Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/VI
VI
LA CHAPELLE DE SAINTE-NADÈJE
Une heure après la folle enchère qui avait enrichi la fleuriste de la Perspective, un jeune homme et une jeune fille qui se parlaient bas en marchant, s’éloignaient de Saint-Pétersbourg par la route de Péterhoff.
Ils étaient absolument seuls sur ce long chemin, car il faisait très grand froid.
Mais le soleil était clair, faisait briller la neige glacée sur le sol, et le givre mettait des grappes de perles aux pointes noires des branches.
Le jeune homme, c’était Darius. La jeune fille, Daria, ayant à la boutonnière de sa pelisse la rose mousseuse que son ami lui avait offerte.
On eut dit que le hasard, en leur donnant des noms jumeaux, avait voulu les rapprocher, les unir. Ils obéissaient au hasard. Ils s’aimaient depuis un an et se le disaient le plus souvent possible. Leur amour était resté pur à cause de la profonde innocence de leurs âmes ; s’ils songeaient à se marier, c’était seulement parce qu’ils auraient bien voulu être toujours ensemble, et ils ne pensaient à aucune autre chose.
Pourquoi ne se mariaient-ils pas ?
Parce que M. Mordesko, le père de Darius, était un des bourgeois les plus aisés de la ville, et il entendait ne marier son fils qu’avec une fille très riche.
M. Mordesko éprouvait pour son enfant une très profonde tendresse, mais il aimait encore plus l’argent que son enfant.
Or, Mlle Daria, la pauvre petite n’avait d’autre dot que ses seize ans fleuris, sa jolie figure blanche et rose, baignée de cheveux dorés, ses yeux un peu bruns, rêveurs, aux longs cils, et sa jolie bouche d’enfant où riaient des dents de chatte.
Sa mère, pauvre brave femme, veuve d’un officier, était morte dix-huit mois auparavant sans lui laisser aucune fortune. La pension que touchait la mère ne fut pas continuée à la fille, et Mlle Daria, pour vivre, était obligée de travailler de ses jolies petites mains.
Elle était ouvrière en dentelles.
Tout le jour, en chantant un vieil air russe, monotone et doux, elle travaillait derrière la vitre de sa mansarde, sous la cage d’une petite perruche que son amoureux lui avait donnée et à laquelle elle avait appris à dire.
— J’aime Darius, j’aime Darius.
Il arriva bien souvent que l’oiseau et la jeune fille répétèrent ensemble ces douces paroles-là.
La grande joie de Daria était de sortir le dimanche, et quelquefois le jeudi, après la besogne du matin finie, au bras de son cher Darius.
Aujourd’hui, ils étaient bien heureux tous les deux, d’être seuls, sous le clair soleil, entre les arbres de la route, et ils se regardaient avec une délicieuse tendresse.
Comme ils passaient devant une petite chapelle qui s’élevait au bord du chemin, Darius dit à Daria.
— Te souviens-tu, dis-moi ?
— Oh ! oui, je me souviens dit-elle en rougissant un peu.
C’était-là qu’ils s’étaient vus pour la première fois l’an passé.
En revenant de Peterhoff, où elle était allée porter de l’ouvrage, à l’une de ses pratiques, la jolie ouvrière s’était arrêtée devant la petite chapelle dédiée à Sainte Nadège, pour y faire ses dévotions et pour embrasser les saintes images d’or.
Il y avait déjà quelqu’un sous le portrait de sainte Nadège, illuminé par le reflet des cierges.
C’était un très jeune garçon à l’air doux et naïf ; c’était Darius.
Il était à genoux. Il s’écarta un peu pour faire place auprès de lui, sur les dalles, à la jeune fille qui entrait.
Et ils prièrent tous les deux, sans se regarder tout d’abord.
Cependant ils se virent.
Et ils s’aimèrent dès lors.
Lequel des deux prononça la première parole ? C’est à peine s’ils s’en souvenaient.
Il leur semblait qu’ils avaient dû ce jour-là, se mettre à se parler tous les deux en même temps.
Comment il se fit qu’ils revinrent ensemble à Saint-Pétersbourg, s’étant dit tout de suite leurs noms, étant comme s’ils ne se connaissaient depuis longtemps déjà ? C’est ce qu’ils ne songeaient jamais à s’expliquer. Il leur semblait tout naturel d’être ensemble, puisqu’il s’était rencontrés ; et il n’y avait pas de mal à cela, puisque sainte Nadège avait béni leur premier regard échangé.
Aussi, dans leurs promenades, ils ne manquaient jamais de venir visiter la petite chapelle où avaient commencé leurs fiançailles.
Aujourd’hui, comme de coutume, ils allaient entrer pour s’agenouiller, mais ils s’arrêtèrent tout à coup. Devant les saintes images, une femme était en prière, une femme dont on ne voyait pas le visage et qui était en deuil.
Sans doute cette femme, qui devait être riche, car son costume sombre ne manquait pas d’élégance, cette femme était bien absorbée par ses méditations, car elle n’entendit pas venir les deux amoureux.
Ayant fait un pas de plus, ils s’arrêtèrent encore tout attendris, parce que la dévote en deuil ne priait pas seulement, on l’entendait pousser des sanglots étouffés.
Elle leva la tête. Elle disait ces paroles à voix basse, mais ils entendirent pourtant.
— Oh ! bienheureuse Nadèje, ne m’exaucerez-vous jamais ? J’ai pourtant bien souffert, bien gémi, bien prié. Je vous ai fait bâtir sur le chemin cette chapelle, où les passants s’arrêtent pour honorer votre nom, et j’ai orné votre corsage de tous mes bijoux, de tous mes diamants. Hélas ! je suis demeurée malheureuse ! En vain, pendant plus de seize ans, j’ai cherché partout ma pauvre petite fille que je n’ai jamais vue, hélas ! Je veux la chercher encore ! Donnez-moi, donnez-moi la force de ne pas désespérer. Quelle que soit la folie de ce rêve, faites-moi croire que je retrouverai un jour la pauvre enfant chérie qui porte votre nom sacré. Car certainement il n’a pas menti l’être inconnu qui avait la voix et le visage de mon père, celui qui m’a juré que ma fille s’appellerait Nadèje et qu’elle n’était pas morte !
Ce n’était pas par indiscrétion que Darius et Daria écoutaient cette plainte ; mais c’était parce qu’ils étaient des cœurs pleins de pitié.
— Pauvre mère ! dit Daria.
Au bruit de cette parole, la femme se retourna et ils virent son pâle visage amaigri où la beauté s’éteignait dans je ne sais quelle langueur.
Elle les salua avec un sourire triste et elle remarqua, en passant devant eux que Daria avait les yeux pleins de larmes.
— Vous m’avez entendue, mademoiselle, dit-elle. Je vous ai attristée, parce que vous êtes bonne. Je vous demande pardon. Je vois que vous êtes deux braves jeunes gens qui s’aiment et qui viennent demander à la sainte des choses qu’ils espèrent et non pas celles qu’ils ont perdues. Allez ! allez ! priez, qu’elle vous exauce ! Moi, je suis une âme qui ne contient plus que des regrets à cause d’une enfant que je n’ai jamais embrassée.
Elle regarda Daria longuement, puis elle dit avec une lueur dans les yeux :
— Quel âge avez-vous, mademoiselle ?
— Je n’ai pas encore dix-sept ans, dit Daria.
— Hélas ; c’est l’âge que ma fille aurait si elle vivait, qu’elle a, car elle vit ! Je veux en être sûre ! Vous êtes jolie, vous avez l’air bien doux, je voudrais qu’elle vous ressemblât.
Puis elle ajouta très vivement :
— Comment vous appelez-vous ?
— Daria, dit la jeune fille, et mon ami s’appelle Darius.
— Ah ! dit la femme en deuil, tristement, vous vous appelez Daria. Et sans doute vous vivez avec votre mère ?
— Ma mère est morte, madame.
— Morte ? On vous a dit qu’elle était morte ? Peut-être vous ne l’avez jamais connue ?
— Pourquoi n’aurais-je pas connu ma mère. Tant qu’elle a vécu, la chère et sainte femme, nous ne nous sommes jamais quittées.
— Ah ! c’est bien, c’est bien, je suis folle, dit la femme vêtue de noir en passant sa main sur ses yeux mouillés de larmes.
Puis elle s’éloigna en jetant un long regard sur la jeune fille toute surprise et elle dit :
— Avec mes tristesses, je vous ai gâté tout le plaisir que vous vous promettiez dans votre promenade. Les malheureux sont importuns.
Cependant, au moment de sortir, elle dit encore :
— Un dernier mot, ma jolie demoiselle. Je vois à votre costume — pardonnez-moi mon indiscrétion — je vois que vous n’êtes pas très riche. Vous êtes ouvrière peut-être ?
— Oui, madame.
— Quel est votre état ?
— Je fais de la dentelle pour les magasins de Saint-Pétersbourg, ou pour les dames riches auxquelles on me recommande.
— Eh bien, mademoiselle, dit la dame en noir, voulez-vous travailler pour moi. Venez me voir bientôt. Je loge près d’ici. Tenez, dans cette grande maison blanche que vous voyez au sommet de la côte. On m’appelle Mme Ivanoff. Retenez ce nom. Adieu, vous êtes bien jolie.
Elle sortit, monta la côte, l’air pensif, non sans retourner souvent la tête vers la chapelle et vers Daria qui, elle-même, toute troublée, la regarda longtemps.
— Parbleu ! cria brusquement une voix jeune et rude, la voix d’un élégant seigneur, dont le coupé à la française venait de s’arrêter devant la chapelle ; parbleu ! le chevalier Philippe du Quesnoy ne pourra pas se vanter d’aimer en haut lieu. Une grisette, fi !… J’avais meilleure opinion de ce gentilhomme français. Mais voyons donc… Mais oui, la petite n’est pas laide. Elle est même adorable, ma foi ! Je vous assure, mademoiselle, que si vous voulez m’aider un peu, je tirerai une belle vengeance de ce fat de du Quesnoy, sans renoncer, d’ailleurs au coup d’épée que je lui donnerai demain matin.
Les deux jeunes gens ne comprenaient pas, tant ce discours leur paraissait étrange.
Darius s’avança et dit :
— À qui parlez-vous, monsieur ?
— À coup sûr, ce n’est pas à toi, manant. Qui es-tu ? Ah ! je te reconnais. N’étais-tu pas dans la boutique de la fleuriste tout à l’heure, avec le chevalier ? Un de ses gens, sans doute, et il paraît que tu as pour fonction de promener ses maîtresses.
— Êtes-vous fou, monsieur ? dit Darius, rougissant de colère.
— Allons, plus un mot, dit l’autre. Il est évident que mademoiselle est la maîtresse du chevalier, puisqu’il lui a fait présent d’une rose de trente mille roubles !
Et il ajouta en descendant de voiture :
— Par tous les diables, ma chère enfant, bien que vous n’ayez qu’une rose, je vous en volerai deux : l’une à votre pelisse et l’autre sur vos lèvres.
Il s’avança hardiment, les bras ouverts.
Mais Darius bondit sur le comte Michel Markoff, car c’était lui, et le souffleta deux fois.
Alors, le comte poussa un hurlement de rage, et avant que son valet de chambre et son cocher ne fussent accourus pour le défendre, il avait empoigné entre ses deux bras robustes le pauvre Darius, plus jeune et plus faible, qui pâlit.
Ils luttèrent cependant, et c’était en vain que Daria, folle de terreur, criait, pleurait, voulait les séparer.
Puis tout à coup Darius tomba.
Le comte, pendant la lutte, l’avait frappé, près du cou, d’un petit poignard au manche d’argent ciselé, qu’il avait retiré de la poche de sa pelisse.
Oui, Darius tomba, blême, fermant les yeux, et une humidité sanglante lui rougissait le col de sa chemise.
À cette vue, Daria, raide comme une morte, tomba aussi, tout de son long, sur la neige glacée et ne remua plus.
— Par saint Nicolas ! dit le comte Michel, l’occasion est belle, et le chevalier du Quesnoy sera fort surpris de cette aventure !
Sur un signe du comte, les deux valets ayant soulevé la jeune fille, la portèrent tout évanouie dans le coupé.
Sans s’inquiéter le moins du monde de Darius, mort peut-être, le ravisseur ne tarda pas à s’asseoir auprès de la pauvre Daria.
— Où va son Excellence ? dit l’un des valets.
— Parbleu ! chez la générale Amalie ! dit le comte Michel Markoff.