Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XL
XL
SINISTRE RENCONTRE
Quand Marie Palkine sortit de sa léthargie entremêlée de rêves, il faisait grand jour et elle était seule dans la chambre.
Elle regarda autour d’elle, ne se souvint pas de ce qui était arrivé et se leva à demi, les yeux grands ouverts.
Sur une petite table près du lit, il y avait une lettre.
« Pour Marie Palkine », disait la suscription.
Qui donc connaissait son véritable nom ? Qui donc lui écrivait ? Où était-elle ?
Elle décacheta la lettre.
Elle lut ceci :
« Marie, tu es en sûreté ; je t’ai arrachée à la tombe ; je te défendrai contre tes ennemis.
» La maison où tu te réveilles t’appartient ; les domestiques obéiront à ton moindre signe.
» Tu trouveras dans les tiroirs des meubles de l’argent si tu en manques, et tu y trouveras aussi un passeport qui te permettra de quitter la Russie si tu veux t’en éloigner.
» Mon désespoir, mon plus grand désespoir est d’être obligé de te fuir.
» Un destin terrible et despotique m’emporte ; il faut que je lui obéisse.
» Cependant n’hésite pas à user de mon hospitalité et de mes richesses.
» Tu le peux, tu le dois.
» Je ne puis pas te dire mon nom, mais sache ceci :
» Je suis celui qui a les traits de ton père, qui écrit avec l’écriture de ton père, qui parle avec la voix de ton père.
» Je t’ai apparu une seule fois, il y a bien longtemps.
» Aie confiance en moi et que Dieu protège la race d’Ivan Palkine ! »
Un étonnement de plus ne pouvait rien ajouter à la stupéfaction où se trouvait plongé l’esprit de Marie.
Tout ce qu’elle comprit, tout ce qu’elle voulut comprendre, ce fut qu’elle était libre, et qu’elle ne dormait plus de ce sommeil étrange qui l’avait vaincue.
Elle pourrait retrouver sa fille.
Elle se leva, s’habilla à la hâte, sonna et demanda à une camériste de lui faire avancer un traîneau.
Elle descendit rapidement les escaliers n’ayant qu’une pensée.
Elle monta dans la voiture et donna l’ordre au cocher de la conduire rue des Italiens.
Ce mot « rue des Italiens » avait surnagé sur le trouble de ses rêves ; elle n’avait pas oublié que c’était dans cette rue que logeait Daria.
Nous n’essaierons pas de peindre les angoisses mêlées d’espérances qui déchiraient l’âme de la pauvre mère pendant que le traîneau l’emportait.
Tout à coup elle eut un pressentiment funeste.
Au moment où le véhicule tournait dans la rue des Italiens, elle vit devant elle un grand brouhaha de gens attroupés, qui parlaient, criaient avec de grands gestes.
Et en même temps, elle vit vers le milieu de la rue une maison d’où sortaient des flammes et des fumées.
L’incendie était si violent qu’avant peu de temps, la bâtisse serait entièrement détruite.
Marie Palkine jeta un cri épouvantable.
Cette maison qui brûlait, c’était la maison de Daria !
Elle se précipita hors du traîneau, la pauvre mère, se demandant si elle était folle, et si le ciel se lasserait enfin de s’acharner contre elle.
Elle fendit la foule.
Tout en se hâtant, elle interrogeait avec des sanglots dans la voix.
Des gens lui répondaient par des paroles confuses.
— Le feu a pris… Un peu avant le jour… On ne sait comment… Il paraît que c’est un fou qui était dans la maison, etc. Et qui a mis le feu. Sans savoir ce qu’il faisait. Un idiot… Mais tout le monde a été sauvé… Le fou lui-même. Tout le monde… Sauf une jeune fille qu’on n’a pas retrouvée. Comme elle logeait dans les combles où l’incendie a commencé, elle doit avoir été écrasée sous quelque éboulement de poutres.
— Une jeune fille ! cria Marie Palkine.
— Oui, dit une voisine, une ouvrière en dentelle, qui s’appelait Daria.
La stupeur de Marie Palkine fut aussi grande que son désespoir.
La fatalité qui la poursuivait était véritablement trop ingénieuse dans sa persécution !
Chaque jour le plus grand des bonheurs lui était offert et chaque jour il lui était arraché au moment où elle allait l’atteindre ?
Elle était pétrifiée.
Elle n’avait même pas de larmes dans les yeux.
Mais voici que soudain la foule s’écarta.
Des hommes de police emmenaient ce fou dont on avait réussi à s’emparer, l’idiot qui avait mis le feu à la maison.
Alors, alors ! Marie Palkine s’écria :
— Dieu terrible !
Car dans cet homme qui avait incendié la maison où la jeune fille avait été brûlée, dans ce fou chétif, triste, horrible à voir, elle avait reconnu, l’antique criminel, le comte Markoff, son séducteur à elle et le père de Daria !
Oh ! elle l’avait bien reconnu.
C’était bien là le monstre qui jadis l’avait déshonorée.
Et, non content d’avoir perdu la mère autrefois, voici qu’il tuait la fille maintenant.
Marie Palkine voulut se précipiter sur ce traître, sur cet incendiaire ; mais les hommes de police l’entraînaient à travers la foule.
D’ailleurs, elle avait une autre pensée :
Ce n’était peut-être pas vrai ce qu’on avait dit ; Daria n’avait pas péri dans le sinistre ; non, ce n’était pas possible que Daria eût été brûlée !
Se faisant jour à travers les badauds qui se pressaient, elle arriva devant la maison en flammes.
Ce qu’on lui avait déjà annoncé, on le lui répéta.
Tout le monde avait été sauvé, sauf l’ouvrière en dentelle, car personne ne l’avait vue ; et, comme elle demeurait au plus haut étage de la maison, elle avait dû être écrasée sous la chute enflammée du toit.
— Eh bien, je mourrai comme elle ! s’écria Marie Palkine.
Et, au moment où la bâtisse incendiée s’écroulait en un immense brasier, Marie voulut se précipiter dans les flammes.
Mais vingt bras la retinrent.
Cette malheureuse mère ne pouvait même pas mourir.