Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XIV
XIV
OÙ IL EST PROUVÉ QUE LE CRIME A QUELQUEFOIS PEUR DE L’OBSCURITÉ.
À l’heure même où ces paroles étaient prononcées dans la cellule du frère Barnabé, le comte Michel Markoff entrait violemment dans le somptueux salon de la générale Amalie.
Les lecteurs qui nous suivent fidèlement depuis le commencement de ce long récit n’ont pas oublié cet appartement plein de confort et de luxe, où la dangereuse créature recevait des clients et vendait des conseils.
Quelquefois même ce n’était pas seulement des conseils qu’elle vendait. La générale avait singulièrement vieilli.
Dix-sept années avaient fait d’elle quelque chose de rond, de gros et d’informe, où de la peau flasque pendait de toutes parts.
D’ailleurs, elle se fardait toujours et se montrait toujours minaudière avec des grâces d’éléphant blanc.
Disons aussi que la considération légitime dont elle jouissait jadis à St-Pétersbourg s’était encore accrue.
Elle avait, dans tous les mondes, plus de relations que jamais, et, en outre, ce qui la recommandait à la sympathie de tous, c’est qu’elle s’adonnait, depuis quelque temps, à des pratiques religieuses évidemment sincères.
Même, quoique très bonne chrétienne, elle assistait fréquemment aux sermons catholiques du père Villemain, et beaucoup de gens avaient remarqué que le digne jésuite lui faisait de temps en temps un petit salut de tête et aussi un clignement d’yeux qui témoignaient d’une considération, d’une affection toutes particulières.
Donc, le comte Michel entra violemment dans le salon de la générale, et il dit en se jetant sur un fauteuil :
— Eh bien ! générale, que devient ma farouche conquête ?
— D’abord, mon cher comte, répondit la générale, je vous prie de bien vouloir ne pas crier si haut. Pensez-vous être chez Darotte ou dans quelque autre de vos lieux de débauche ? Vous êtes chez moi, monsieur, c’est-à-dire dans une maison honnête, et nous nous brouillerons définitivement si vous ne prenez pas d’autres façons.
— Eh ! dit le comte Michel, c’est que je suis furieux. Tout se réunit pour me bafouer, pour m’irriter, pour me mettre hors de moi. Mais, voyons, venons au fait. Comment se comporte la jeune fille en question ?
— Fort mal, comte Michel, fort mal. Et je crains bien, entre nous, que vous n’ayez fait quelque sottise.
— Voyons, que se passe-t-il ?
— Eh bien, depuis que vous l’avez amenée ici, elle ne cesse de se plaindre, d’appeler et de crier, que pour retomber dans des évanouissements profonds, et je crois vraiment que si les murs de mes petites chambres n’étaient pas d’une épaisseur très convenable, mes voisins auraient conçu de moi une bien fâcheuse opinion.
— Bah ! dit le comte en haussant les épaules, elle se calmera en me voyant. C’est quelque petite rusée qui veut faire valoir sa vertu. D’ailleurs, cette enfant, il me la faut. Ce n’est pas seulement un caprice qui me pousse maintenant vers elle ; en me faisant aimer, je me venge de quelqu’un. Allons, faites-la moi voir.
La générale agita une sonnette d’argent qui était sur la table, et une servante apparut.
— Marfa, conduisez monsieur à la chambre rose. Je lui ai donné la chambre rose, mon cher comte, ajouta la vieille criminelle, à cause de la couleur des cheveux de votre jeune amie. Le rose et le blond, rien ne va mieux ensemble.
Quelques instants après, le comte Michel poussait une porte qui s’ouvrit sans bruit, et il vit la pauvre Daria agenouillée, les coudes sur une chaise et le front dans les mains.
C’était dans l’une des chambres mystérieuses de la générale Amalie, dans l’une de ces chambres de crime et de damnation — sans autre issue que sa porte, sans fenêtre, on s’en souvient, et seulement éclairées par une lampe qui descendait du plafond très bas, — c’est dans l’une de ces chambres que la jeune ouvrière s’était trouvée la veille en sortant de son évanouissement ; et depuis hier elle était restée là sans voir d’autres personnes qu’une servante qui lui apportait les repas et ne répondait aucune parole aux questions suppliantes de la pauvre fille.
Où l’avait-on conduite ? Qu’est-ce qu’on voulait d’elle ?
Et surtout, qu’était-il devenu, son ami, son fiancé, son cher Darius ?
Elle se souvenait ; elle l’avait vu tomber, frappé d’un coup de poignard, sur la route glacée.
Est-ce qu’il était mort ? Grand Dieu !
Ah ! si elle avait été libre, elle l’aurait bien trouvé, et, eût-il été mort, elle l’aurait ressuscité avec des paroles et des caresses.
Mais elle était prisonnière, et toute pleine d’angoisse et d’épouvante. Elle entendit alors un léger bruit, elle se retourna, elle poussa un grand cri parce qu’elle reconnut le jeune seigneur qui l’avait insultée sur la route de Péthéroff, l’homme qui avait frappé Darius !
— Lui ! Lui ! Que me voulez-vous ?
— Parbleu ! la belle enfant, dit le comte en riant, je veux de vous ce que vous avez donné au chevalier Philippe du Quesnoy : je veux votre charme d’enfant et votre délicate jeunesse.
— Et moi je veux sortir d’ici, je veux revoir Darius. Ne m’approchez pas !
— Trois choses également impossibles, ma belle demoiselle ; vous ne sortirez pas d’ici.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il me plaît que vous y restiez. Et vous ne reverrez pas Darius, comme vous dites. C’est probablement le jeune homme qui était avec vous lorsque je vous ai rencontrée ?
— C’est lui.
— Quelque secrétaire, surintendant ? Ah ! ce pauvre chevalier. On lui préfère sa valetaille. Quoi qu’il en soit, vous ne reverrez pas votre amoureux, mademoiselle.
— Pourquoi ?
— Mais parce qu’il serait fort ridicule que j’allasse vous chercher moi-même mon rival. Et puis, d’ailleurs, qui sait, il est peut-être mort ce jeune homme.
— Mon Dieu ! mon Dieu !
— Quant à votre troisième exigence, gageons que vous m’en voudriez si je m’avisais de m’y conformer. Ne pas m’approcher de vous ? Ce serait vous faire injure, et je suis trop bon gentilhomme pour ne pas pousser la courtoisie jusqu’à l’impertinence.
Là-dessus il alla droit à elle et la prit dans ses bras, ardemment.
Elle se déroba, voulut fuir, se jeta contre les murs.
Mais il la poursuivait, allait la ressaisir et cette fois elle ne lui échapperait plus.
Tout exaspéré par cette résistance à laquelle ses faciles amours ne l’avaient pas accoutumé, le comte Michel ne songeait plus ni au chevalier du Quesnoy, ni à l’espèce de vengeance qu’il avait recherchée ; il ne pensait plus qu’à cette belle jeune fille, qui lui paraissait d’autant plus désirable qu’elle s’efforçait de lui échapper.
Les yeux rouges d’un sang bilieux, il la rattrapa d’un bras violent. Elle glissa encore dans son étreinte, avec des pleurs, avec des cris, et tomba à genoux en disant :
— Ah ! monsieur, ayez pitié ! C’est affreux ! Que me voulez-vous ? Je suis une pauvre fille, mais une honnête fille. J’ai un fiancé, ne me touchez pas. Si vous me touchez je sens que je mourrai. Que faut-il vous dire pour que vous soyez moins méchant ? Qui que vous soyez, vous avez une mère, et une sœur peut-être ?
Elle continua toute en pleurs :
— Ah ! monsieur ce qui m’arrive ici, si cela arrivait à votre sœur, vous seriez bien désespéré, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est au nom de cette sœur que je vous supplie.
Faites-moi grâce monsieur, pour que personne ne lui fasse mal.
Il la regardait en ricanant, ayant en son pouvoir cette innocente faiblesse.
— Une sœur ? dit-il avec un mauvais rire. Ma foi, non, je n’en ai pas. Ah ! si, j’en ai une, à ce que l’on m’a raconté. Du temps qu’il n’était pas vieux, mon père a eu des aventures. Mais ce sont là des vieilles théories, et, d’ailleurs, mademoiselle, ce n’est pas de ma famille qu’il s’agit en ce moment.
Il la força de se relever.
Il la tenait, il la serrait contre lui, et sa bouche coupable menaçait ce front d’enfant de son infâme brûlure.
— Protégez-moi, mon Dieu, dit désespérément Daria.
— Tu m’appartiendras ! cria le comte Michel.
Mais en ce moment, derrière eux la porte s’était brusquement ouverte ; avant même que le comte eût le temps de se retourner, l’unique lampe avait volé en éclats, et la chambre tout à coup devint absolument obscure.
— Qui va là ? demanda le comte.
Mais personne ne répondit. Et l’on n’entendit dans le silence qu’un long sanglot de Daria qui s’était laissée choir sur le tapis.
Qui donc était entré ?
Qui donc avait éteint la lampe ?
Alors dans cette obscurité, le comte hésita.
Malgré l’amour plein de colère que lui inspirait Daria, et malgré sa bravoure de bretteur, il eut je ne sais quelle épouvante.
— Holà ! Quelqu’un ! Marfa, de la lumière !
Mais c’était la discipline de la maison de la générale, qu’aucune servante ne devait répondre aux bruits qui pouvaient se produire, sinon lorsque les cris étaient accompagnés de certaines paroles convenues que le comte Michel ne connaissait pas ou qu’il avait peut-être oubliées.
Très soucieux, il résolut de sortir.
Tout à l’heure, il reviendrait et le mystère serait éclairci.
Il tendit la main pour s’assurer que Daria était toujours là, et qu’elle ne s’était pas évadée.
Puis il chercha la porte à tâtons, ressortit et la referma soigneusement à double tour.
Plein d’inquiétudes, il allait sans doute prévenir la générale de l’incident qui s’était produit.
Mais, dès qu’il se fut éloigné, la chambre cessa d’être obscure, et Daria, levant son visage mouillé de larmes, vit devant elle une jeune fille en habit de religieuse — avec la robe longue et le haut chapeau en velours noir, — qui la regardait d’un air tout effaré.