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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/VII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 318-325).

VII

MARCHANDE D’OISEAUX ET MARCHANDE D’ENFANTS

On se souvient que Natache s’était évanouie en apprenant le vol commis par des femmes inconnues dans la maison du vieux Morozoff.

Quand elle revint à elle, elle se trouvait couchée toute vêtue sur un lit d’auberge, et Stéphane était assis à côté d’elle. Il l’avait emportée de la maison solitaire, où la police pouvait survenir d’un moment à l’autre, jusqu’à une hôtellerie où il avait logé autrefois, dans un des faubourgs de la ville.

— Oh ! dit-il, rouvre les yeux, Natache, ma Natache adorée !

Elle regarda le lit, Stéphane, toute la chambre, avec des yeux vagues.

— Est-ce que j’ai rêvé ? cria-t-elle. Oh ! non, hélas ! non, je n’ai pas rêvé. Morozoff est mort, des femmes se sont introduites, elles ont fouillé partout, elles ont trouvé… elles ont emporté… ce que j’étais venue chercher de si loin, au péril de ma vie ! Et cette chose, où la retrouver maintenant ? Dans cette ville énorme, elle passera de main en main, inconnue, méprisée, bien que plus d’un roi serait heureux de l’échanger contre son trône ! Ah ! je ne la trouverai pas, je ne la trouverai jamais, et je mourrai misérable, de faim ou de soif, au coin de quelque rue, le front dans le ruisseau !

— Natache, dit Stéphane, je te croirai folle, enfin ! me diras-tu ce que tu cherches ?

— Non, non, jamais, à personne, jamais !

Puis elle descendit vivement du lit et elle dit :

— Sortons d’ici. Si la richesse m’échappe, la fin de ma vengeance ne m’échappera pas, et je sais du moins où retrouver la fille de Marie Palkine.

Ils quittèrent l’auberge après avoir donné quelques copeks à l’hôtelier, marchèrent longtemps en silence, entrèrent dans Saint-Pétersbourg qui commençait à s’éveiller sous les brumes du matin.

De rue en rue, ils arrivèrent dans un sale carrefour, aux maisons de bois noires et branlantes, mais qui était tout plein de gaieté et de chansons, parce que c’était le marché aux oiseaux. Au coin d’une ruelle, il y avait dans une échoppe une très vieille femme courbée, vêtue de loques éclatantes, un foulard rouge autour de la tête, et portant à son cou, ridé comme celui d’un vautour, des verroteries rouges, vertes, bleues, roses.

Des oiseaux dressés qu’elle vendait à quarante copeks la pièce, pillaient des grains de millet sur le tablier de la vieille.

C’était une tzigane évidemment. On la nommait Dirka et elle passait pour sorcière.

Les gens du quartier prétendaient qu’il eût été fort inutile de frapper aux volets de son échoppe pendant les nuits du samedi au dimanche, car ces nuits-là, la Dirka partait pour le sabbat, à cheval sur un manche à balai, ainsi que doit le faire toute sorcière un peu soucieuse des traditions.

Ce qui était certain, c’était que la vieille tirait les cartes, disait la bonne aventure, lisait l’avenir dans les mains des personnes ; et pour une pièce de monnaie elle prédisait l’amour d’un roi aux marchandes d’herbes qui venaient la consulter à leur arrivée de la campagne.

Il courait aussi sur elle d’assez graves histoires d’enfants volés à de riches familles.

Mais elle était rusée, la vieille, jamais on n’avait pu la prendre sur le fait, et quand on la faisait venir au bureau de police, elle répondait avec ingénuité :

— Comment pourrais-je faire du mal à des petits enfants, moi qui aime tant les petits oiseaux ?

Natache dit brusquement à la vieille :

— C’est moi ; me reconnais-tu ? Moi et Stéphane.

La tzigane leva la tête, les regarda, cligna ses yeux jaunes et répondit au bout d’un instant :

— Ah ! non ! Ah, ma foi non ! Je ne vous reconnais pas, pas du tout.

— Tu nous reconnais parfaitement. Allons, rappelle-toi. Nous sommes venus un matin, il y a dix-sept ans, Stéphane et moi. Nous t’avons remis une petite fille et une somme d’argent. Tu devais élever l’enfant et, quoi qu’il arrivât, ne le remettre qu’à moi-même. Parle, qu’en as-tu fait ? Où est-elle ? Et malheur à toi si tu me trompes ! Tu sais que Natache est une ennemie redoutable et qu’il n’est pas prudent de ruser avec elle.

Probablement la vieille eut peur, car elle se mit à dire avec un petit air familier :

— Ah ! Ah !… oui, oui… Attendez donc… Je me rappelle maintenant… Natache, Stéphane, c’est bien cela, un enfant, une petite fille. Je me souviens maintenant. Ah ! Dieu, comme je l’ai soignée. Elle m’a coûté les yeux de la tête, ma bonne madame !

— Eh bien, où est-elle ?

— Ma foi, pour le moment, je ne sais pas, elle est allée jouer, sans doute, avec ses camarades, c’est si jeune : dix-sept ans ! Attendez un peu, vous la verrez peut-être revenir. Seulement, moi je me suis attachée à cette petite, elle est, comme qui dirait mon bâton de vieillesse, et ça me coûtera beaucoup de vous rendre ma jolie Nadèje.

— Nadèje ?

— Oui, c’est comme cela qu’elle s’appelle. Est-ce que ce n’est pas vous qui m’avez dit de lui donner ce nom ?

— Je ne crois pas, dit Natache.

— Eh bien, c’est donc moi qui le lui ai donné ou bien une autre personne. Je ne sais pas bien. Quand on est vieux, la mémoire se trouble. Venons au fait, ma bonne madame. Comme il vous serait difficile de prouver que Nadèje vous appartient, je pourrais bien la garder, n’est-ce pas ? Mais non, je suis bonne, quoi qu’on dise. Combien me donnerez-vous si je vous rends la petite ?

Natache répondit :

— Combien veux-tu ?

— Oh ! je serai raisonnable. Deux cents roubles, ce n’est pas trop.

— Deux cents roubles, soit. Demain, avant midi, je t’apporterai cet argent, et Nadèje me suivra.

— Demain avant midi. Ah ! mon doux Jésus ! comme je pleurerai en me séparant de mon cher trésor ! Vous ajouterez bien un billet rouge de plus ? J’ai fait tant de frais pour l’éducation de Nadèje, une petite princesse, quoi !

Cependant Stéphane avait tiré Natache par le bras et lui disait :

— Deux cents roubles ? où les prendras-tu ?

— Eh ! dit-elle rudement, tu les voleras ce soir. Est-ce qu’il ne passe personne la nuit dans les rues de Saint-Pétersbourg. Je te dis qu’il me faut cette enfant.

Ils allaient se retirer, quand, tout à coup, un homme coiffé d’un foulard rouge, presque noir de peau, avec l’air et le costume d’un tzigane, déboucha vivement de la ruelle et dit à la vieille Dirka :

— Ferme ta boutique et disparais, la mère !

— Eh ! pourquoi ? dit la vieille.

— La police ! dit le bohémien tout tremblant.

Elle vient chez toi. Voilà : on a surpris Nadèje au moment où elle voulait passer une pièce fausse, un triple rouble de platine, chez une marchande de rubans.

Natache s’était rapprochée vivement.

L’homme continua :

— La petite a réussi à s’échapper, avec la pièce, entre les jambes des policiers, et on ne l’a pas rattrapée ; mais quelqu’un a dit : « Je la connais, c’est Nadèje, la fille de Dirka, qui loge au Marché-aux-Oiseaux. » Et, ma foi, la police vient ici, oui, les agents et tout une foule. Tiens, ils courent ; les entends-tu.

L’homme s’enfuit.

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire la bohémienne traversa la place, tout courant, parmi les marchands d’oiseaux, et disparut dans un cabaret qui, sans doute, avait deux issues.

Or, Natache restait immobile, les yeux pleins d’étonnement, à côté de Stéphane qui la regardait en silence.

Elle dit enfin :

— Une pièce fausse… un triple rouble de platine… Dieu !… serait-il possible ?

Elle songea longtemps ; elle ajouta :

— Pourquoi pas ?… Oh ! ce serait pourtant une chose extraordinaire que le hasard me fit retrouver en même temps l’objet de toutes mes haines, le triple rouble et la fille de la princesse Marie !

Elle saisit le bras de Stéphane :

— Viens, courons après Dirka. Il faut que je voie Nadèje aujourd’hui même, tout de suite !