Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XII
XII
LE MOINE À LA BARBE D’OR
Le lendemain de la soirée à l’hôtel Markoff, un moine catholique, à la longue barbe dorée, était en prière dans la plus sombre cellule du couvent de Saint-Séverin.
Nous disons qu’il était en prière, mais nous n’en sommes pas bien sûr.
Quand un homme est agenouillé sur un prie-dieu et croise les mains devant ses yeux baissés, il est possible qu’il invoque son patron ou tout autre saint, mais il est possible aussi qu’il médite sur les affaires les plus mondaines.
Qu’il priât ou non, il y avait sur une petite table, à côté de ce moine, des objets assez peu religieux de leur nature.
C’était un plan de Saint-Pétersbourg, tout déployé, et un plan de la résidence de Tsarskoï-Célo, où le tzar passe d’ordinaire les beaux mois de l’année.
Quelqu’un qui fut entré aurait difficilement compris en quoi ces plans pouvaient être utiles à un pauvre reclus du couvent de Saint-Séverin.
On frappa à la porte de la cellule.
Le moine fit rapidement disparaître les deux plans dans le tiroir de la table et après s’être remis en prière, il dit d’une voix douce :
— Entrez.
Un frère lai entra.
— Frère Barnabé, dit-il, je vous annonce une visite qui vous fera grand honneur. Le vénérable père Villemain, l’une des gloires de notre Église et du saint ordre des jésuites, demande à vous voir sur le champ.
Le moine répondit avec un empressement plein d’humilité :
— Dites au vénérable père que je descends au parloir sur le champ.
— C’est inutile, frère Barnabé, le père Villemain préfère venir dans votre cellule, et, tenez le voici.
En effet le P. Villemain entra.
C’était un jésuite très célèbre qui voyageait en Russie, prêchant dans les églises catholiques avec une onction parfaite et il avait déjà fait un grand nombre de conversions parmi les chrétiens grecs de l’empire.
Vieux et tout petit, il avait une tête ronde et chauve qu’illuminait un sourire plein de divine mansuétude, mais ses yeux pétillaient avec une malice endiablée.
À l’aspect du père Villemain, le moine s’inclina en donnant les marques du plus obséquieux respect.
Il disait :
— Mon père… Ah ! quelle joie… quel honneur pour un pauvre religieux. Mais dès que le frère lai fut sorti en refermant la porte, le moine se redressa et dit brusquement, avec une sorte de colère :
— Je travaillais. Que me voulez-vous ?
Parlez vite.
Puis il s’assit devant la table, s’accouda et reprit :
— Allons, j’attends.
Le père Villemain s’assit en face de lui et lui dit :
— Vous avez l’air d’assez mauvaise humeur, mon cher fils, mais n’importe, j’ai beaucoup de choses à vous dire, et je ne m’en irai pas sans vous avoir réprimandé.
— Réprimandé, dit l’autre.
— Eh oui ! Vous faites cent folies.
Le moine se leva :
— Monsieur, dit-il, il me paraît que vous oubliez qui je suis, qui vous êtes, quelles sont vos conventions !
« Rappelez-vous.
» Autrefois, après bien des malheurs, après bien des aventures, fatigué d’avoir châtié ceux que je haïssais, triste de n’avoir pu trouver ceux que j’aimais, j’ai quitté la Russie ; j’ai trouvé un asile dans une maison de votre ordre, à Florence.
» J’ai prononcé mes vœux, puis, pendant de longues années, j’ai vécu plein de regrets et sans espérances, sans ambitions même.
» Je croyais avoir renoncé pour jamais à tout ce qui est la vie et même au rêve lumineux qui m’avait hanté autrefois, oui, même à la gloire immense et au pouvoir infini auquel me donne droit ma naissance !
« Non, mon ambition n’était qu’assoupie.
» Elle se réveilla.
» Je regardai autour de moi, je vous observai, vous qui étiez prieur, vous et les vôtres.
» Votre ordre était persécuté dans presque toutes les nations de l’Europe. Vous n’avez en Russie que deux ou trois établissements à peine tolérés et quelques adhérents en très petit nombre.
« Cependant vous étiez puissants, riches, adroits, hardis.
» Je crus que l’union de mes forces avec les vôtres produirait de grands avantages pour moi-même et pour votre société.
» Je m’ouvris à vous, je vous dis qui j’étais.
» Oui, le secret de ma naissance qui n’était connu que de deux personnes, — puisque le général W… était mort, — ce secret d’épouvante et de gloire, je vous l’ai révélé.
» Vous êtes un homme aux pensées subtiles. Vous avez compris en un moment tout l’accroissement de pouvoir que je pouvais, si je réussissais un jour, procurer à votre compagnie.
» Cette Russie hérétique, cette Russie d’où vous étiez chassés, eh bien ! grâce à moi, elle pourrait vous appartenir un jour.
» Nous conclûmes l’alliance.
» Vous jurâtes que vous mettriez à ma disposition tous les moyens, toutes les sommes qui pourraient m’être nécessaires, et je vous promis, en échange, que le jour de mon triomphe serait celui de votre victoire sur tous vos ennemis.
« Nous partîmes pour la Russie, et nous avons commencé à grouper les premiers membres de la vaste association, qui doit faire un jour, de nous deux, les maîtres de l’Europe orientale.
Le moine continua :
« Mais songez-y — et je ne devrais pas avoir besoin de vous le rappeler, car ceci a été convenu aussi, — songez que je ne dois compte ni à vous, ni à d’autres, des moyens que j’emploie, des routes que je suis pour parvenir à mon but suprême, et je ne suis pas, mon cher père, un enfant à qui l’on pardonne. »
Le moine avait dit ces paroles d’un ton hautain, avec un air de commandement il ajouta :
— Maintenant, laissez-moi seul, j’ai à travailler, monsieur.
Or, pendant tout le discours du moine, le père Villemain, la tête un peu basse, avait souri d’un air conciliant, avait fait des gestes pour s’excuser, et il finit par dire d’une voix flûtée :
— Eh ! là, mon doux Jésus, ne vous mettez pas en colère. Nos conventions je les connais et Dieu me garde d’y manquer ! Je venais seulement entre amis… sans malice, vous faire quelques petites observations, cependant, rien de plus… voilà tout, ce qui parut apaiser l’irritation du moine à la longue barbe blonde. Il se rapprocha, s’assit devant la table et dit au père Villemain avec un sourire de condescendance :
— Eh bien, voyons, mon vieil ami, qu’avez-vous à me reprocher, dites ?
L’autre se frotta les mains.
— Vous voilà comme je vous aime.
Et il poursuivait en ces termes :
— Vous vous compromettez, vous faites parler de vous inutilement.
— Vous croyez ?
— Eh ! eh ! j’en suis sûr. Eh ! eh ! je sais bien des choses ; j’ai des espions, moi aussi. Vous vous êtes battu hier matin aux Îles, et vous avez logé une balle dans le bras de votre adversaire.
— Remarquez que c’était dans le bras droit, mon père.
— Dans le bras droit. Pourquoi vous êtes-vous battu ?
— Mais tout simplement parce que j’avais insulté, dans un mouvement de vivacité, un gentilhomme de la cour.
— Imprudence, grave imprudence.
— Prudence parfaite, au contraire. Savez-vous qui était mon adversaire ?
— Oui, l’aide de camp du tzar.
— Et, en outre, l’un de ses plus dévoués serviteurs.
— Eh bien ?
— Eh bien, désormais, ce serviteur ne pourra plus servir, car on ne conserve pas un aide de camp manchot.
Le père Villemain gratta son crâne chauve.
— Oui… oui. J’entrevois, je comprends… Mais votre second duel ?
— Avec un capitaine de la garde impériale ?
— Oui.
— Mon père, j’avais remarqué que ce capitaine, dans les bals où nous nous rencontrions, me regardait avec un air singulier, il est très vieux, peut-être se souvenait-il. Grâce au coup d’épée que je lui ai donné. Il prendra sa retraite, quittera Saint-Pétersbourg et ne me reverra plus.
Le père Villemain dit :
— Allons, vous êtes trop fort.
— Oui, vous n’avez pas, je pense, autre chose à me dire ?
— Si, si, nous ne sommes pas au bout. Autre grief : vous faites des dépenses exagérées. Eh, eh ! mon cher fils, nous ne sommes pas riches encore. Ce que j’ai d’argent dans la caisse de M. Jonas n’est pas inépuisable. Pourquoi diable avez-vous payé une fleur trente mille roubles et vous êtes-vous exposé à perdre des sommes considérables dans une partie de cartes avec le comte Michel Markoff.
— Tenez-vous beaucoup à ce que je vous réponde ?
— Beaucoup.
— Allons, je suis bon prince. Vous n’ignorez pas, mon cher père, qu’un jour ou l’autre, bientôt lorsque notre association sera formée, lorsque notre entreprise sera mûre, nous serons obligés d’accomplir deux actions également étranges ?
— Oui, oui, je sais, dit le père Villemain avec un air surpris.
— De ces deux actions, l’une est un acte héroïque et l’autre est ce que les hommes vulgaires appellent un crime.
— Eh bien ; ces deux actions, qui les commettra ? Sera-ce moi ?
— Vous ? oh ! c’est impossible.
— Sera-ce vous ?
— Moi, un pauvre religieux !
— Donc il vous faut deux hommes résolus et sûrs. Or, suivez-moi bien, depuis longtemps, dans la maison de banque de M. Jonas, dont comme vous le savez, je suis le principal associé, j’avais remarqué un jeune employé, un garçon de vingt ans à peine, à l’air honnête et franc. Il se nomme Darius Mordesko. Je connaissais ce nom. Moi qui ai haï tant d’hommes, je n’avais pas de raison pour haïr ce jeune homme, dont j’avais connu le père autrefois.
Je me suis intéressé à lui ; je l’ai rencontré dans une boutique de fleuriste, je lui ai donné pour quatre roubles la rose de cent vingt-cinq mille francs, pour laquelle il aurait donné sa vie ? Vous jugez de sa joie et de sa reconnaissance. Je vous assure mon père, que le jour venu de tout hasarder, Darius Mordesko m’offrira le dévouement qu’il me faut, le dévouement honnête, bien entendu.
— Bien, bien, dit le père Villemain, j’approuve la note, quoi qu’elle ait coûté bien cher. Mais pourquoi avez-vous joué avec le comte Michel Markoff ?
— Vous oubliez qu’il y aura un crime à commettre. J’ai trouvé le criminel : Ce sera cet être farouche et mauvais, ce jeune homme que je hais parce qu’il est le fils d’un monstre qui a jadis déshonoré la princesse Marie Palkine !
— Marie Palkine.
— Une très vieille histoire que vous n’avez pas besoin de connaître, mon père.
— Soit. Mais je ne vois pas le but de la partie. Si vous avez perdu, il est fâcheux que vous ayez joué et si vous avez gagné, qu’avez-vous gagné ?
— J’ai gagné l’occasion d’apprendre au comte Michel que je suis le maître d’un secret qu’il croyait bien caché. Le comte sait que, désormais, d’un geste, oui, rien qu’en levant la main que voilà, je peux le rendre ridicule et hideux aux yeux de tous. Hier, j’ai eu la bonne grâce de ne pas user de ma victoire, mais le comte me craint ! J’en ferai mon ami, une espèce d’ami obéissant, et peu à peu un complice. Tenez, ce matin déjà, il m’a envoyé des excuses par écrit. C’est le fils du comte Markoff qui frappera, vous dis-je.
Le père Villemain, regardait le moine avec un air mêlé d’admiration et d’épouvante.
— Oh ! quel terrible maître vous serez ! dit-il.
L’autre rêva.
Puis il dit :
— Je serai bon aussi, et la puissance que j’acquerrai par tous les moyens, par le mal s’il le faut, j’en userai pour le bien, mon père.
Le père Villemain reprit :
— Oui, nous aurions cette puissance, mais, l’aurez-vous, l’aurons-nous ? Que d’obstacles ! Le temps presse. Quand donc viendra le moment d’agir ?
Le moine sortit brusquement de sa rêverie, cria :
— Que demandes-tu ?
Et il ajouta :
— Dans quelques mois nous serons les maîtres.
— Oh ! dit le père Villemain ébloui.
— Écoute, continua le moine. Tu avais raison tout à l’heure ; la caisse de M. Jonas n’est pas inépuisable, et ce qui nous manque pour grouper dans une immense association tous les éléments, toutes les forces vives de la Russie dont elle dispose, ce qui nous manque pour nous créer, dans toutes les classes de la société, les amis et les alliés sans nombre qu’il nous faut, c’est de l’argent, n’est-ce pas ? énormément d’argent, plus d’argent que n’en peut fournir elle-même la Compagnie que tu représentes !
— Hélas ! oui, dit le père Villemain.
— Eh bien ! dans une heure peut-être, si le hasard me seconde, — et il me secondera, car je le veux, — je possèderai plus de richesses que les plus fous alchimistes n’en ont jamais entrevu dans leurs rêves.
— Êtes-vous fou ? dit le père Villemain.
Le moine répondit :
— J’attends Tarask, oui, Tarask, cet enfant adroit et subtil auquel je me confie ; s’il m’apporte la réponse que j’espère, j’aurai entre les mains, dans une heure, le triple rouble de Paul Ier !