Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XI
XI
PILE OU FACE
C’était le même soir, à l’hôtel Markoff, dans cet hôtel où nous avons déjà introduit le lecteur, autrefois, au commencement de ce récit.
Les escaliers et les salons resplendissaient de lumières et de verdures.
Une foule élégante, composée de toutes les notabilités mondaines de Saint-Pétersbourg, dansait, causait ou buvait du champagne devant les buffets somptueusement garnis.
Il était minuit environ.
Tout à coup, au milieu du bruit de la musique, de robes froissées et des causeries, un huissier annonça :
— Monsieur le chevalier Philippe du Quesnoy.
Les conversations s’interrompirent, et plus d’un danseur cessa de danser pour mieux regarder le nouvel arrivant. Car le chevalier Philippe, bien qu’il fût depuis peu de temps à Saint-Pétersbourg, y avait déjà conquis une célébrité universelle.
Il n’était bruit que de ses bonnes fortunes, de ses duels et de l’extravagance toujours spirituelle de ses prodigalités.
On chuchotait tout bas qu’il avait dû être envoyé à la cour de Saint-Pétersbourg par le gouvernement français et on le croyait chargé de quelque mission secrète. Ce qui était certain, c’est qu’il était singulièrement riche, car il avait un crédit illimité chez MM. Jonas et Cie, la maison de banque la plus considérable de toutes les Russies.
Ce qui n’était pas moins sûr, c’est qu’il était à l’épée d’une force remarquable, qu’il faisait mouche à trente pas par dessus son épaule, et qu’à souper il vidait six bouteilles de champagne sans rien perdre de son sang-froid exquis. En outre, on lui attribuait, mais ceci se disait à voix basse, des relations assez suivies avec les jésuites, qui, en ce moment-là, recommençaient à pulluler à Saint-Pétersbourg ; et l’on remarquait que le père Villemain, un prédicateur qui faisait alors fureur, ne parlait jamais du chevalier Philippe, si mondain que fut celui-ci, qu’avec les plus grands éloges et d’un air de sincère estime.
Naturellement l’entrée de ce mystérieux et élégant personnage devait produire un grand effet.
Svelte, irréprochablement vêtu et l’air jeune encore, malgré ses cheveux grisonnants, le chevalier Philippe remercia d’un petit salut de tête l’attention générale, et comme il venait pour la première fois chez le comte et la comtesse Markoff, il demanda à quelqu’un de vouloir bien lui désigner les maîtres de la maison. Puis il s’avança vers le comte et la comtesse, assis à côté l’un de l’autre sur un grand sopha.
Tout à coup il s’arrêta ; il fit même un pas en arrière.
Ce qu’il voyait c’était horrible.
Au milieu de tout le luxe et de toute la joie de la fête, le comte Markoff, branlant la tête, les yeux chassieux, la langue un peu pendante, avait l’air d’un centenaire brisé, courbé, avachi ; et cette vieillesse sans grandeur, sans sérénité, avait quelque chose de sale et de repoussant. Quant à la comtesse, bien qu’à cette époque, elle n’eût pas encore quarante-cinq ans, elle avait vraiment cessé d’être une femme. Très fardée, toute enveloppée de parfums, son visage, comme celui de son mari, étalait à tous les yeux une laide décrépitude et, chose affreuse, elle avait sous les paupières, au lieu de ses jolis yeux, si brillants autrefois, deux affreux globes blancs traversés de stries sanguinolentes.
Vieux tous deux avant l’âge, le comte était à peu près idiot et la comtesse était aveugle, car le châtiment, un jour ou l’autre, s’appesantit sur toutes les têtes.
Après la terrible aventure de leur fils, marqué au front par Mordesko, les deux époux avaient quitté la Russie, avaient voyagé à l’étranger, en France, en Allemagne.
Se haïssant l’un l’autre, ils avaient emporté avec eux leur amour commun des joies sans élévation, du plaisir à tout prix.
Peu à peu blasés, ils avaient sombré, lui, dans la crapule ; elle dans un libertinage sans frein.
Ils furent hideusement célèbres, à Paris surtout, pour des caprices étranges qu’on se racontait à voix basse. Très riches encore et vivant loin de leur pays, ils avaient perdu toute retenue.
Ces deux monstres se montrèrent ce qu’ils étaient en effet, et on eût dit qu’ils trouvaient dans le mépris on ne sait quelle volupté horrible.
S’il nous était permis de restituer ici, au comte et à la comtesse, leur véritable nom, plusieurs de nos lecteurs se rappelleraient certainement ce Russe et cette Russe qui, pendant plusieurs années, épouvantèrent Paris lui-même.
Cependant leur fils légitime, le comte Michel Markoff, qu’ils avaient amené avec eux, grandissait, devenait un petit homme.
Ils ne l’aimaient pas, car Dieu pour châtier les monstres, ne leur permet pas d’être véritablement père ni mère.
Et puis, le signe qu’il portait sur le front et qu’on essayait de cacher sous les cheveux retombant, leur était à eux-mêmes un objet de dégoût ; et ils en voulaient au comte Michel de leur rappeler le jour le plus honteux de leur honteuse existence.
L’enfant ne reçut d’autres conseils que ceux de « il signor Popoli, » ce gouverneur italien dont nous avons déjà parlé, et qui accompagnait dans ses voyages, la famille du petit comte. Ce précepteur était un vieillard plein de bonhomie qui ne pouvait voir un enfant sans qu’un sourire s’épanouit sur son visage, ce qui faisait honneur à la bonté de son âme.
D’ailleurs, bien qu’il affirmât à tout le monde que son élève, à douze ans, était déjà une espèce de petit savant, la vérité nous oblige à dire, qu’à cette époque, il n’avait jamais réussi à faire ouvrir un alphabet au comte Michel.
Cependant il le surprit un jour, dans la chambre de l’hôtel, furetant, dans le coffre de son précepteur, et occupé à regarder certaines images au-dessous desquelles se trouvaient imprimées d’étranges explications d’une décence contestable.
Le doux vieillard, pour charmer ses loisirs, avait collectionné beaucoup de gravures de cette sorte.
En surprenant son élève en faute, il prit d’abord un visage sévère ; mais le petit comte la face rouge et le regard enflammé, poussa l’effronterie jusqu’à demander à Popoli de lui lire ce qui était écrit au-dessous des images.
Alors la grimace morose du gouverneur se fondit en un large sourire de satisfaction.
Il avait une idée : son élève saurait lire enfin !
Il fit comprendre au jeune gentilhomme que, si celui-ci voulait lui promettre de ne révéler à personne leur façon d’étudier, il lui expliquerait le sens des gravures et que même, il le rendrait bientôt capable de lire des livres infiniment plus intéressants et plus instructifs.
La proposition fut acceptée, et quelque temps après le jeune comte savait lire.
Élevé de la sorte, cet enfant fut bientôt un détestable débauché.
Joueur, ivrogne aussi, ne cherchant dans l’amour que la satisfaction de ses passions ou de sa vanité, il poursuivit le plaisir avec toute la violence de sa nature cruelle et avec tous les raffinements d’une éducation coupable.
Il n’aimait ni le comte ni la comtesse. Quand sa mère fut malade pendant deux mois de la fièvre typhoïde qui lui fit perdre la vue, il n’eut pas une heure d’inquiétude, pas une minute d’attendrissement.
Cependant les années se passèrent.
La famille Markoff, dont les affaires avaient été un peu dérangées par des excentricités sans nombre, fut obligée de revenir en Russie.
Si vieilli que fût le comte, et si horrible à voir que fut la comtesse avec ses yeux sans lueur, ils n’avaient pas perdu le goût des fêtes et des plaisirs mondains.
Ils donnèrent des dîners, invitèrent à des bals. Et c’était vraiment une chose sinistre que de voir, au milieu des dames sous la splendeur des lumières, ces deux êtres hideux, pareils à leurs propres spectres, qui essayaient de sourire encore.
Le chevalier Philippe du Quesnoy, après avoir triomphé d’un sentiment d’horreur, s’inclina devant la comtesse en murmurant un compliment.
À cette voix, la veille pécheresse tressaillit tout entière, et un sourire qui avait je ne sais quoi de content et triste lui passa sur les lèvres.
Cependant le chevalier Philippe s’était bientôt éloigné.
Il traversa la salle de danse et gagna la salle de jeux.
Il regardait autour de lui comme cherchant quelqu’un.
Il vit le comte Michel Markoff renversé dans un fauteuil d’un air assez maussade, à côté d’une table de lansquenet.
— Bonsoir comte, dit le chevalier.
L’autre dit :
— Comment, monsieur, vous ici ?
— Sans doute. Ne vous avais-je pas dit que madame votre mère m’avait fait l’honneur de m’adresser une invitation.
— C’est possible, reprit le comte d’un ton dur. Moi aussi, monsieur, je ne vais pas toujours le soir dans les endroits où l’on danse ; mais je vais toujours le matin dans les endroits où l’on se bat. D’ailleurs, c’est très joli, les Îles.
— Ah ! oui, je me souviens, vous y êtes allé deux fois aujourd’hui ?
— Deux fois.
— Et vous n’êtes pas mort ?
— Mais à ce qu’il me semble. Croyez que si j’étais mon propre fantôme je n’aurais pas le mauvais goût de le conduire au bal. Non, les choses se sont fort galamment passées. Mon premier adversaire, un aide de camp du tzar, en a été quitte pour une balle dans le bras droit, qui lui vaudra probablement d’être manchot ; le second, capitaine dans la garde impériale, a reçu trois pouces de fer dans la poitrine.
Il n’en mourra pas, mais il est forcé de prendre sa retraite. Vous voyez mon cher comte, que tout va le mieux du monde.
— J’espère, Monsieur, que demain vous n’en direz pas autant.
Là-dessus, le comte Michel se leva et voulut quitter la salle de jeu.
Mais le chevalier Philippe, le retint en disant :
— Allons, je vois que vous m’en voulez à cause de la rose mousseuse. À quoi bon cette rancune, ce soir, puisque demain nous devons nous battre ? Tenez, je vous ai vaincu ce matin, je vous offre une espèce de revanche. Voici des cartes, jouons. Cela vous plaît-il ?
L’autre dit :
— Eh bien, soit.
Il faut dire que le comte Michel qui avait fréquenté à Paris, les cercles les plus mal famés, avait acquis une adresse singulière dans le maniement des cartes.
Trichait-il ?
Ce Russe était-il un grec ?
C’est ce que peu de personnes oserait affirmer car cet habile joueur avait dix ans de salle.
Mais le fait est qu’il avait, à l’écarté particulièrement, une chance tout à fait invraisemblable.
Ils s’assirent l’un en face de l’autre.
— À l’écarté ? demanda le chevalier.
Le comte sourit.
— À l’écarté ! dit-il.
— Je n’ai que de l’or français. Cinquante louis ?
— Cinquante louis !
Le comte battit les cartes, donna, tourna le roi.
Le chevalier eut un petit haussement d’épaule.
Il avait compris sur l’heure que son adversaire était un joueur adroit.
Mais n’importe, tourner le roi déjà, c’est une maladresse.
— Trois points, dit le comte.
Car il avait la volte, ce qui était une maladresse encore.
Le chevalier donna à son tour.
Il ne tourna pas le roi. Il eut un jeu qui n’était ni bon ni mauvais. Avoir un jeu pitoyable, c’eut été pécher par l’excès contraire.
De sorte que le comte se dit :
— Allons, un niais. S’il y avait encore une rose chez la fleuriste de la Perspective, j’aurais dans une heure de quoi l’acheter.
Il avait quatre points.
Mais tout à coup, la chance vint au chevalier, et en deux tours, il gagna. Il n’avait pas tourné le roi, mais il l’avait eu dans ses cartes deux fois de suite.
Alors les deux joueurs se regardèrent et ils se comprirent.
Le succès n’était plus une question de bonheur ou de science, c’était une question d’adresse.
Mais, grâce à leur friponnerie commune, les chances s’égalisaient à peu près ; la mauvaise foi de l’un autorisait l’autre à être de mauvaise foi aussi, et il ne s’agissait que de savoir lequel volerait le mieux.
Tranquilles, le sourire aux lèvres, ils acceptèrent cet étrange duel.
Groupés derrière eux, des gentilshommes et même quelques femmes, abusés par l’habileté des deux adversaires, croyaient assister à la partie la plus honnête du monde.
Une heure après, le chevalier Philippe gagnait trente mille francs.
Le comte se leva, très pâle, et avec des mains qui tremblaient de colère.
— Allons, monsieur, dit-il, je vois qu’il n’y a pas moyen de lutter contre vous ; il me reste à savoir si vous maniez aussi bien l’épée que les cartes.
Le chevalier Philippe était resté assis.
— Eh ! quoi, nous en restons là ?
— Oui, dit le comte, qui ne se sentait pas de force à continuer le combat.
— Tant pis. Je voulais vous offrir de jouer les trente mille francs que je vous gagne, contre…
— Contre ?…
— Contre une discrétion, mon cher comte.
— Une discrétion ?
— C’est-à-dire que si je perds je vous rendrai vos quinze cents louis ; mais si je gagne, eh bien si je gagne, j’aurai le droit de vous imposer un caprice que j’ai. Oh ! rassurez-vous, la chose n’est pas grave et je ne suis pas capable de vous demander quelque chose d’énorme.
— Et nous jouerions à l’écarté ? sans doute.
— Non, dit le chevalier avec un petit rire, à pile ou face. Voulez-vous. Quinze cents louis c’était une somme considérable. Le comte Michel avait perdu en un instant le double de la pension trimestrielle que lui faisait son père. Il songea qu’à pile ou face les chances étaient égales, qu’une « discrétion » entre gens du monde ne saurait avoir des conséquences excessives, et il répondit brusquement :
— J’accepte.
Le chevalier jeta une pièce d’or en l’air.
— Pile, dit le comte.
La pièce retomba.
C’était face.
Le chevalier riait de son petit rire impertinent.
— Allons, dit le comte en grimaçant un sourire, vous êtes invincible, monsieur. Je suis à vos ordres. Parlez, que m’imposez-vous ?
Le cercle des regardants s’était resserré autour d’eux et chacun attendait avec curiosité les paroles de celui qui avait gagné.
Que diantre le chevalier Philippe du Quesnoy allait-il ordonner au comte Michel Markoff ?
Mais l’attente fut trompée.
Le Français se leva, et dit au jeune Russe en lui prenant le bras avec une sorte de familiarité.
— Je suis un homme très mystérieux. Venez dans ce coin là-bas, nous causerons.
Ils s’éloignèrent ensemble et gagnèrent une pièce déserte en ce moment, qui était près de la salle de bal, à quelques pas de l’antichambre.
Ils étaient seuls.
— Eh bien ! que dois-je faire ? demanda le seigneur russe.
Le chevalier le regarda avec des yeux où pétilla brusquement un éclair de haine.
— Comte Michel Markoff, dit-il, relevez vos cheveux.