Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/X
X
L’INTERROGATOIRE
Quelques instants après, Darius, entraîné par les agents malgré ses dénégations et les cris du blessé qui disait : « C’est mon fils, je vous dis que c’est mon fils ! » Darius était dans la salle basse, devant le commissaire, assis à côté de son greffier.
L’homme aux grandes lunettes était là dans un groupe de témoins et de curieux.
— Votre nom ? dit le commissaire.
— Darius Mordesko, répondit le jeune homme qui, redevenu maître de lui-même, attendait avec confiance la fin de ce malentendu.
— Vous prétendez être le fils de l’homme qui a été volé et assassiné cette nuit ?
— Je suis son fils, monsieur.
— Votre crime n’en est que plus affreux, et votre affaire n’en sera que plus mauvaise. Votre âge ?
— Vingt ans.
— Votre profession ?
— Je suis employé dans la maison de banque de MM. Jonas et Ce.
— Votre domicile ?
— Cette maison même, monsieur le commissaire.
— Vous logez ici ?
— Oui.
— Eh bien, monsieur, pourquoi n’êtes-vous pas accouru, cette nuit, aux cris de votre père, qui résistait et qui appelait.
Cette question fit frémir tous les assistants, la plupart habitants du quartier, qui éprouvaient pour le jeune et bon Darius une très réelle sympathie.
Seul, le jeune homme ne parut pas s’émouvoir.
— Cette nuit, dit-il, j’étais absent. Je regretterai éternellement de n’avoir pu défendre mon cher et excellent père.
— Ah ! ah ! vous étiez absent ! Je vous vois venir, vous allez invoquer quelque alibi. Ce système est connu.
— Monsieur, vous avez tort de m’insulter. Je n’ai qu’un système : dire la vérité. Interrogez notre servante Akouline ; elle vous dira que j’ai quitté la maison hier soir.
Akouline fut appelée.
— Est-il vrai, lui demanda le commissaire, que Darius Mordesko ait quitté hier soir la maison de son père, et qu’il ne soit pas rentré ?
— Très vrai, tout à fait vrai, Excellence, répondit la vieille finnoise.
— Darius Mordesko faisait-il souvent des absences nocturnes ?
— Oh ! jamais, Excellence, jamais. M. Darius est rangé comme une jeune fille et c’est bien à tort que vous l’accusez, allez.
— Eh bien, pourquoi est-il sorti hier soir, le savez-vous ?
— Oui… je crois que je devine… Seulement, je ne sais pas si je dois dire…
— Ne cachez rien, Akouline, dit fièrement Darius.
La vieille servante reprit :
— Eh bien, voilà : Hier, après leur souper, leurs noblesses se sont un peu querellées ; je veux dire le père et le fils, M. Mordesko et M. Darius Mordesko.
— Ah ! ah ! dit le commissaire, il y a eu querelle. Ceci est important. Et à quel propos ?
— Comme c’était la veille du jeudi, c’est-à-dire d’un jour de congé, M. Darius demandait un peu d’argent, à son père…
— De l’argent ? ah ! ah ! de l’argent ? et sous quel prétexte, vous souvenez-vous ?
— Dam ! il disait qu’il voulait aller se promener avec ses camarades, mais je crois, au fond, que ce n’était pas la véritable raison. On peut dire cela parce que c’est à la louange de M. Darius ; M. Darius a une bonne amie, une fiancée qui est une très jolie et très brave ouvrière.
— Une femme ! très bien. Il devait y avoir une femme là-dedans.
— M. Darius ne pouvait pas dire cela à son père. Mais comme je suis une bonne femme, et que je l’ai vu tout petit, il m’avait dit la vérité, à moi, et je sais bien qu’il voulait un peu d’argent pour donner des fleurs à la personne dont il est amoureux.
Darius embrassa la vieille.
— Tout ceci est vrai, Monsieur le commissaire, je voulais acheter une rose que j’avais vue sur la Perspective, chez une modiste dont le magasin est en face de l’église catholique.
À ces mots, le commissaire se pencha, parla à un agent qui se leva aussitôt et sortit rapidement de la salle.
Puis il dit à la servante finnoise :
— Continuez.
— Donc, le fils voulait de l’argent, le père ne voulait pas en donner. Il faut vous dire que M. Mordesko, — j’en sais quelque chose, moi, — n’aime pas à délier les cordons de sa bourse ; et c’est le seul défaut qu’il ait le pauvre homme, mais il l’a ! M. Darius avait beau prier, le père répondait : « Non pas un copek, je suis un pauvre homme, tu me ruinerais. » Alors, M. Darius a dit tristement : « Vous n’êtes pas bon pour moi, mon père. » Et il a quitté la maison en s’écriant qu’il ne rentrerait pas.
— Et il n’est pas rentré ?
— Au moins, je ne l’ai pas vu, répondit Akouline.
Alors le commissaire demanda à Darius :
— Où êtes-vous allé cette nuit, monsieur ? Vous allez dire, sans doute, que vous étiez chez votre maîtresse ?
— Monsieur, dit Darius, je n’ai pas de maîtresse. La jeune fille que j’aime sera mon épouse un jour.
— Son nom ?
— Daria Vilevski.
— Où demeure-t-elle ?
— Rue des Italiens, maison Ocipoff.
— Bon.
Le commissaire se pencha vers un autre agent qui fit signe de la tête et s’éloigna vivement.
Le commissaire reprit.
— Ainsi vous n’avez pas passé la nuit chez elle ?
— Non, monsieur.
— Où étiez-vous ?
— Dans la rue. J’étais sorti fort attristé de la colère de mon père ; j’avais dit dans un mouvement d’irritation : « Je ne rentrerai pas. » Je n’avais que deux roubles dont j’avais besoin pour le lendemain ; je ne suis pas allé dans un hôtel ; je me suis promené à travers la ville en courant très vite pour me garder du froid.
— À d’autres, monsieur ? vous avez rejoint vos complices et vous les avez introduits dans la maison paternelle.
— Non, monsieur.
— Non ? eh bien, regardez ce gilet.
Le commissaire tira des mains de son greffier un gilet de velours bleu, qu’il étala sur la table.
Darius s’approcha. Il dit :
— Je reconnais que ce gilet était à moi, quel rapport cela présente-t-il avec l’affaire qui vous occupe ?
— Il le demande ! vous avez vendu ce gilet ?
— Oui monsieur.
— Ce matin même ?
— Oui monsieur.
— Un peu après le lever du jour ?
— Il ne devait pas être plus de six heures du matin.
— À un marchand fripier du marché aux Punaises ?
— Parfaitement.
— Enfin l’homme que voici ? acheva le commissaire en désignant le personnage aux grandes lunettes qui était en effet le patriarche Koulitch.
— Oui, dit Darius, je reconnais le marchand à qui j’ai vendu le gilet de velours bleu.
Un soupir d’étonnement sortit de toutes les poitrines, et parmi les gens qui étaient là, plus d’un dit à son voisin :
— Comment, il avoue ! est-ce que ce serait lui, vraiment, qui aurait fait le coup ?
Le commissaire continua :
— Comment ce vêtement était-il en votre possession ?
— Bien naturellement, monsieur le commissaire. Comme je vous l’ai dit, j’ai passé la nuit dehors. Malgré moi, je pensais toujours à la rose que j’avais vue chez la fleuriste et je pensais aussi qu’elle devait coûter très cher. Je me rappelai alors que j’avais dans ma chambre des habits qui ne servaient plus et que je pourrais vendre. Le jour allait venir ; je revins vers ma maison, sûr que personne encore ne devait être levé. En effet, quand j’eus ouvert la porte avec une clé que j’ai toujours sur moi, je n’entendis aucun bruit.
Hélas ! à cette heure-là, le crime sans doute avait été commis. Je montai chez moi à pas très sourds pour ne pas éveiller l’attention. Comme j’allais entrer dans ma chambre, qui se trouve en face de celle de mon père, je vis sur le rebord d’une marche un gilet de velours bleu que je reconnus tout de suite. Quelque temps auparavant, mon père, qui a fait du commerce quelquefois, avait acheté une pièce de velours dont il avait fait faire un gilet pour lui et un gilet pour moi, et même une jupe pour la vieille Akouline.
— Ça, c’est vrai, dit la vieille Akouline, je la mets le dimanche pour aller à l’église, cette belle jupe-là.
— Ce gilet, sur l’escalier, poursuivit Darius devait être le mien. Je m’étonnais un peu qu’il fût là, parce que je me souvenais que je l’avais pendu dans mon armoire. Mais Akouline pouvait l’avoir pris pour le brosser ou le raccommoder et l’avoir posé sur la rampe d’où il était tombé sur l’escalier. Alors, je l’ai ramassé, et je me suis dit : « Il est encore tout neuf, je le vendrai et je pourrai acheter la petite fleur. Je suis sorti en l’emportant et je l’ai donné à monsieur que voilà pour deux roubles assignats.
— Pas mal, pas mal ! dit le commissaire, vous êtes un habile homme. Par malheur pour vous, tout dément votre histoire. Ce gilet n’est pas à vous, monsieur.
— À qui donc appartient-il ?
— À votre père.
— À mon père ? En êtes-vous sûr. Se pourrait-il que, par un hasard, j’eusse pris en effet pour un vêtement à moi un autre vêtement pareil qui se trouvait sur l’escalier…
— Ah ! ah ! vous vous troublez. D’ailleurs, même en admettant votre histoire, comment ne vous seriez-vous pas aperçu, à son poids, que le gilet contenait de l’argent ?
— De l’argent ?
— M. Mordesko nous a déclaré tout à l’heure qu’il y avait, dans le gousset et dans d’autres poches, de la monnaie d’argent et des billets rouges qui faisaient une très grosse somme.
— En ce cas, le marchand à qui j’ai vendu le gilet, a dû trouver la monnaie et les billets.
— Moi ? s’écria Kouli-Koulitch en levant les mains au ciel, ah ! Dieu ! si j’avais trouvé de l’argent dans les poches je n’aurais pas manqué de le porter à M. le commissaire.
Mais il n’y avait rien, rien, je le jure, rien absolument rien.
Le commissaire reprit :
— Ainsi, vous le voyez, Darius, votre échafaudage de mensonges s’écroule de lui-même. Non, vous n’avez pas pris ce gilet pour le vôtre ; non, vous ne l’avez pas trouvé sur l’escalier. Mais vous l’avez arraché du corps de votre père, à cause de l’argent qui était dedans, après avoir frappé le pauvre homme.
— Moi ! s’écria Darius.
— Vous.
— Allons donc ! Est-ce que mon père ne m’aurait pas reconnu ? Est-ce que mon père ne dirait pas ?…
— La chambre était presque obscure, et d’ailleurs vous aviez des masques, vos complices et vous.
— Oh ! je deviens fou ! dit Darius. Comment cela est arrivé ? Vous croyez que moi, j’ai frappé ?
— Regardez, dit le commissaire. Et en même temps, il montrait à Darius la trace de sang et la déchirure produite par le passage d’un couteau qui se trouvait vers le milieu du gilet un peu à gauche.
Les yeux écarquillés de stupéfaction et d’épouvante, Darius regardait la pièce à conviction qu’on mettait sous ses yeux.
— C’est affreux ! cria-t-il. Mais je vous jure, oh ! que je suis innocent.
Cette parole n’éveilla pas d’écho sympathique parmi les assistants.
L’interrogatoire n’avait pas été favorable à Darius et l’on murmurait autour de lui.
En ce moment, l’un des agents, celui qui était sorti le second, rentra.
— Eh bien ! demanda le commissaire.
— Je suis allé rue des Italiens, dit l’agent. Une jeune fille, nommée Daria, ouvrière en dentelles, loge en effet dans la maison indiquée ; mais elle est sortie ce matin de très bonne heure, et depuis on ne l’a pas revue.
— Darius, dit le commissaire, ceci est une charge de plus. La nommée Daria est votre complice et elle s’est mise en sûreté.
— Hélas ! Daria ! dit Darius.
L’autre agent venait de rentrer aussi, amenant avec lui la jolie fleuriste de la Perspective.
— Mademoiselle, demanda le commissaire, connaissez-vous ce jeune homme qui est là ?
La fleuriste salua et répondit en minaudant :
— Ce jeune homme ? ah ! oui, vraiment, je crois que je le reconnais.
— Lui avez-vous vendu des fleurs ce matin ?
— À lui, monsieur le commissaire, pas précisément ; je vais vous expliquer. Il y avait dans mon magasin deux seigneurs : un gentilhomme russe et un gentilhomme français qui se disputaient une petite rose mousseuse, la seule qu’il y eût à Saint-Pétersbourg. C’est le gentilhomme français qui a offert le plus d’argent et c’est lui qui a eu la fleur. Mais j’ai été bien étonnée après, parce que le Français, qui avait payé la rose trente mille roubles…
— Trente mille roubles ! s’écria le commissaire.
— Oui, monsieur, trente mille. Je dis donc que j’ai été très étonnée parce qu’il l’a cédée tout de suite, sans qu’on l’en priât, au jeune homme que voilà.
— Évidemment, s’écria le commissaire, ce Français était un complice de Darius. Trente mille roubles pour une rose ! Eh bien ! monsieur Darius, soutiendrez-vous encore qu’il n’y avait pas d’argent dans le gilet de votre père ? Nierez-vous toujours lui avoir volé — pourquoi ? pour satisfaire un stupide caprice — la fortune considérable qu’il avait amassée à force d’économie.
Darius éperdu ne comprenait plus ce qu’on voulait lui dire. Tout s’acharnait contre lui, tout devenait une preuve de son crime imaginaire. C’était effrayant, vraiment ; il essaya de fournir des excuses, mais il balbutiait et son trouble paraissait aux gens comme une espèce d’aveu. Enfin, le commissaire dit :
— En voilà assez. Les juges apprécieront.
Il ajouta en se tournant vers les agents : Conduisez cet homme à la maison d’arrêt du quartier.
Mais en ce moment la porte s’ouvrit tout à coup, et une jeune fille entra en criant d’une voix éperdue :
— Vous ne savez pas ce que vous dites, Darius est innocent !
C’était Nadèje.
La pauvre fille avait voulu s’éloigner de Darius, mais, quand elle fut un peu loin, elle s’aperçut tout de suite qu’elle n’aurait pas le courage de rester sans le voir.
Elle revint sur ses pas, espérant l’apercevoir une fois encore de loin. Mais non ; il était déjà entré dans la maison.
Alors elle marcha de ce côté.
Quel que fut le danger qu’il y eût pour elle peut-être à se rapprocher de la demeure où le crime avait été commis, elle s’en approcha en se cachant un peu le long des murs.
Était-ce seulement pour voir Darius ? C’était aussi parce qu’un pressentiment, je ne sais lequel, la poussait ; il lui semblait vaguement que dans cette maison il arriverait quelque chose à Darius, quelque chose de terrible. Elle s’arrêta devant la fenêtre qui donnait sur la rue, et cette fenêtre était celle de la salle basse.
Elle regarda, elle vit, elle entendit, elle comprit tout.
Il était accusé, il était perdu le pauvre jeune homme, Darius, à qui en un seul jour elle avait donné pour toujours son âme.
Oh ! elle le sauverait.
Elle savait la vérité ; elle la dirait. Oui, mais dire ce qu’elle savait, c’était perdre ses amis, c’était envoyer en prison tous ces pauvres diables : Gog et Magog et les autres, qui, sans doute, étaient criminels, mais qui, depuis si longtemps, la nourrissaient, l’habillaient, la faisaient vivre, enfin.
Elle hésitait, pauvre conscience obscure !
Mais quand elle entendit ces mots : « Conduisez cet homme à la maison d’arrêt », elle n’y tint plus, elle entra, se précipita dans la salle et cria :
— Vous ne savez pas ce que vous dites. Darius est innocent !
Tous les assistants s’étonnèrent.
Qu’est-ce que c’était que cette enfant, à l’air sauvage, et si jolie ?
Elle reprit en parlant au commissaire.
— C’est d’autres qui ont fait le coup, vous dis-je ! Il a vendu le gilet, qu’est-que cela prouve ? Il l’a trouvé sur l’escalier parce que les voleurs l’avaient laissé tomber. L’argent qui était dedans ? Les voleurs l’avaient déjà pris, ou bien le père Kouli-Koulitch l’a gardé pour lui. C’est une canaille, le patriarche, je le sais bien, puisque ce matin il m’a donné une pièce fausse. Quant aux preuves ce n’est pas sérieux, et vous voyez bien que Darius est innocent, et vous devez le mettre en liberté tout de suite !
Les gens qui étaient là, et le commissaire lui-même furent un peu ébranlés par ces paroles sincères.
Si démontré que parut le crime de Darius, il était en somme si invraisemblable qu’un fils eût assassiné et volé son père que tout le monde, instinctivement, penchait à croire le contraire. Et la situation de Darius allait devenir peut-être un peu moins mauvaise lorsque le vieux Kouli-Koulitch s’écria :
— Veux-tu te taire, petit serpent ! Cela te sied bien à toi, de faire l’honnête fille et de traiter les autres de canailles. Dis donc un peu à ces messieurs, si tu le peux, d’où tu as tiré la bague d’argent que tu voulais me vendre ce matin ?
— Une bague d’argent ? s’écria la vieille Akouline, en s’approchant gravement.
— Avec énormément d’alliage, dit le bon patriarche.
— Je parie que c’est ma bague ? reprit la vieille. Une bague sans ornement. Une alliance que m’avait donné mon défunt mari.
— Une alliance, en effet, répondit le recéleur.
— On me l’a arrachée du doigt après m’avoir attachée sur mon lit ! Ah ! la coquine, ajouta la servante en montrant le poing à Nadèje ; tu en étais, et c’est pour toi que l’on m’a dépouillée. Eh ! mais, attends donc ! oui ! oui ! c’est toi qui rôdait la journée autour de la maison pour connaître nos habitudes, pour voir quand le moment serait venu de faire le coup. Oh ! petite gredine ! Tu me rendras ma bague, tu sais, ou je t’étranglerai de mes propres mains !
Il n’y avait plus moyen de conserver aucun doute, Nadèje était la complice des malfaiteurs nocturnes, et puisque, par une généreuse imprudence, elle avait voulu sauver Darius, c’est qu’il était un de ses amis, c’est qu’il était lui-même un de ces malfaiteurs. Le commissaire dit :
— En voilà deux de pris, en attendant les autres !
Nadèje s’était jetée aux pieds de Darius.
— Oh ! disait-elle, pardonnez-moi ! j’ai voulu vous sauver et je vous perds. Oh ! Dieu ! Dieu ! ajouta-t-elle entre ses dents, si je pouvais parler !
— Parler ? répondit Darius, que savez-vous donc, mademoiselle ? Oh ! si vous pouvez me défendre, faites-le ! Déjà vous avez été bonne pour moi. Continuez à l’être. Vous voyez, tout m’accable. Si vous la savez, dites la vérité. Qui peut vous empêcher de sauver un innocent ?
— Eh bien, je dirai tout ! cria-t-elle en se relevant.
Et elle s’avança vers le commissaire d’un air résolu.
Mais elle ne dit pas un mot.
— Non ! non ! pensa-t-elle. Même pour sauver Darius, je ne peux pas perdre Gog, Magog et Dirka, qui est ma mère, et tous les autres… Je me tairai, il faut que je me taise !
Et elle demeurait immobile, sans parole.
— Des simagrées, tout cela, s’écria le commissaire.
Il fit un signe, les agents s’emparèrent des deux accusés.
Mais une voix cria tout à coup : Vous n’emmènerez pas mon fils !
Mordesko venait d’entrer, à moitié nu, pâle, les yeux énormes, avec une grosse rougeur sanglante à la place du cœur, sur la chemise qui collait à la peau. Se soutenant au mur, il dit avec une voix qui râlait :
— J’ai entendu… un peu… je me suis traîné… me voilà… tout ce que le commissaire a dit ce n’est pas vrai… Mon fils n’a pas frappé son père… Mon fils ne m’a pas volé !… Il est innocent… entendez-vous ?… innocent !
Darius se précipita et soutint entre ses bras son père qui allait tomber.
— Oui, oui… embrasse-moi… dit le blessé, reste auprès de moi… tu m’aimes… tu es bon… les autres sont méchants… toi tu es bon… Moi, qui était tout seul et tout triste j’ai vécu heureux… à cause de toi… J’ai des choses à me reprocher… vois-tu… peut-être… Mais le ciel m’a pardonné puisqu’il a permis que j’eusse un fils… comme toi… Tout petit, tu étais si joli… et, jeune homme tu es si honnête… Tu es ma bénédiction et mon amour ! Toi… criminel ?… Allons donc ! c’est moi seul qui ait eu tort, toujours… Je t’aime bien… mais je suis un vieil avare… parce que je suis un vieil imbécile… Ne m’en veuille pas, je me corrigerai.
— Oh ! mon père, mon bon père ! disait Darius en sanglotant.
Mordesko se tourna vers le commissaire :
— Vous voyez bien, monsieur, que mon fils n’est pas coupable… On trouvera les voleurs… et alors, on comprendra toutes les choses… Il y a un mystère, voilà tout. En attendant, vous n’emmènerez pas Darius…, je le garde, je réponds de lui… C’est mon devoir comme père et comme citoyen… On a beau m’avoir volé, je suis très riche, je fournirai caution… Cinquante mille roubles, si vous voulez… Tout ce que vous voudrez. Mais allez vous-en, allez vous-en tout de suite… et laissez-moi seul avec mon Darius adoré.
Telle est la puissance de la tendresse paternelle que tous les cœurs, en un instant, avaient été changés. Mordesko ne pouvait pas se tromper. Ce père réclamant son enfant, mouillant son fil des larmes de ses yeux et des larmes rouges de sa blessure, ne pouvait avoir tort.
En même temps, tous les voisins de Mordesko se souvenaient de la bonne conduite qu’avait toujours tenue Darius, de son honnêteté et de sa bonne humeur. Un brave garçon, enfin !
Les apparences étaient contre lui, sans doute, mais les apparences sont souvent trompeuses. D’ailleurs on verrait. On pouvait bien ne pas l’arrêter tout de suite, puisque Mordesko offrait une caution.
Le commissaire lui-même était visiblement ému.
Il se leva, il s’approcha du blessé :
— Monsieur, dit-il, tout ce qui sera compatible avec les devoirs de ma charge, je le ferai pour vous obliger. J’en référerai à mes chefs. Jusqu’à ce qu’il soit pris une décision, votre fils restera prisonnier dans votre maison, sur votre parole. Je désire, j’espère que l’innocence de Monsieur Darius pourra être reconnue…
— Oh ! merci, monsieur, dit Darius en prenant son père entre ses bras.
Mais alors, Mordesko devint plus blême encore, il s’éloigna violemment de son fils, et levant au ciel ses deux bras, il dit avec un cri terrible :
— Lui !
Tous les assistants l’entourèrent en tumulte.
— Lui ! lui ! répétait-il, effrayant comme un spectre… Je me souviens… Ils sont entrés… Ils m’ont saisi par les épaules… Ils étaient masqués… J’ai voulu me défendre… J’ai pris sur ma table un petit couteau… un canif qui était là sur ma table… et j’ai frappé au hasard… et je suis certain… certain… que la lame est entrée dans le cou de l’un des assassins, là… là… là… !
Et en gémissant ces terribles paroles, Mordesko désignait la blessure que son fils Darius avait à l’épaule, tout près du cou.
Il se fit un grand silence.
L’horreur de la vérité accablait tous les esprits.
Darius essaya de dire :
— J’ai été blessé par un inconnu, sur la route de Peterhoff. Daria était là, Daria que l’on m’a prise.
On ne voulait pas l’écouter, on ne l’entendait pas.
Puis, brusquement, des voix crièrent de toutes parts :
— Parricide ! voleur ! voleur ! parricide !
Nadèje sanglotait aux pieds de Darius.
Elle dit violemment :
— Non !
Elle ajouta :
— Je vais tout dire !
Mais elle s’interrompit encore, et au milieu de tout ce tumulte, elle dit : « Non je ne peux pas. » Et elle retomba anéantie.
Cependant Mordesko, le père, écartant d’un geste terrible son fils épouvanté, dit à son tour :
— Parricide !
Et il dit aussi, les yeux égarés, d’une voix folle :
— Tout s’expie, tout s’expie.
Il dit encore :
— J’ai torturé des hommes autrefois… Dieu me torture maintenant… J’ai marqué du signe de honte le fils de mon ennemi… J’ai été terrible… J’ai été cruel… Le ciel me punit par le crime de mon fils !… C’est sinistre mais c’est juste… Allons je me résigne… et je veux mourir… tout de suite…
D’un geste soudain, Mordesko arracha l’appareil de sa blessure, et, la chemise toute imbibée de sang, avec une clameur horrible, tout convulsionné, il tomba sur le plancher en râlant, en mordant ses mains.
Quelques instants après, Mordesko l’ancien intendant du comte Markoff, avait rendu le dernier soupir, et les agents de police emmenèrent à la prison du quartier, sous les huées et les vociférations des voisins Nadèje, qui regardait devant elle d’un œil fixe, et Darius qui n’osait plus lever la tête sous tant d’horreur et tant de honte.