Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XLII
XLII
OÙ L’ON VERRA QU’IL N’EST PAS TOUJOURS FACILE DE MOURIR
Daria, nous l’avons vu, s’était précipitée dans le vide, dans la nuit.
Mais l’heure de sa mort n’avait pas sonné encore à l’horloge de la destinée.
Elle rencontra dans sa chute un des grands arbres de la promenade, s’y accrocha instinctivement, se sentit déchirée, ensanglantée, mais vivante.
Elle se laissa glisser à terre comme un enfant qui vient de dénicher un nid dans un arbre.
Alors, brisée, défaillante, elle regarda autour d’elle et en elle-même.
Dans sa pensée, comme sous le ciel, tout était noir, froid, terrible.
Darius perdu, c’était tout espoir perdu ?
Qu’allait-elle faire ?
Rentrer chez elle ? C’était impossible ; il était dans la chambre, l’affreux et odieux vieillard.
Ah ! c’était un malheur, un malheur vraiment, que cet arbre se fût trouvé là.
Sans lui, elle serait morte à présent, et tout serait fini, et ce serait très bien.
Pauvre fille à qui toutes les joies étaient refusées, elle pensa que la mort devrait être une espèce de bonheur puisque la mort ne voulait pas d’elle.
Eh bien, elle forcerait le trépas à la recevoir dans son ombre.
Oui, elle saurait mourir, et à cause de ce qu’elle avait enduré, Dieu lui pardonnerait cet acte de désespoir.
Elle se mit à marcher droit devant elle, d’un pas résolu, comme quelqu’un qui sait où il va.
Peu d’instants après, elle était arrivée, n’ayant rencontré aucun passant, sur le quai Gagarine.
La Néva était là, tout près d’elle : elle se jetterait dans l’eau profonde, et les flots l’emporteraient, et l’on ne retrouverait jamais son cadavre.
Il y avait tout près d’elle, dans la muraille d’une maison, une petite niche où apparaissait, au-dessous d’une lampe, l’image de la bonne Vierge.
Daria se prosterna.
— Ô divine mère, dit-elle, ayez pitié de votre servante ! Des gens se sont acharnés contre moi, des gens à qui je n’avais fait aucun mal ; et puis enfin, on m’a pris mon ami, qui était innocent, pour l’envoyer en Sibérie. À présent, je n’ai plus personne qui m’aime et je n’ai plus personne à aimer. N’est-ce pas, madame la Vierge, que vous ne serez pas en colère après moi, si je me dérobe à un désespoir que je suis trop faible pour porter, et si je me tue maintenant que je n’ai plus aucune raison pour vivre !
Comme elle achevait de parler, la petite lampe, devant l’image, s’éteignit tout à coup. Sans doute, sous un coup de vent.
Daria vit dans cet incident une réponse de la Vierge.
Elle crut que Marie lui disait :
— Cette lumière est morte ; fais comme elle.
Alors Daria se releva, et traversant le quai, elle marcha droit vers le fleuve.
À cause du froid qui était intense, ou à cause de l’instinct qui recule devant l’anéantissement, la jeune fille tremblait.
Elle se dit :
— Il le faut !
Et elle descendit résolument une des routes frayées qui conduisent vers la rivière.
Elle était étonnée d’une chose ; elle n’entendait pas de bruit.
Non, elle n’entendait pas le glissement sonore de l’eau qui coule.
Elle continua de descendre et, quand elle fut tout proche du bord, elle allait se laisser glisser.
Elle s’arrêta.
Hélas ! au milieu de tant d’angoisses, dans cette espèce de trouble qu’amène le désespoir, elle n’avait pas songé à une chose :
La Néva était prise.
Ainsi, cette fois encore, elle ne pourrait pas mourir !
Un couteau ?
Elle n’en avait pas.
Elle pensa à gagner le pont et à se précipiter de là sur la glace, plus dure que la pierre.
Mais le trépas, de cette façon, n’était pas certain, et il se pourrait qu’elle se blessât seulement, qu’elle souffrît beaucoup, et qu’elle survécut.
Que faire ?
Elle ne voulait plus vivre cependant ; non, elle ne le voulait plus !
Alors elle se souvint de choses qu’elle avait entendu dire ; que l’automne, cette année-là, était beaucoup moins rigoureux qu’à l’ordinaire, surtout depuis quelques jours ; et que l’on craignait une débâcle avant le véritable hiver.
Qui sait ? Elle trouverait peut-être, sur la surface dure de la Néva, quelque fente par où elle pourrait s’élancer dans l’eau.
D’ailleurs, elle se rappela aussi que c’est la coutume à Pétersbourg de creuser çà et là des trous dans la rivière glacée afin d’y puiser de l’eau.
Elle rencontrerait sans doute l’un de ces puits.
Dans cette espérance, elle se mit à marcher sur le fleuve, entre les glaçons qui hérissaient la grise surface.
Et n’était-ce pas une chose terrible, qui eût ému les âmes les plus dures que cette pauvre enfant désespérée, qui s’en allait toute seule, dans le froid, dans la nuit, cherchant la mort ?