Aller au contenu

Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XLI

La bibliothèque libre.
Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 684-693).

XLI

LE PÈRE ET LA FILLE

Nous raconterons brièvement les circonstances qui avaient amené les événements relatés dans le chapitre précédent.

On se souvient qu’une jeune fille avait relevé, au pied d’une muraille, sur une route, le vieux comte Markoff.

Cette jeune fille, c’était Daria qui ce matin-là — ses forces étaient enfin revenues — sortait de la maison de Mme Ivanoff.

Et le vieillard idiot, à qui elle avait dit : « Appuyez-vous sur moi, » c’était son père.

Telles sont les rencontres formidables qu’amène le hasard.

Daria eut pitié du comte Markoff.

Il était triste, il ne disait que de vagues paroles ; seul, il eût été à la merci des passants moqueurs ou méchants et comment eût-il fait pour ne pas mourir de faim et de froid ? pauvre être chétif privé de raison.

Elle le conduisit rue des Italiens, dans la maison qu’elle habitait.

On eût dit que la brutalité du crime qu’il avait commis avait usé les forces physiques et intellectuelles du comte Markoff ; il faisait ce qu’on voulait, ne disait non à rien, comme un grand enfant.

Elle loua, pour le loger, une petite chambre, à l’étage même où elle habitait.

Il fallait bien qu’elle fît cela puisque le misérable ne se souvenait ni de son nom ni de sa demeure.

Et puis elle éprouvait je ne sais quelle vague tendresse pour cet homme si faible, si abandonné, si malheureux.

D’ailleurs, elle se promit de faire des recherches plus tard ; son protégé devait avoir une famille qu’elle tâcherait de trouver.

Mais à présent, ce qui lui importait surtout, c’était Darius.

Qu’il était arrêté, qu’il était accusé de meurtre et de vol, elle le savait !

Mais elle savait aussi qu’il était innocent, et elle saurait bien le sauver.

Dès que le comte Markoff fut installé dans la chambrette, sous le grenier, elle sortit.

Elle courut vers la prison où devait être Darius.

Elle frappa, elle dit à l’un des gardiens :

— Il y a ici un homme qui est innocent et qui est mon fiancé : c’est Darius. Moi, je m’appelle Daria ; je veux le voir.

Elle parlait d’une voix si tendre, avec un air si ingénu, que le gardien, homme brutal, n’osa pas la rudoyer cependant, et il lui dit :

— Ma foi, ma pauvre demoiselle, vous arrivez trop tard.

C’était, en effet, ce matin-là que Darius avait été extrait de la prison pour être conduit à la place des Coursiers ; et, comme l’enlèvement des victimes n’était pas encore connu, le gardien ajouta :

— À l’heure qu’il est, votre bon ami a été bel et bien marqué à l’épaule par la main du bourreau, et il doit être sur le chemin de la Sibérie.

Ce coup fut terrible pour la pauvre Daria.

Son Darius supplicié ! Son Darius exilé à jamais dans les froids steppes du Nord !

Quoi ! c’était vrai, elle ne le reverrait plus ?

Ah ! elle était coupable, aussi. Elle n’aurait pas dû rester si longtemps malade de sa blessure ; elle aurait dû se lever plutôt, retrouver des forces, n’importe comment ! Elle serait arrivée à temps, elle aurait embrassé Darius, elle l’aurait sauvé certainement.

En pensant ainsi, elle défaillait contre le mur, toute pleurante ; et la porte de la prison s’était refermée.

Qu’allait-elle faire, sans amis, sans argent, sans soutien, toute seule ?

Elle n’hésita pas.

Darius allait en Sibérie, eh bien ! elle le suivrait.

Elle marcherait sur les routes, derrière le triste convoi, à pied, comme les autres.

Elle mourrait peut-être en chemin ; mais elle ne mourrait pas sans avoir revu son ami.

Elle interrogea le soldat qui était en faction devant la prison.

— D’ordinaire, répondit cet homme, les condamnés, après avoir été marqués sur la place des Coursiers, sortent de Pétersbourg par la route de Vladimir.

— Bien, dit-elle. La route de Vladimir. Merci.

Elle voulut prendre un traîneau, mais elle n’avait pas assez d’argent.

Elle vivait au jour le jour, la pauvre petite, sans faire d’économies.

N’importe, elle marcherait.

Elle se hâta.

Au bout d’une heure elle avait traversé la ville tout entière et elle se trouvait sur la route qui lui avait été indiquée.

Elle avait séché ses larmes ; elle se sentait forte à cause du dévouement qu’elle avait résolu.

Sur la route, elle demanda à des hommes qui causaient sur le seuil d’un traktir, si les condamnés étaient déjà passés.

— Il y aura bientôt deux heures, et ils doivent être loin, lui fut-il répondu.

On se souvient, en effet, que, ce jour-là, plusieurs condamnés, outre Darius, avaient dû partir pour l’exil.

C’étaient ces condamnés que l’on avait vus passer ; mais Daria ne pouvait pas deviner que Darius n’était pas avec eux.

Elle continua sa route, en marchant plus vite.

Elle se disait qu’elle trouverait bien en chemin quelque voiture, quelque charrette, où on lui permettrait de monter, par charité.

Et quand même elle n’en rencontrerait pas, elle aurait assez de force pour se traîner jusqu’à ce qu’elle eût rejoint le convoi.

Hélas ! elle se croyait plus vigoureuse qu’elle n’était en réalité.

Bientôt une horrible lassitude rendit ses jambes si lourdes qu’elle avait peine à les soulever.

Et le soir vint, le soir terrible et froid.

Elle songea bien à demander l’hospitalité durant quelques instants, dans l’une des maisons qu’elle voyait de loin au loin sur la route de Vladimir.

Non, s’arrêter, c’eût été perdre du temps ; elle ne voulut pas s’arrêter.

Elle marchait toujours.

Mais voici que tout à coup, elle sentit une douleur à sa poitrine ; et portant la main à la place douloureuse, elle s’aperçut que son corsage était humide.

Sa blessure s’était rouverte.

En même temps, des nuages lui passaient devant les yeux ; sa tête se pencha comme une fleur qui va tomber, et elle se laissa choir tout de son long sur la route.

Elle était évanouie.

Un vent glacial courait. Un vaste ciel bleu plein de froides étoiles était comme un grand couvercle de glace azurée.

Quand Daria se réveilla tout à fait, elle se trouva couchée sur le poële d’une chambre paysanne.

— Eh bien, cela va-t-il mieux, ma belle demoiselle ? demanda une grosse moujike avec un bon visage réjoui.

Daria avait été recueillie sur le chemin par cette honnête paysanne, qui lui avait donné tous les soins qu’elle avait pu imaginer.

La jeune fille s’écria tout d’abord :

— Je veux partir. Où suis-je ? Depuis combien de temps suis-je ici ?

— Eh, eh ! dit la moujike, il y a bien deux nuits et un jour. Vous appeliez : « Darius ! Darius ! » et puis vous retombiez évanouie. C’était terrible de vous voir. Oui, je compte bien, deux nuits et un jour. Nous sommes au matin du troisième.

Tout était perdu !

Darius était bien loin, maintenant, si loin, si loin, qu’elle ne le rejoindrait jamais !

Un immense désespoir s’empara de la jeune fille.

Une heure plus tard, après avoir remercié la paysanne, elle quitta la maison et regagna Saint-Pétersbourg.

Elle revenait chez elle, instinctivement, comme un corps sans âme qui saurait encore son chemin.

Elle monta l’escalier, rentra dans sa chambre sans avoir dit une parole à personne, pauvre créature à jamais désintéressée de la joie.

Elle s’assit, demeura sans pensée.

Tout le jour se passa sans qu’elle songeât ni à manger, ni à boire, et, quand la nuit vint, elle s’étendit sur son lit, machinalement, tout habillée, oubliant même de faire sa prière.

S’endormit-elle ?

Peut-être.

Tout à coup, elle eut un frisson ; elle avait entendu un pas dans sa chambre.

Elle avança la tête et vit un homme qui s’approchait, une lampe à la main.

C’était le misérable vieillard qu’elle avait recueilli, qu’elle avait logé dans une chambre voisine, et à qui elle n’avait plus songé.

Il s’avancait, courbé, avec des gestes étranges, les yeux tout jaunes d’une bile qui remontait.

C’était affreux.

Elle eut peur.

— Que voulez-vous ? demanda-t-elle. Que faites-vous ici ?

L’abominable idiot répondit en bégayant :

— Tu… u… es… be… be… elle… je… je… t’ai… ai… ai… me.

Ce vieil infâme, privé de sa raison, n’avait point perdu avec elle ses passions ni ses vices.

Pendant l’absence de Daria, il était resté dans sa chambre, hébété, se nourrissant de quelques restes de victuailles trouvés dans une armoire.

Puis il avait vu rentrer la jeune fille.

Il l’avait bien regardée ; il l’avait trouvée jolie ; et, avec cette ruse qui subsiste quelquefois dans la folie, il avait patiemment attendu qu’elle fût couchée et qu’une partie de la nuit se fût écoulée, pour pénétrer dans la chambre de Daria.

Maintenant il était là, hideux.

— Allez-vous en ! cria Daria.

Mais retrouvant des forces dans son ignoble désir, le comte Markoff bondit vers elle, lui mit la main sur la bouche et la serra étroitement contre lui.

Appeler ? elle ne pouvait pas.

Se dégager ? elle ne pouvait pas.

Cependant, d’un brusque effort, elle parvint à se dérober à l’horrible étreinte, se précipita vers l’une des fenêtres qui donnait sur une promenade, derrière la maison, et en criant : Darius ! elle s’élança dans le vide de la nuit.

Alors, le fou, stupéfait, se mit à tourner dans la chambre en poussant des cris d’enfant et de bête.

Il sautait, il dansait, il s’élançait sur les meubles puis retombait à terre comme une énorme et noire sauterelle.

Une idée lui vint.

Il saisit la lampe, la promena sous les courtines du lit, devant les rideaux de la fenêtre avec des exclamations de contentement féroce ; et bientôt la chambre fut pleine de flamme et de fumée.

L’incendie gagna d’abord le grenier dont les poutres ne tardèrent pas à s’écrouler. Des voisins réveillés, accoururent, saisirent l’incendiaire, et nos lecteurs savent le reste.