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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XIX

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 463-474).

XIX

BEAUCOUP DE BRUIT POUR UN VIEUX MANTEAU

Nous avons laissé le chevalier Philippe du Quesnoy dans le salon du prince Georges Palkine, directeur de la prison des femmes. Certain que Nadèje était arrêtée, qu’elle était dans la prison et que le rouble de l’empereur allait lui appartenir, à lui, chevalier Philippe, il était tout haletant d’espérance et de joie.

Donc, il possédait cette incommensurable fortune qui lui permettait de réaliser un autre rêve, son rêve de puissance et de domination.

On conçoit quel fut le brusque désespoir de Philippe du Quesnoy lorsqu’il apprit l’évasion de la jeune fille.

Son premier mouvement fut de se précipiter, avec les agents et les gardiens, à la poursuite de la fugitive. Mais il ne s’arrêta pas à cette pensée.

Une autre idée lui vint quand il apprit que Nadèje s’était enfuie sous des habits de religieuse.

Il était possible qu’en changeant rapidement de costume, Nadèje eût laissé dans ses vêtements personnels la médaille de platine à laquelle elle ne devait pas attacher de valeur.

Cela était même très probable.

Le chevalier entraîna le prince Georges Palkine, et il se précipita dans la cour où ils rencontrèrent la nonne infirmière qui avait révélé le déguisement de Nadèje.

Elle répéta ce qu’elle avait dit au commissaire ; c’est-à-dire que la prisonnière avait pris les habits d’une novice malade couchée dans une cellule particulière.

— Et les habits de Nadèje, où sont-ils ? cria Philippe du Quesnoy.

— Là-haut, dans la cellule, répondit l’infirmière.

Le chevalier s’élança. L’infirmière le suivait et le directeur aussi.

Quand ils eurent monté l’escalier, la nonne s’arrêta, ouvrit une porte en disant :

— L’habit est auprès du lit. C’est une espèce de carrick ; nous allons le trouver là.

Ils entrèrent vivement.

— Oh ! dit l’infirmière stupéfaite.

En effet, le vêtement avait disparu.

— Pourtant, continua-t-elle, pendant que le chevalier l’interrogeait du regard, je suis bien sûre de l’avoir vu tout à l’heure ; il était par terre, il me semble le voir encore : une étoffe très grossière, une grande loque grisâtre.

— Le chevalier Philippe grinçait des dents.

— Misérable hasard ! dit-il. Qui donc s’est introduit, qui donc a volé ce manteau ?

— Je n’y comprends rien, dit l’infirmière.

— Si l’on interrogeait la malade ? proposa le directeur de la prison.

Hélas ! la pauvre novice n’était guère en état de répondre. Tout proche de la mort, — du paradis, comme elle disait, — elle était bien faible et elle ne s’occupait plus qu’à prier Dieu en attendant l’agonie.

Elle se rappela, en effet, qu’une jeune fille était entrée, avait pris des effets pendus à un clou dans le fond de la cellule et avait Laissé tomber un grand manteau qu’elle avait sur les épaules ; et puis la jeune fille s’en était allée vivement.

C’était tout ce que savait la malade.

Ah ! si, elle se souvenait encore d’une chose.

Après le départ de la jeune fille au manteau, une autre femme était entrée aussi, s’était baissée, avait ramassé quelque chose, au pied du lit, et s’était retirée brusquement.

— C’est elle qui a volé le manteau ! s’écria l’infirmière.

Et Philippe du Quesnoy, haletant, demanda à la malade !

— Cette femme, la connaissez-vous ?

— Non, dit la novice.

Et, fatiguée d’avoir tant parlé elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller.

— Stupidité du sort ! disait à voix basse le chevalier.

Mais il releva vivement le front.

Rien n’était perdu.

Il n’était pas probable que la femme par qui le manteau avait été dérobé, connût l’importance de la pièce qui devait se trouver dans l’une des poches. Ce ne pouvait pas être Natache, puisque Natache avait été chassée de la prison. La voleuse devait être sans doute une des condamnées de la maison d’arrêt, qui volait en prison comme si elle avait été en liberté ? Eh bien, dans ce cas on retrouverait le manteau et par conséquent le rouble.

— Prince, dit Philippe du Quesnoy, donnez ordre que toutes les prisonnières soient rassemblées dans la cour ; interrogez toutes les femmes, faites fouiller tous les coins des dortoirs. Quant à moi — il faut qu’on annonce cela — je promets d’obtenir sa grâce et je donnerai en outre dix impériales d’or à celle qui livrera le manteau.

Dans le fond de son âme le prince Georges Palkine trouvait que le chevalier était fou de se donner tant de peine pour une misérable loque et pour la relique qui pouvait y avoir été oubliée ; mais il savait que Philippe du Quesnoy pouvait lui faire perdre ou conserver sa place, et il se hâta d’accomplir ce qu’on exigeait de lui.

Quelques instants plus tard, les prisonnières étaient réunies dans la cour.

Elles étaient deux cents environ.

C’était un spectacle hideux de voir toutes ces faces jaunies et ridées, même les plus jeunes, et de voir tous ces haillons, rapiécés et sordides.

Certes, l’annonce de la grâce promise et de l’énorme gratification avait fort ému les misérables femmes.

Elles n’avaient pas volé le carrick, elles ne l’avaient même pas aperçu. Une seule eut l’air de mieux comprendre et, peut-être, de savoir quelque chose, lorsque le chevalier Philippe l’interrogeait.

C’était une femme assez jeune, qui avait été condamnée pour infanticide quelques années auparavant.

Chose étrange ! cette femme, qui avait tué son enfant, s’était mise à le regretter à penser à lui toujours dans sa prison.

On eût dit que, pour ajouter au châtiment humain, Dieu avait inspiré à cette mauvaise mère cet amour maternel posthume.

Elle ne se mêlait pas aux autres prisonnières, elle se tenait dans des coins, en faisant le geste de bercer entre ses bras un enfant imaginaire ; et quand elle parlait, c’était de son pauvre petit, disant quelquefois :

— Si vous saviez comme il est joli ! Nous avons bien joué ensemble tout à l’heure.

Sans doute elle était folle ; plus d’une fois déjà, il avait été question de la transférer dans une maison d’aliénées.

C’était cette femme qui avait eu l’air de comprendre quand on lui avait parlé du manteau.

Mais non, elle n’avait pas compris. Elle était comme les autres, elle ne savait pas de quoi il s’agissait. Elle n’avait pas vu la pelisse du cocher.

Elle alla s’asseoir dans un coin de la cour et se mit à imiter avec ses bras le mouvement d’un berceau, en chantant quelque vieille chanson de nourrice.

Cependant, le chevalier Philippe du Quesnoy ne perdit pas courage. Personne, sinon la fausse religieuse, n’avait pu sortir de la prison ; donc il faudrait bien qu’il retrouvât la défroque qui contenait le trésor.

On fit de toutes parts de minutieuses recherches. On chercha dans la chapelle, dans le chœur, derrière l’iconostase ; on regarda même sous les couches des nonnes effarouchées.

Rien, toujours rien.

La nuit commençait à venir, le chevalier Philippe du Quesnoy se sentait plein de fureur devant l’incompréhensible mystère du manteau disparu.

Une pensée lui vint.

L’infirmière avait pu s’être trompée.

Peut-être n’avait-elle pas vu, en effet, la pelisse au pied du lit de la malade, et peut être Nadèje avait-elle emporté ce vêtement roulé en paquet, sous son bras ?

Les gardiens de la porte, interrogés, ne purent donner aucun renseignement précis.

Cependant l’un d’eux crut se souvenir, assez vaguement, il est vrai, que la nonne qui était sortie pour aller brûler un cierge à la chapelle de Sainte-Varvara, portait d’une main quelque chose de rond, d’une couleur grisâtre. Mais il n’affirmait rien ; il était porté à croire cela, voilà tout.

Cette espèce d’indication suffit au chevalier pour le confirmer dans le soupçon qu’il avait.

Il était probable, certain même, que Nadèje avait emporté la pelisse, et dans la pelisse le triple rouble sans doute.

Donc, ce qui importait, avant tout, c’était de poursuivre Nadèje et de la reprendre.

Il regretta amèrement le temps perdu en vaines recherches, et sortit vivement de la prison.

Que faire, cependant ?

En quel lieu, de quelle façon mettre la main sur la jeune fille qui avait tant de raisons maintenant, non pas pour céler la médaille de platine, mais pour se dérober elle-même ?

Ne sachant qu’imaginer, plein de pensées et de colère aussi d’avoir vu de si près sans l’atteindre, la réalisation de son espoir, il marchait dans l’ombre déjà plus épaisse, lorsque quelqu’un s’arrêta devant lui, et d’une voix joyeuse :

— Ah ! vous voilà, mon maître !

Celui qui avait parlé, c’était le jeune Tiépolo, que l’on appelait aussi Tarask.

Il reprit :

— Comme je vous avais prévenu que la pauvre Nadèje avait été arrêtée, je pensais bien que vous étiez allé à la prison des femmes. Eh bien, course inutile, mon maître ! Nadèje a été arrêtée, en effet, mais elle a réussi à s’évader, la jolie rusée ?

— Eh, je le sais, dit le chevalier avec un geste de colère.

— Oui, vous l’avez appris, c’est possible, mais vous ignorez où elle est maintenant.

— Et tu le sais, toi ? s’écria Philippe du Quesnoy.

— Je le sais.

— Oh ! parle, parle vite.

— Je parlerai, dit Tiépolo, mais à une condition.

— Tu fais des conditions quand il s’agit de me servir, toi, mon enfant ?

— Oh ! je ne suis pas un ingrat. J’étais un pauvre petit domestique dans le couvent italien où vous avez passé tant d’années. On me battait, bien souvent, lorsqu’il m’arrivait, que voulez-vous on n’est pas parfait, de dérober des confitures dans le buffet du réfectoire et quelquefois de l’argent dans la caisse du prieur ; mais vous, vous preniez ma défense ! Vous m’avez appris à lire et à écrire ; vous m’avez enseigné beaucoup d’autres choses, et, même, mon penchant pour le vol ne me faisait pas prendre en aversion pour vous. Puis vous m’avez emmené en Russie ; vous m’avez donné de beaux habits ; vous avez fait de moi une espèce de page élégant et charmant ! Quand il vous manque quelques cigares, vous ne vous fâchez pas, et vous ne comptez pas votre argent le soir. Enfin, vous me permettez d’aller rôder dans les traktirs avec les camarades, et quand je rentre un peu gris, vous ne me battez pas. Aussi je vous aime de tout mon cœur, et je vous suis tellement dévoué que je mourrai pour vous le jour où ça vous fera plaisir. Donc, croyez-le bien, ce n’est pas une condition que je veux vous faire, c’est une prière que je veux vous adresser.

— Eh bien ! dis.

— J’aime Nadèje, monsieur le chevalier. Elle est méchante pour moi, elle rit quand je lui parle ; mais c’est égal, je l’aime profondément. Promettez-moi que quoi qu’il arrive, il ne lui sera point fait de mal ; promettez-moi que vous la défendrez contre tout le monde, vous qui êtes si puissant ! Dites-moi aussi que vous lui conseillerez de m’aimer, de m’épouser ; — je veux bien me marier avec elle, car c’est une honnête fille ! — Jurez-moi que vous ferez d’elle, Mme Tiépolo ou Mme Tarask, selon qu’il lui plaira mieux. Alors, moi, je vous conduirai près d’elle à l’instant.

— Tout ce que tu as demandé, je te le promets.

— Venez donc, mon maître, je viens de voir Nadèje entrer au traktir de la Botte-Verte, et je vais vous montrer le chemin.

Après ces paroles, les deux hommes se mirent en marche, et le chevalier songeait fiévreusement que le hasard, qui venait de le tromper, avait l’air de vouloir le servir cette fois.

Cependant, comment pouvait-il se faire que Tiéopolo eût rencontré Nadèje au moment où elle entrait au traktir de la Botte Verte, puisque nous l’avons vue tomber frappée d’un coup de coup de couteau sur la route de Péterhoff.