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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XLIII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 699-702).

XLIII

DE LA NÉCESSITÉ D’UNE PELISSE, L’HIVER, À SAINT-PÉTERSBOURG

Pendant que Daria errait ainsi sur la Neva glacée, où donc était Darius ?

On se souvient que les moines de Saint-Séverin en délivrant Nadèje l’avait délivré aussi.

Pourquoi ?

Parce que Nadèje se suspendait aux bras de celui qu’elle aimait ; et l’on eût plus vite fait de couper les liens qui retenaient le jeune homme que de dénouer l’étreinte Nadèje.

Quand les moines à cheval se crurent assez loin de la place des Coursiers, ils firent halte.

Tiépolo apparut.

Nadèje ! cria-t-il, je me charge de la mettre en sûreté.

On la lui avait remise. Il l’emmena en effet, aux environs de Pétersbourg, dans une maison qu’il avait louée et où nous les retrouverons quelques jours.

C’est en vain que Nadèje exprima par ses signes qu’elle ne voulait pas être séparée de Darius.

Tiépolo l’entraîna.

Puis les moines se dispersèrent ; et Darius était resté seul, à demi-nu, dans le brouillard.

Que devenir ? Que faire ?

Évidemment la police chercherait à retrouver les condamnés enlevés et on ne tarderait pas à s’emparer de lui. Il était horriblement perplexe.

Cependant il éprouvait une sorte de joie.

Si résolu qu’il eût été à subir le supplice et à partir pour la Sibérie, cette délivrance, dont il ne s’expliquait pas les motifs, lui apparaissait comme une grâce céleste.

Il résolut d’en profiter ; la liberté qui lui était rendue il la défendrait puisqu’il en avait le droit, étant innocent.

Mais où se dérober ?

À demi-nu comme il l’était, les passants ne manqueraient pas de s’inquiéter de lui et le désigneraient à quelque homme de police ; et il serait repris.

Par bonheur, le brouillard était très-épais et mettait sur les épaules du jeune homme comme une espèce de vêtement.

Il s’en alla le long des murailles.

Il souffrait beaucoup parce que le froid était très vif et lui piquait la peau ; mais il marchait cependant.

Son intention était de quitter la ville.

Une fois dans la campagne, il trouverait peut-être quelque hospitalière maison de paysan ou quelque hangar où il se cacherait jusqu’à la nuit.

Après une heure de marche, il se trouva dans une plaine.

Il avait de plus en plus froid.

De l’autre côté de la plaine, il vit une espèce de village.

Mais il hésita à se diriger de ce côté, parce qu’il n’avait pas d’argent pour entrer à l’auberge.

Cependant il ne pouvait pas rester sans abri par cette froide journée. Et, comme il n’avait bu le matin qu’une tasse de thé, il sentait qu’il avait grand faim déjà.

Eh bien, il irait dans le village ; il mendierait s’il le fallait ; on aurait pitié de lui.

En s’orientant du regard, il reconnut que l’assemblage de maisons vers lequel il s’avançait devait être une espèce de petit port comme on en rencontre assez fréquemment, aux environs de Saint-Pétersbourg, sur les bords de la Néva.

C’est dans ces maisonnettes de bois qu’hivernent les mariniers pendant les mois où la Néva n’est pas navigable.

— Tant mieux, pensa-t-il. Les marins sont de braves gens. Ils m’accueilleront. Je suis sauvé.

Et il marcha encore plus vite.

Mais tout à coup il s’arrêta.

Que lui était-il donc arrivé ? Ceci :

Il sentait que ses bras nus, que ses jambes aussi n’obéissaient plus à sa volonté.

Ce qu’éprouverait quelqu’un qui deviendrait statue, il l’éprouva.

En même temps, sans s’être fermés, ses yeux se voilèrent d’un nuage opaque.

Et, brusquement, il tomba tout de son long, inerte, insensible, mort peut-être.

Darius était gelé.