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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/IX

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 335-339).

IX

CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ DANS LA MAISON DE LA RUE DES OFFICIERS

Nadèje se releva et dit :

— Eh bien, ce qui doit arriver arrivera. Allez chez votre père, vous êtes assez fort pour marcher maintenant ; je vous quitte, cela me fait beaucoup de chagrin de vous quitter. J’ai fait des choses contre vous sans le vouloir. Ah Dieu, si j’avais su, si j’avais su ! Que le bon Dieu vous accompagne ; nous ne nous reverrons plus jamais.

Et elle s’éloigna rapidement, s’arrêta au détour d’une rue pour envoyer de loin un baiser à Darius, un baiser que celui-ci ne vit pas et elle disparut.

Darius, dont les membres avaient repris leur élasticité naturelle, marcha vivement vers la maison qu’il habitait avec son père.

Elle était située, en effet, tout à côté de la prison centrale. C’était une habitation blanche, à un seul étage, qui avait l’air paisible, honnête, tout à fait bourgeois.

Là, depuis bien des années — après un long voyage qu’il avait jugé prudent de faire à l’étranger, — vivait en paix Mordesko, l’ancien intendant du comte Markoff.

Il s’était fait une petite fortune chez le comte en thésaurisant ses gages et peut-être par des moyens un peu moins légitimes.

Maintenant, l’ancien bourreau des serfs de l’usurier Samarine, l’ancien amant de la comtesse Markoff, l’homme qui avait marqué d’un signe d’infamie le front du jeune comte Michel, passait pour le plus respectable habitant de ce respectable quartier.

On riait un peu de lui parce qu’on le disait avare, mais on l’estimait beaucoup, parce qu’il éprouvait pour Darius une tendresse qui allait jusqu’à l’adoration.

Qui était Darius ? C’était le fils de Mordesko et de la comtesse Markoff, cet enfant que la comtesse allait voir autrefois dans une petite maison aux environs de Saint-Pétersbourg et dont plus tard elle ne s’était pas inquiétée.

À peine Darius eut-il poussé la porte de la maison paternelle, qu’une vieille servante finnoise nommée Akouline, s’écria en lui sautant au cou :

— Ah ! mon jeune maître ! Ah ! mon Dieu ! Si vous saviez ! Où donc étiez-vous pendant tout ce temps-là ?

C’est un bien grand malheur, bien grand, bien grand !

— Quel malheur ? s’écria Darius. Qu’y a-t-il ?

— Il y a qu’on a dévalisé la maison la nuit dernière, et que monsieur votre père va peut-être trépasser dans une heure.

— Mon père !

Le jeune homme se jeta dans l’escalier, ouvrit violemment la porte d’une chambre et il vit Mordesko couché dans un lit, très pâle.

— Qu’avez-vous, mon père, qu’est-il arrivé ?

À la voix de son fils, Mordesko leva un peu la tête, eut un sourire et dit d’une voix presque éteinte :

— C’est toi, enfin ! je souffrais de ne pas te voir !… Je crois bien que je vais mourir… ils m’ont donné un coup de couteau dans le cœur…

— Dieu ! s’écria Darius en se jetant sur le lit, la gorge pleine de sanglots.

La vieille Akouline, qui était rentrée aussi, se mit à raconter toute l’histoire.

Des malfaiteurs s’étaient introduits avant minuit, au moyen de fausses clés, sans doute.

Elle avait bien remarqué, elle, Akouline, une petite fille avec l’air d’une diablesse qui, depuis quelques jours, faisait le guet dans la rue.

Pour sûr, cette petite fille-là, c’était l’espionne des voleurs.

Quoi qu’il en soit, les voleurs étaient entrés, avaient lié et bâillonné dans son lit la servante finnoise, puis ils avaient assailli Mordesko lui-même qui, n’étant pas encore couché, était en train de compter de l’argent sur une table.

Mordesko s’était défendu en homme courageux et vigoureux qu’il était encore.

Il s’arma d’un canif qui lui servait à tailler ses plumes et résista de son mieux.

Mais que pouvait-il contre cinq ou six robustes gaillards qui l’entouraient et le pressaient ?

Il sentit le froid de l’acier dans sa chair et il tomba évanoui.

Voilà tout ce qu’on savait.

Le matin, quand les voisins étaient entrés, étonnés du silence de la maison, toutes les armoires, tous les tiroirs étaient vides ; les voleurs avaient dû faire une expédition fructueuse.

Darius s’écria :

Mon père, mon pauvre père ! A-t-on fait venir un médecin ? Qu’a-t-il dit ?

Le médecin est venu, répondit Akouline, il a hoché la tête, il a mis un appareil sur la blessure, et il a dit qu’il reviendrait. Voilà tout !

— Hélas ! hélas ! Mais on a prévenu la police je pense ?

— Je crois bien, dit Akouline ; il y a une heure que le commissaire de police et son greffier sont dans la salle, en bas, où ils interrogent les gens du quartier et même d’autres personnes que je ne connais pas du tout.

— Bien, dit Darius. Je vais parler au commissaire. Ne craignez rien, mon père, vous ne mourrez pas ; nous vous guérirons, je vous jure ! et vos assassins seront châtiés. Toi, Akouline, reste auprès de notre cher malade.

Il embrassa son père avec une douloureuse tendresse et il se dirigea vers la porte.

Elle venait de s’ouvrir.

Un homme entra, que Darius reconnut pour le commissaire à cause de l’uniforme vert orné de boutons de cuivre.

Plusieurs personnages le suivaient ; des agents, un greffier et un petit vieux aux grandes lunettes qui n’était pas inconnu à Darius.

Le commissaire dit à Darius :

— C’est vous qui êtes entré tout à l’heure dans la maison ?

— Oui, monsieur le commissaire, je suis…

— Vous êtes l’assassin de Mordesko et, au nom de la loi, je vous arrête !