Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/V
V
POUR L’AMOUR D’UNE ROSE
Le jeune homme qui avait vendu le gilet bleu s’en allait en sifflant sa chanson, à travers les sales étalages du Marché-aux-Punaises.
Sa marche était rapide et directe comme celle de quelqu’un qui sait où il va et se hâte d’y arriver.
Il s’interrompit de chanter.
— Deux roubles, se dit-il, et deux roubles que j’avais, cela fait quatre roubles. Mon Dieu ! mon Dieu ! serai-je assez riche pour acheter la rose mousseuse que j’ai vue hier soir chez la fleuriste de la Perspective ?
En Russie, les fleurs sont rares, même l’été ; mais, en hiver, on n’en trouve presque plus, et il faut être un riche seigneur pour mettre à sa boutonnière un bouquet de violettes ou une marguerite des champs.
Le jeune homme était si préoccupé, sans doute de la fleur qu’il rêvait d’acheter, qu’il ne remarqua pas deux hommes qui le suivaient depuis un instant.
Ces deux personnages étaient des gaillards d’assez mauvaise mine.
L’un petit et trapu, une espèce d’énorme nain, se pendait au bras de l’autre qui était d’une taille démesurée, avec un visage farouche.
— Magog, dit le nain, tu es sûr qu’il a vendu le gilet ?
— Je l’ai vu le vendre, vu de mes propres yeux, pendant que Nadèje vendait la bague d’argent que nous lui avons donnée.
— C’est à Kouli-Koulitch qu’il l’a vendu ?
— Au patriarche. Mais qu’est-ce que cela nous fait, mon petit Gog ?
— Magog, tu as de grandes qualités, et je t’estime autant que je t’aime ; tu n’hésites pas dans l’action, il ne t’en coûte pas plus de brûler la cervelle à un homme que d’avaler un verre de bière blanche, et, cette nuit, tu as reçu, sans pousser un cri, le coup de poignard que le bonhomme t’a donné dans le cou ; mais tu ne vaux rien pour les combinaisons savantes. Apprends une chose, honnête géant ! Lorsqu’on a fait quelque coup dont la justice pourrait s’inquiéter, il n’y a qu’un moyen de se mettre à l’abri de toute poursuite.
— Et lequel ? Car entre nous, je suis assez inquiet des suites de notre ouverture de cette nuit.
— Faire poursuivre un innocent et le faire condamner s’il est possible.
Après ça, vois-tu, on est tranquille comme si l’on était innocent soi-même. Oh ! il était inutile de prendre tant de précautions du temps où la bande des Goujons existait encore ! mais nous n’avons plus de chef ; chacun doit travailler pour soi, et veiller sur soi-même. Tu dis donc estimable colosse, que Kouli-Koulitch a acheté le gilet ?
Mais en ce moment, le jeune homme, dont ils suivaient la piste, venait de s’engager sur la Perspective.
Gog et Magog, grossièrement vêtus ne jugèrent pas à propos de s’aventurer dans ce quartier luxueux. Ils tournèrent les talons.
— D’ailleurs, dit Gog, ce que je sais me suffit.
— Et où allons-nous maintenant ?
— Au bureau de police, mon excellent camarade, car c’est le devoir de tout bon citoyen de dénoncer les criminels.
Cependant le jeune homme marchait vivement le long des hôtels et des magasins somptueux. Il s’arrêta enfin devant la vitrine d’une fleuriste célèbre.
Derrière cette vitrine, il y avait des plantes grasses et quelques hauts arbustes assez forts pour résister à la froidure de Saint-Pétersbourg.
Mais les yeux d’abord n’y voyaient aucune fleur.
Pourtant, toute fraîche, quoique un peu pâle, une petite rose mousseuse souriait dans un vase étroit en porcelaine du Japon.
— Grâce au ciel ! elle y est encore ! s’écria le jeune homme ; on ne l’a pas achetée. Pourvu qu’elle ne coûte pas plus de quatre roubles !
— Ah ! je mourrais de chagrin si je ne pouvais pas donner à Daria cette jolie petite fleur.
Il allait entrer dans le magasin, lorsque tout à coup la main de la marchande s’avança vers le vase du Japon, le prit et le présenta à un seigneur fort élégant qui était debout dans la boutique.
Le jeune homme frissonna des pieds à la tête.
Un autre achetait « sa » fleur ! Car il lui semblait qu’elle lui appartenait déjà, puisqu’il la destinait à Daria qui était sa fiancée.
Il entra vivement dans le magasin. Hélas ! c’en était fait. L’affreux marché était accompli.
Le seigneur avait déjà la fleur a la boutonnière de son frac à la française et il en respirait le parfum, tout en bavardant avec la fleuriste qui était jeune et jolie.
Alors comme sous le coup d’un grand malheur, le pauvre jeune homme s’affaissa sur une chaise qui était là, et il eut presque envie de pleurer parce qu’il n’aurait pas la rose, la seule peut-être qui se trouvât dans tout Saint-Pétersbourg.
Un instant il eut l’idée de dire à l’heureux acheteur.
— Monsieur, ça doit vous être égal d’avoir ou de ne pas avoir cette fleurette ; moi, je serai bien malheureux si je ne la donne pas à la jeune fille que j’aime. Voulez-vous me la céder, je vous prie ?
Mais il comprit que l’on se moquerait de lui ou qu’on le prendrait pour un fou ; et il restait sur une chaise, l’air hébêté.
La marchande qui venait de l’apercevoir, allait lui demander ce qu’il faisait là, lorsqu’un nouveau personnage entra dans la boutique.
C’était un homme très richement vêtu, mais sans élégance criarde. Bien qu’il parut avoir quarante ans environ, sa taille svelte était celle d’un homme très jeune encore. Son visage était doux, avec des yeux bleus et pensifs ; quelques cheveux gris qu’il avait sur les tempes ne messeyaient pas dans sa chevelure blonde, très claire, qu’il portait assez longue.
Il alla droit au seigneur qui caquetait avec la fleuriste, et lui dit en russe, non sans un accent français très prononcé :
— Comte Michel Markoff, ai-je l’honneur d’être connu de vous ?
Le comte Michel Markoff tourna la tête et l’on vit en pleine lumière son jeune visage, assez beau, quoiqu’un peu dur, sur une chevelure rousse, presque rouge qui lui descendait jusque sur les yeux par petites boucles dures et touffues.
Il répondit en français, après un salut courtois :
— Je vous connais parfaitement, monsieur le chevalier Philippe du Quesnoy ; vous êtes un gentilhomme français, nouveau venu à Saint-Pétersbourg, mais dont tout le monde vante déjà la bonne grâce et l’élégance. Je crois que nous avons joué une partie de baccarat ensemble au dernier raout du consul de Belgique ?
L’autre s’inclina.
— Vous me permettez d’user de ma langue maternelle, je vous en remercie, dit-il, car je parle le russe avec une parfaite maladresse.
Il continua.
— Monsieur le comte Michel, tenez-vous beaucoup à la rose que vous avez à votre boutonnière ?
— Mais oui, dit le jeune homme russe.
— Ah ! tant pis, tant pis ! Elle est à peu près la seule fleur de son espèce qui soit, à cette heure, dans toutes les Russies ; elle me rappelle la France, où ses sœurs sont moins rares ; et je donnerais beaucoup pour en être possesseur.
— Vous me voyez désolé, mon cher chevalier, mais je me suis mis en tête de l’offrir à une dame pour qui j’éprouve de fort tendres sentiments.
— Et moi, mon cher comte, c’était à une dame, également, que je la destinais.
— Parbleu, la difficulté est grave, et je ne vois que deux moyens d’en sortir.
— Lesquels ?
— Voici le premier : Montons en voiture, faisons-nous conduire aux Îles et battons-nous. La fleur appartiendra au vainqueur.
— Le moyen est joli, dit le chevalier. Mais, voilà, j’ai précisément deux duels aujourd’hui ; l’un dans une heure, et l’autre dans trois ; et du diantre s’il y a dans ma journée de la place pour une autre rencontre.
— En effet, dit le comte en riant.
— Il y aurait bien la ressource de remettre notre combat à demain, mais demain la rose sera fanée.
— On ne se bat pas pour une fleur morte.
Voici mon second moyen : je renonce à mes droits acquis, je rends à notre jolie fleuriste la fleur qui nous inquiète, elle est mise aux enchères, et, ma foi, celui d’entre nous qui sera le plus riche ou le plus fou sortira d’ici la boutonnière fleurie.
— J’accepte, dit le chevalier Philippe du Quesnoy.
La frêle fleur fut remise dans son vase du Japon par la marchande toute joyeuse de la belle aubaine qu’elle prévoyait.
— J’en donne quatre roubles ! cria tout à coup le pauvre jeune homme qui, pendant toute cette scène, était resté sur sa chaise.
Sans doute il savait le français, puisqu’il avait compris la conversation des deux gentilshommes.
— Quatre roubles ! répéta-t-il plein d’anxiété.
Le chevalier Philippe sembla ne pas l’avoir entendu, mais le comte Michel haussa les épaules en disant :
— Qu’est-ce que ce garçon-là ? Taisez-vous, l’homme.
Puis il ajouta :
— Je mets deux impériales d’or.
— J’en mets cinq, répliqua le chevalier.
— Eh bien, dix !
— Vingt !
— Trente !
— Cinquante !
— Soixante !
— Mille !
Le comte Michel le regarda.
— Chevalier, mille impériales d’or, cela fait quarante mille francs de votre monnaie de France !
En effet, en monnaie française, mille impériales d’or valent quarante mille francs, à peu de chose près.
La marchande était éblouie.
Le pauvre garçon qui assistait à cette lutte folle pensait que les gens riches sont bien heureux, puisqu’ils peuvent donner à leurs amies toutes les fleurs, toutes les joies.
Le comte Michel dit violemment :
— Vous n’aurez pas cette rose ! J’en offre deux mille impériales. Elle est à moi, je pense ?
— J’en offre trois mille dit d’un air fort tranquille le chevalier Philippe du Quesnoy.
Alors le visage du comte s’empourpra de colère, devint presque violet. Il eut un brusque grincement de dents, et il était hideux malgré sa belle jeunesse.
— Soit ! dit-il, je suis vaincu. Vous êtes plus riche que moi, et la fleur est à vous ! Mais cette aventure n’est pas finie, et demain à sept heures du matin, je me rendrai aux Îles avec deux de mes amis.
— Demain, à sept heures du matin deux de mes amis m’accompagneront aux Îles, et j’aurai l’honneur de vous y rencontrer. Mais d’abord, ne nous verrons-nous pas ce soir au bal de la comtesse Markoff, votre mère, qui m’a fait l’honneur de m’envoyer une invitation ?
Le comte Michel n’entendit pas la fin de la phrase, car il était déjà sorti de la boutique en repoussant violemment le battant de la porte.
— Un enfant colère ! dit le chevalier du Quesnoy.
Il tira de son portefeuille une carte de visite, prit un crayon, écrivit sur la carte : « Bon pour trente mille roubles », et la remit à la fleuriste extasiée en disant :
— Vous ferez toucher la somme chez MM. Jonas et Cie, mes banquiers.
Puis il prit la rose mousseuse et en respira l’arôme.
— Mon Dieu ! dit quelqu’un derrière lui.
Le chevalier se retourna.
— Monsieur Darius Mordesko, dit-il, vous espériez donner cette fleur à Mlle Daria, votre fiancée ?
— Oh ! comment savez-vous ?…
— N’importe. Je sais. Combien vouliez-vous la payer ?
— Hélas ! quatre roubles seulement.
— Donnez-moi les quatre roubles. Voici votre fleur, monsieur.