Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XIII
XIII
LE TRIPLE ROUBLE DE PAUL Ier
Le père Villemain, stupéfait, répéta :
— Le triple rouble ?…
Et il ajouta, avec l’air de quelqu’un qui rassemble ses souvenirs :
— En effet, je me souviens d’une histoire… un voyage mystérieux de l’empereur Paul… Mais comment a-t-on pu savoir ?…
— L’empereur, peut-être, aura parlé trop haut dans un de ses accès… D’ailleurs, les choses les plus secrètes finissent toujours par être connues à demi et deviennent une légende qui, plus tard, s’oublie et se perd.
Le moine se recueillit pendant un instant.
— Cette histoire, dit-il, mieux qu’aucun, j’ai pu la connaître. Écoutez-moi :
« Un soir, il y a cinquante-huit ans, le tzar Paul, déjà mélancolique, se promenait dans l’une des allées du parc de Péterhoff.
» Un homme sortit d’entre les branches et, bien qu’il fut défendu d’approcher l’empereur, il alla vivement vers lui, s’agenouilla en étendant les bras.
» C’était un homme à l’air étrange.
» Il était vêtu de peaux de bêtes.
» L’empereur s’effraya et recula d’abord.
» Il cria :
» — Qui es-tu ? Que veux-tu ?
» L’autre dit :
» — Je suis un pauvre homme. Je chasse les ours dans les plaines sibériennes et puis je vais vendre leur peau dans les foires. Un vieux pope, par charité, m’a appris à lire, et en échange de l’argent qu’on me donne, j’achète des livres où je lis de belles histoires, où j’étudie des sciences oubliées ; puis le soir je me promène en regardant les étoiles.
» — Un fou ! dit l’empereur.
» — Un fou qui, si vous voulez l’entendre, vous rendra le plus riche de tous les souverains du monde.
» Le tsar Paul était un homme plein de défiance par instant, et quelquefois plein de confiance exagérée. Tout ce qui était bizarre l’attirait, l’intéressait. Il écouta cet espèce d’halluciné qui lui parlait à genoux.
» L’homme prétendait qu’il avait découvert, dans une gorge des monts Ourals, une mine d’or blanc ou de platine, plus considérable et plus riche que toutes celles qui étaient connues à ce jour.
« Ce qu’il apportait à son souverain, ce n’était pas une opulence ordinaire, c’était des milliards et des millions, cent milliards de roubles peut-être !
» De quoi acheter aux rois et aux empereurs tous les royaumes et tous les empires de la terre !
» Le Tsar fut ébloui.
» Presque insensé lui-même, il accorda confiance aux paroles de ce fou.
» — Ce secret, dit-il, tu ne l’as révélé à personne ?
» — Je l’ai dit à vous seul, répliqua le chasseur.
» Quelques jours après on disait dans le palais que Paul Ier, malade, s’était retiré pour quelques mois dans un couvent de Finlande.
» La vérité, c’est qu’il était parti pour les monts Ourals, avec le chasseur d’ours.
» Le chasseur n’était pas un fou.
» La mine existait.
» Avec des pioches et d’autres outils, dont ils s’étaient munis, l’empereur et le chasseur creusèrent et demeurèrent certains qu’ils avaient devant eux d’incommensurables richesses.
» Alors il se passa une chose terrible.
» Une roche, tout à coup détachée du versant de la colline, s’écroula lourdement et fracassa le crâne du pauvre chasseur.
» L’empereur était seul dans les farouches monts Ourals.
» Seul !
» Mais il savait l’endroit précis où commençait la mine.
» Il s’en retournerait à Saint-Pétersbourg, ferait venir des ouvriers en nombre, serait le plus riche des maîtres de la terre !
» Il s’en retourna en emportant un bloc de pierre où scintillaient des paillettes de platine, comme pour avoir avec lui la certitude palpable du magnifique rêve.
» Il s’en retourna. Mais à chaque instant il s’arrêtait pour tailler un signe dans la roche, pour creuser une lettre dans l’écorce d’un arbre, et quand il fut de retour dans la plaine où quelques serviteurs l’attendaient auprès d’un traîneau attelé de trois chevaux, il laissait derrière lui des indices certains qui lui permettraient de revenir sans hésitation à la mine de platine.
» Quand il fut revenu à Saint-Pétersbourg, l’empereur parut plus inquiet et plus mélancolique que jamais.
» C’était un homme étrange que ce tsar qui mourut tragiquement.
» Le trésor qu’il avait acquis comme par un miracle, il conçut l’étrange manie de ne le partager ni avec les siens ni avec son peuple.
» Il le réservait pour l’accomplissement de l’un des fantastiques projets qui occupèrent les dernières années de son existence.
» Cependant il était agité d’une crainte.
» Qui sait si la place où se trouvait la mine, si les indices mêmes dont il avait marqué la route, ne sortiraient pas de sa mémoire, qu’il sentait se troubler de plus en plus chaque jour ?
« Le tzar, presque insensé, eut une idée singulière.
» Il fit dissoudre en sa présence le minerai qu’il avait apporté des monts Ourals, sous forme de sable mêlé de particules ferrugineuses, et il en résulta une petite quantité de platine à l’état pur.
» Quelques jours après, il se déguisa en gentilhomme campagnard, et il s’en alla, tout seul, louer dans un village au bord d’une rivière, à trois verstes de Saint-Pétersbourg, une maison qui avait été habitée autrefois par un forgeron.
» L’empereur fit venir là deux ouvriers fondeurs d’une rare habileté et dont l’un avait quelques connaissances en chimie.
» Il leur ordonna, sans être connu d’eux et en leur recommandant le plus grand secret, d’établir un atelier de fonderie. Et quand cela fut fait, il leur dit de préparer un coin et tous les outils nécessaires pour frapper au marteau une médaille en platine de la grandeur d’une pièce de trois roubles, sur laquelle seraient gravés des mots et signes qu’il leur donna écrits sur une feuille de papier.
» Les ouvriers obéirent.
» Trois jours après, l’un des deux ouvriers, nommé Morozoff, remit à l’empereur une médaille, grosse à peu près comme une pièce de trois roubles, et sur laquelle on pouvait lire des lettres et des caractères tracés en relief sur le métal indestructible.
» Évidemment, ces caractères relataient la place de la mine et les indices dont l’empereur, en s’en retournant, avait marqué le chemin.
» Désormais, il n’avait plus à craindre une perte de mémoire, et il porta, toujours pendue à son cou, la médaille qui était comme la clé de l’incommensurable trésor. »
Le moine en était là de son récit, lorsque le père Villemain lui dit :
— Oui, une partie de cette histoire ne m’était pas inconnue. Mais on sait aussi que, quelques jours avant la nuit où il fut tué, le tsar Paul Ier, dans une attaque de démence, fut surpris frappant, à coups de marteau, une médaille qui avait la forme d’un triple rouble, et, quand il cessa de frapper, la médaille était plate des deux côtés, sans signe visible.
— En effet, l’empereur, dans son avare mélancolie, avait voulu cacher à tous le trésor dont il n’avait pas osé jouir, et il avait fait disparaître les signes indicateurs.
— Eh bien, dans ce cas, vous rêvez, mon cher fils, et quand même vous auriez retrouvé le triple rouble de Paul, il ne vous servirait à rien. Il n’y a aucun espoir, hélas, de retrouver la mine des monts Ourals.
— Peut-être. Je vous ai parlé des deux ouvriers fondeurs.
— L’empereur a dû les placer dans l’impossibilité de commettre une indiscrétion.
— Il l’a essayé. L’un d’eux qui se nommait Barakine, a été envoyé en Sibérie, dont il n’est jamais revenu, où il est mort sans doute. Mais l’autre qui se nommait Morozoff, est resté dans le village.
— L’empereur l’a laissé libre ?
— L’empereur pensait qu’il n’avait rien à craindre de lui.
— Comment cela ?
— Il lui a fait couper la langue.
— Il n’a donc rien pu dire.
— Si, il a parlé.
— Comment ?
— Cet homme muet ne l’était pas. Par pitié ou par maladresse, le bourreau opérateur avait mal fait son métier, et Morozoff, qui feignit de ne pouvoir plus prononcer une parole, pour ne pas exposer sa vie, pouvait se faire entendre quand il voulait.
— Il a parlé ! s’écria le père Villemain avec un commencement d’espérance.
— Oui, l’avant-dernière nuit, en se confessant avant de mourir.
— À qui ?
— Au pope Davidoff. Tu le connais. Bien qu’hérétique, il est de notre compagnie ; il est des nôtres, enfin. Et, hier matin, au point du jour, il est revenu me rapporter les paroles du vieillard mourant.
— Oh ! parlez vite. Qu’a dit Morozoff ?
— Il a dit que Barakine et lui, les deux ouvriers fondeurs, avaient d’abord flairé quelque mystère à cause de l’attitude du gentilhomme campagnard, à cause des précautions qu’il prenait. Puis les caractères qu’ils avaient creusés dans le moule et reproduits sur la pièce de platine leur avaient révélé la vérité ; et pour ne jamais oublier, eux aussi, les indices de la mine et de la route à suivre, ils avaient à l’insu de l’empereur frappé deux médailles au lieu d’une. Surpris par le tzar au moment où ils achevaient leur besogne, Morozoff avait jeté une des pièces par la fenêtre ouverte sur la rivière qui coulait derrière la maison. Mais plus tard, Morozoff avait plongé et avait retrouvé la précieuse médaille.
— Ainsi, cria le père Villemain en élevant les mains en l’air, il existe un second exemplaire du triple rouble de Paul Ier, du triple rouble plus précieux que toutes les richesses du monde ?
— Il existe.
— Mais pourquoi donc le vieux Morozoff n’en a-t-il pas fait usage ? Pourquoi n’a-t-il pas retrouvé la mine ?
Le moine rêva.
— C’est la seule question, dit-il, à laquelle je ne puis pas répondre. Il y a là un mystère que je découvrirai quelque jour. Mais, n’importe, elle existe la pièce révélatrice.
— Et tu la possèdes ? s’écria le père Villemain extasié.
Le moine frappa sur la table.
— Hélas ! non, dit-il. Par une fatalité terrible, des voleurs se sont introduits dans la maison au moment où le pope mettait la main sur le triple rouble.
— Grand Dieu ! dit le père Villemain.
— Mais n’importe je le retrouverai, je le retrouverai.
En ce moment, la porte de la cellule s’ouvrit brusquement et un jeune garçon entra.
C’était Tiépolo, qu’on appelait Tarask depuis qu’il était à Saint-Pétersbourg ; un petit homme, presque un enfant, l’œil très vif, la lèvre joyeuse ; et quand il retira sa pelisse, on vit un habit singulier, très collant, rose et vert, qui lui donnait l’air d’une sorte de perroquet.
— Voilà, dit-il. J’ai couru tous les traktirs de la ville ; je payais à boire, je faisais causer les buveurs. On se défiait un peu, mais je me nommais, et il paraît que le nom de Tarask est déjà illustre parmi les canailles de Saint-Pétersbourg.
— Eh bien ? demanda vivement le moine à la longue barbe blonde.
— Eh bien, il y a eu l’avant-dernière nuit, deux vols seulement. L’une des expéditions, dirigée par Gog et Magog, a eu lieu rue des Officiers.
— Ce n’est pas cela.
— L’autre affaire s’est passée à la campagne chez un vieux qui vivait tout seul et qu’on appelait Morozoff.
— Bien ! bien ! Et par qui le vol a-t-il été commis ?
— Par les Commères du Diable qui ont pour chef Mlle Nez-de-Rubis.
— Nez-de-Rubis ? répéta le moine, comme si ce nom éveillait en lui quelques souvenirs.
— Oui, j’avais entendu parler de cette jolie personne, et je savais où la trouver.
J’ai d’assez belles connaissances. J’ai payé à boire à Mlle Dorothée, et, adroitement je lui ai parlé du triple rouble.
— Et qu’a-t-elle répondu ?
— Elle a beaucoup ri. Hier matin, jugeant la pièce fausse, elle l’avait donnée pour de bon argent au patriarche Kouli-Koulitch qui loge sur le marché aux Punaises.
— Alors qu’as-tu fait ?
— Je suis allé chez Kouli-Koulitch parbleu ! il ne devait pas tenir à sa pièce fausse, il serait facile de me la faire donner.
— Grand Dieu ! Tu l’as peut-être ?
— Ah ! bien oui. Le vieux m’a raconté en riant qu’il avait fait une bonne farce et qu’à son tour, il avait passé le faux triple-rouble à la petite Nadèje qui l’avait pris sans le regarder.
— Nadèje ! cria le moine, Nadèje ! répéta-t-il. Oh ! ce nom en ce moment comme c’est étrange.
Mais il reprit :
— Et cette Nadèje, la connais-tu ?
— Si je la connais, dit Tiépolo ; si je la connais ! Oh ! je le crois bien, par la sainte Madone ! elle est jolie et sauvage comme un petit épervier des bois et je mourrais avec plaisir pour lui baiser le bout des doigts.
Mais elle est aussi farouche que jolie, et elle ne m’écoute guère.
— L’as-tu rencontrée ?
— Hélas ! non, personne, ni sa mère, ni Gog, ni Magog ne savent ce qu’elle est devenue.
Le moine mordait ses poings fermés.
— Oh ! stupide jeu du hasard ! cria-t-il, mais je ne me laisserai pas abattre, je ne me laisserai pas vaincre ; je retrouverai cette Nadèje ; et j’aurai ce triple rouble du tzar Paul Ier.