Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/VIII
VIII
NADÈJE
En effet, Nadèje, l’enfant brune aux yeux sauvages, avait failli être arrêtée dans un magasin de la rue aux Pois, où elle achetait un ruban rose pour se le mettre autour du cou.
D’ordinaire, elle n’était pas coquette ; aujourd’hui, elle l’était.
Pourquoi donc ?
Peut-être à cause du jeune homme qu’elle avait rencontré le matin dans la boutique de Kouli-Koulitch.
La coquetterie ne lui avait pas porté bonheur.
La marchande lui avait crié :
— Ça, une pièce de trois roubles ? à d’autres ma petite !
Et on avait fait venir la police tout de suite.
Mais Nadèje, adroite et fluette, était comme ces petits poissons qui s’échappent de tous les filets ; elle s’enfuit, elle fit cent détours par la ville et maintenant elle se promenait, hors d’atteinte, dans l’un des faubourgs de la ville, du côté de Peterhoff.
Elle tira de sa poche le triple rouble de platine, cause de tout le mal et le regarda soigneusement.
— C’est vrai, dit-elle, que ce n’est pas une bonne pièce. Le vieux Kouli-Koulitch m’a joué un vilain tour. Je ne l’ai pas regardée en la recevant. On dirait plutôt une médaille qu’une pièce. Tiens, en l’examinant de très près, on voit des signes dessus. Ce doivent être des lettres. Mais de singulières lettres ; il me semble que je n’en ai jamais vu de pareilles. Du reste, que ce soit des lettres ou non, qu’est-ce que ça fait, puisque je ne sais pas lire !
Elle remit la fausse pièce dans sa poche, en disant :
— C’est peut-être une amulette, une espèce de talisman.
Elle marchait toujours dans le faubourg, où passait peu de monde. Elle continuait à songer.
— La vieille Dirka m’a raconté des histoires où il y a des talismans. Elle est méchante, ma mère, la bohémienne, elle m’a beaucoup battue ; mais elle sait de très beaux contes. Il paraît que c’est vrai : il y a des objets sans valeur, qui n’ont l’air de rien ; et il suffit de les tenir dans la main, en disant : « Je veux cela » pour que ce qu’on veut s’accomplisse. Ah ! Dieu ! si c’était un talisman, le triple rouble du patriarche, je sais bien ce que je lui demanderais…
Elle allait dépasser les dernières maisons de la ville.
— Ce que je lui demanderais, reprit-elle, ce serait de revoir, ne fut-ce qu’une seule fois, le jeune homme qui est venu ce matin dans la boutique du patriarche. Qui peut-il être ?
Le fils de quelque bourgeois, comme il est différent de tous ces hommes, vilains et rudes, avec lesquels je vais dans les takirs et pour qui je fais le guet le soir. Ce ne doit pas être un voleur. Le père Kouli-Koulitch a dit que c’était un honnête homme. Un honnête homme ? Qu’est-ce que c’est que cela ? Je comprends quelqu’un qui est bon, quelqu’un qui a de beaux yeux sans méchanceté et qui rit de très bon cœur. Je ne le savais pas avant, la vieille Dirka ne me l’avait pas enseigné.
En effet, la vieille Dirka ne lui avait enseigné que le mal.
Toute petite, Nadèje avait mendié. Puis elle avait vendu des fleurs, les soirs de bal, aux portes des riches hôtels. Plus tard, on l’avait chargée, sans qu’elle sût pourquoi, de suivre des gens qui rentraient chez eux, de revenir dire où ils logeaient et si leur maison paraissait être une maison riche.
Quand elle rapportait une nouvelle que la Dirka jugeait bonne, Nadèje recevait un petit présent, quelques grains de verroterie, avec lesquels elle jouait tout un jour, ou bien un oiseau dressé dont elle faisait son petit camarade.
Elle accomplissait des choses mauvaises sans comprendre qu’elles l’étaient.
Ne sachant rien de la vie, elle trouvait tout naturel que l’on entrât par les fenêtres dans les maisons, pour dérober de l’argent ou des meubles, que l’on arrêtât des passants la nuit, pour leur prendre leur montre ou leur pelisse.
Petite servante de voleurs et d’assassins, elle était restée innocente à force d’inconscience.
Elle était restée pure aussi.
Les plus abjects de ses compagnons avaient reculé eux-mêmes devant le crime d’abuser d’une si candide ignorance.
Et puis, auprès d’elle tous les cœurs se fussent attendris, tant elle était jolie avec son petit air étonné et farouche.
D’ailleurs, les voleurs l’estimaient à cause de sa fidélité. Elle était très adroite et très dévouée.
Arrêtée un jour à cause d’un vol commis, elle avait reçu trente coups de knout, la pauvre enfant, sans révéler le nom d’aucun de ses complices.
Née vertueuse, elle s’était arrangée de façon à se faire une espèce de vertu au milieu des vices qui l’entouraient.
Telle était la petite Nadèje.
Maintenant elle marchait sur la route étincelante de neige glacée, hors de la ville, et elle songeait toujours à ce joli « honnête homme » qu’elle avait vu.
Vivement elle fourra la main dans sa poche, saisit la pièce fausse entre ses doigts et s’écria :
— Eh bien, si c’est un talisman, je veux le revoir tout de suite.
Elle n’acheva pas.
Là, sur le chemin, devant une petite chapelle, quelqu’un était étendu par terre, et Nadèje avait reconnu tout à coup celui qu’elle aimait déjà sans savoir ce que c’était que l’amour.
Elle courut.
Ah Dieu, il était évanoui !
Elle cria :
— Au secours !
Hélas ! il ne passait personne.
Elle lui toucha les mains, le visage, trouva que la peau était gelée.
— Oh ! dit-elle, il se sera agenouillé devant la chapelle, il se sera peut-être endormi, et le froid l’a saisi.
Elle regarda de tous côtés.
Sur le rebord de la route, il y avait un tas de neige.
Elle se précipita, remplit de neige ses deux mains, revint vers le jeune homme et lui frotta vivement le visage, puis les doigts, puis les poignets, avec la neige qu’elle avait ramassée.
Au bout de quelques instants, Darius, car c’était lui, ouvrit lentement les yeux.
Elle ne s’était pas trompée.
Évanoui sur la route après le coup de poignard qu’il avait reçu, Darius avait été enveloppé par le froid, et peut-être serait-il mort si Nadèje n’était pas passée par là.
— Oh ! s’écria-t-elle, il vit.
Mais, pendant qu’il essayait de se soulever, elle vit une rougeur qu’il avait sur la chemise, près du cou.
— Blessé ! il est blessé.
Cependant Darius regardait autour de lui.
Il paraissait faire un effort pour rassembler ses pensées, et, voyant cette jeune fille qui le considérait avec des yeux pleins de tendres larmes :
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.
Puis, tout à coup :
— Oh ! je me souviens, je me souviens de tout… Un homme m’a frappé ! un homme a insulté Daria. Où est-elle ? Oh ! Dieu du ciel, qu’a-t-on fait de Daria ?
Nadèje frémit.
Elle comprit tout de suite, en un seul instant, beaucoup de choses qu’elle n’avait jamais comprises. Elle sut qu’elle aimait ce jeune homme, qu’elle l’aimait profondément ; et en même temps elle devina qu’il ne l’aimerait jamais, parce qu’il en aimait une autre.
Pourtant elle n’eut point de colère et elle se dit :
— C’est bien ; tout est bien ; celle qu’il aime mérite sans doute son amour. Ce doit être quelque jeune fille comme j’en vois souvent passer dans les rues avec leurs mères. Qu’est-ce que je suis, moi ? une mendiante, une voleuse ; il ne m’aimera pas, il aura bien raison.
En même temps elle sentait naître en elle un magnanime désir de se dévouer à Darius, aussi à Daria qu’il venait de nommer ; et elle aurait bien voulu qu’ils fussent heureux tous les deux, puisqu’elle ne pouvait pas être heureuse elle-même.
Darius, tout à fait maître de lui, reprit :
— Mademoiselle, quand vous êtes venue, étais-je seul ?
— Vous étiez-seul, dit-elle.
— On a donc enlevé Daria, car elle ne m’aurait pas abandonné ! Il faut que je la cherche, il faut que je la retrouve.
Il fit quelques pas ; il voulait s’en aller du côté de la ville.
Mais ses forces le trahirent.
Ce n’était point qu’il eût perdu beaucoup de sang, ni que sa blessure fût très grave.
Elle était peu profonde et le sang ne coulait plus.
Mais le froid lui avait durci les membres.
Il ne pouvait pas plier les genoux ; il faillit tomber comme une planche qui se renverse.
— Oh ! pourtant, je marcherai, cria-t-il. Il le faut.
— Si vous le voulez, monsieur, dit Nadèje ; je vous soutiendrai ; je suis plus forte que je n’en ai l’air.
— Mademoiselle, dit Darius, je ne vous connais pas, mais je vous remercie du fond de mon âme ; vous m’avez sauvé, vous m’aiderez peut-être à retrouver Daria. Que le ciel vous récompense.
— Ah ! monsieur, dit-elle, pendant qu’il lui prenait la main et qu’il lui mettait le coude sur l’épaule, je vous assure que je suis déjà récompensée.
Ils s’en retournèrent vers Saint-Pétersbourg, lui, soutenu par elle, tous deux silencieux : Nadèje, parce qu’elle songeait à Darius, Darius parce qu’il songeait à Daria.
D’abord, ils se rendirent dans la maison où logeait la petite ouvrière en dentelle.
Ils s’informèrent.
Elle n’avait point reparu.
— Hélas ! hélas ! disait Darius en se tordant les bras.
Il imagina ensuite d’aller demander des nouvelles, c’était une folie, il le savait bien, dans les magasins pour lesquels Daria travaillait le plus souvent.
Partout la même réponse.
Personne n’avait vu la jeune ouvrière.
Alors il songea, ne sachant plus quel parti prendre, que Daria, enlevée, mais échappée par un miracle, le cherchait aussi, avait pu aller chez Darius lui-même, c’est-à-dire, chez Mordesko, puisque le père et le fils logeaient ensemble.
Il dit à Nadèje.
— Venez.
— Où allons-nous maintenant, dit-elle ?
— Rue des Officiers.
— Rue des Officiers ? répéta Nadèje avec un frisson.
— Oui.
— Dans quelle maison ?
— La maison qui est à côté…
— De la prison ?
— Justement, comment savez-vous ?
— Oh ! n’allez pas là ! cria Nadèje en se prenant là tête à deux mains.
— Pourquoi n’irais-je pas chez mon père ?
— Votre père ? Vous dites que c’est votre père… qui demeure là… Un bourgeois… Mordesko !… Mordesko est votre père !
— Certainement.
Alors Nadèje poussa un cri terrible et, devant les passants étonnés, elle tomba à genoux devant Darius, en criant :
— Pardon, pardon, pardon ! je suis une misérable !