! ah ! c’est toi, Nadèje ! Déjà levée ? Peste, on a raison de t’appeler la Grive-des-Neiges, car tu t’éveilles avant tous les oiseaux. Mais j’y pense, tu ne t’es peut-être pas couchée du tout, et tu as passé la nuit en compagnie de quelque beau garçon.
— Pourquoi l’aurais-je fait ? répondit-elle avec un grand air d’innocence.
Mais elle reprit vivement.
— Causons d’affaires. Combien m’offres-tu de ma bague d’argent ?
— De ta bague ?
— Sans doute, ma bague, dit-elle en riant, puisque c’est moi qui l’ai.
— D’abord, il faut voir si elle est en argent, cette bague ! Oui, en argent, je ne dis pas… mais énormément d’alliage ! Tiens, je t’en offre soixante-dix copeks. Mais ce que j’en fais, vois-tu, c’est pour t’obliger, car je n’aime pas à acheter les bijoux.
— Tant mieux ! dit un jeune homme assez proprement vêtu qui venait d’entrer brusquement dans la boutique, car ce n’est pas un bijou que j’ai à vendre, c’est un gilet de velours bleu magnifique, ma foi ! Tâtez-le ! Combien vaut-il, monsieur ?
Avant de regarder le gilet, Kouli-Koulitch regarda le vendeur.
Celui-ci lui était inconnu. Et tout d’abord il lui déplut fort, à cause sans doute de l’air honnête et joyeux qu’il avait.
Le nouveau venu ne paraissait pas avoir plus de vingt ans. Il avait, dans un visage charmant de bonne humeur naïve, de grands yeux bleus très doux et ses cheveux d’un blond clair se relevaient par petites touffes solides.
Mais si ce jeune homme paraissait déplaire à Kouli-Koulitch, il faisait apparemment une toute autre impression à la petite Nadèje qui le regardait fixement, avec un sourire heureux et un regard plein de tendresse.
Cependant, après avoir considéré le vendeur, M. Kouli-Koulitch examina la marchandise.
— Mauvaise étoffe ; et puis elle a été teinte. Je donne deux roubles papier, pas un copek de plus.
— Eh bien, j’accepte, dit le jeune homme avec un geste d’insouciance.
Il prit vivement les deux assignats que lui tendait le marchand et sortit en fredonnant un air de chanson.
Il n’avait pas regardé du tout la jeune fille en haillons qui le suivit, à travers les vitres poussiéreuses, d’un long regard attristé.
— Ça, dit le recéleur avec une moue de dédain, ça c’est un honnête homme. Puis il se retourna vers la jeune fille.
— Eh bien ! que t’arrive-t-il ? À quoi penses-tu, Nadèje ? Tu ne veux plus vendre ta bague ?
— La bague ? dit-elle, comme descendant d’un rêve ah ! oui, c’est vrai, la bague. Elle vaut six roubles au moins ; donnez-m’en trois.
À ces mots « trois roubles » les petits yeux du vieillard pétillèrent sous ses lunettes comme si une heureuse idée lui était venue tout à coup.
— Tiens, dit-il, avec une brusquerie de bon enfant, je t’ai toujours porté beaucoup d’intérêt ma petite Nadèje, tu es une brave fille, tu n’as pas d’amoureux ; parce qu’on est une voleuse, ce n’est pas une raison pour n’avoir pas de vertu ! La bague ne vaut pas le diable, mais je te donne les trois roubles. Et pas de papier, une belle petite pièce en platine ! tiens, prends. Eh ! eh ! un bien brave homme n’est-ce pas, le père Kouli-Koulitch ?
Toujours songeuse, elle reçut la pièce et la mit dans sa poche. Puis elle s’éloigna, et quelqu’un qui l’aurait suivie de près aurait pu l’entendre se dire à elle-même :
— Mon Dieu ! qu’est-ce donc que j’éprouve à présent ?
Dans la boutique de friperie, le patriarche allait et venait, tout secoué de joie.
— Très bien, très bien ! Oh ! la petite niaise. J’ai le bijou et j’ai passé la pièce fausse ! Bonne affaire, très bonne affaire !
En ce moment, il se fit un bruit derrière lui ; un bruit d’argent qui tombe. Il se retourna vivement.
Le gilet de velours bleu qu’il avait acheté avait glissé de la table sur le plancher.
Il y avait donc de la monnaie dans cette défroque ?
Kouli-Koulitch se précipita, ses yeux s’écarquillèrent.
Les deux goussets du gilet étaient pleins de pièces d’argent, enveloppées de chiffons, et, dans une poche de côté, sous la doublure, il y avait de grosses liasses de billets rouges.
C’était une petite fortune que Kouli-Koulitch avait achetée avec le gilet de velours bleu !
Il tressaillait, il balbutiait, il ne pouvait contenir sa joie en remuant la monnaie et les papiers.
Mais tout-à-coup il pâlit et devint immobile.
Là, vers le milieu du gilet, mais un peu à gauche, il y avait une rougeur ronde qui semblait une tache de sang et, au centre de la rougeur, une fente mince, pareille à celle que laisse le passage d’un couteau.
- ↑ La valeur du platine est environ six fois supérieure à celle de l’argent.