Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XLIV
XLIV
LE TRIPLE ROUBLE DE PAUL Ier
Lorsque Alexandre Palkine tint entre ses mains le médaillon où était écrite la route du trésor, il frissonna de rage.
Au lieu de quelques indications faciles à suivre, ce qu’il avait devant lui, c’était un mystère peut-être indéchiffrable.
Évidemment, le tzar Paul, plein de manies enfantines, avait dû accumuler les difficultés dans cet étrange cryptogramme.
Mais Alexandre Palkine ne perdit pas courage. Il voulait la richesse, il voulait la puissance.
Après avoir écrit une lettre pour sa sœur, il quitta son habitation mondaine, se rendit au couvent de Saint-Séverin où il pourrait réfléchir avec plus de tranquillité.
Dès qu’il fut dans sa cellule, il plaça le rouble sur la table ; et, les deux poings aux tempes, il considéra longuement les signes mystérieux.
Nos lecteurs se souviennent du triple rouble dont nous avons donné le fac-similé. Nous croyons devoir le remettre sous leurs yeux.
Ce qui frappa d’abord Alexandre Palkine, ce fut la fréquente réapparition des « l ».
D’ordinaire ces « l » apparaissaient trois par trois. Mais quelquefois leurs trios étaient interrompus par un « s ».
Certainement c’était par les « l » qu’il fallait commencer à deviner le sens de l’inscription.
Alexandre Palkine écarta d’abord l’idée que chacune des « l » représentât une lettre, car il n’existe pas ou presque pas de mots où se trouvent de suite trois lettres semblables.
Ainsi, ce devait être l’ensemble des trois « l » qui formait un signe représentatif. Cependant que venaient faire en ce cas les « s » entre les « l » ?
Il y avait là déjà une difficulté grave.
Mais, n’importe ! Il fallait laisser cela de côté pour le moment, et partir de ce principe que les « lll » signifiaient une lettre et n’en signifiaient qu’une.
Alexandre Palkine n’ignorait pas que la lettre « e » est celle qui se représente le plus fréquemment dans une phrase d’une certaine longueur.
Et il supposa au premier abord que les « lll » étaient là pour remplacer « e ».
Cependant il hésitait à se l’affirmer a lui-même.
Si commune que soit la lettre « e », il était presque inadmissible que dans une phrase quelconque elle se reproduisît avec la fréquence de ces « lll ».
Non, ce n’était pas possible.
Mais alors ces « lll » ne devaient pas signifier une lettre puisque aucune lettre n’est aussi fréquente que l’ « e ».
Donc, dès le commencement de son travail, Alexandre Palkine était arrêté par un obstacle peut-être insurmontable.
Si ce signe « lll » n’était pas une lettre, qu’était-il donc ?
Une idée lui vint.
C’était une ponctuation peut-être.
Mais non. D’abord, il était invraisemblable que le tzar Paul, qui n’avait pas séparé les mots dans son inscription, se fût avisé de ponctuer sa phrase.
Comme Alexandre Palkine prononçait mentalement ces paroles : « séparé les mots » une pensée lui traversa l’esprit.
Les « lll », n’étant pas une lettre ni une ponctuation, étaient peut-être, précisément, un signe choisi pour séparer les mots de l’inscription ?
Cette hypothèse eût expliqué leur apparition fréquente et le problème aurait été singulièrement simplifié ; car rien n’est plus aisé à deviner qu’un cryptogramme où chaque mot est séparé du suivant.
Alexandre Palkine résolut d’admettre provisoirement cette base de réflexions ; il convint avec lui-même qu’il ne fallait tenir aucun compte des « lll » et que ce signe n’était là que comme un trait d’union entre les diverses parties de la phrase.
Il s’attaqua aux autres signes.
Par malheur, il reconnut qu’aucun de ceux-ci n’apparaissait avec une fréquence assez singulière pour qu’on pût reconnaître celui qui représentait l’e.
Il résolut d’essayer d’un autre moyen et il étudia en particulier ce qu’il supposait être des mots, c’est-à-dire les groupes de signes placés entre « lll » et « lll. »
Il observa d’abord les mots les plus courts.
Ainsi, à la quatrième ligne de l’inscription, il vit entre deux « lll » le groupe suivant : 3 P t.
S’il ne s’était pas trompé jusque-là il était en face d’un mot de trois lettres.
Les mots de trois lettres sont assez rares, et lorsque trois signes isolés se représentent assez fréquemment dans une phrase cryptographique, on peut affirmer qu’ils signifient un des mots usuels de la langue, comme : « est, ont, mon, les, mes, vos, ils, etc., etc. »
Par malheur, « 3 Pt. » ne se trouvait qu’une fois sur le rouble de Paul Ier, et par conséquent ce triple chiffre pouvait vouloir dire un mot plus rare, comme « roc, mur, soc, sur, etc., etc… » On ne pouvait donc pas espérer d’en deviner, ne fût-ce qu’avec probabilité, le sens réel.
Alexandre Palkine remarqua alors que les mots de trois signes revenaient assez fréquemment dans l’inscription et que, pourtant, aucun d’eux n’était absolument pareil à l’autre.
Fallait-il donc supposer que les mots de trois lettres les plus usuels de la langue avaient été écartés à dessein de l’étrange inscription ?
Mais comment expliquer sa présence assez souvent répétée de mots de trois lettres, — rares ?
Décidément ce n’était pas de cette façon qu’il parviendrait à deviner le mystère et, abandonnant momentanément l’observation des groupes de signes, il en revint à l’observation de chaque signe en particulier.
« s » le frappa.
« s » réapparaissait très souvent, c’était peut-être l’ « e » !
Mais ce signe se trouvait trois fois de suite à la cinquième ligne de l’inscription.
Ceci était plus qu’étrange.
Il n’y a pour ainsi dire pas de mots où la même lettre se représente trois fois de suite et, à moins de supposer un mot comme « recréée », ou de croire qu’il y eût une erreur dans l’inscription, l’ « s » devait être comme les « lll », non pas une lettre, mais un caractère quelconque placé là pour diviser les mots ou peut-être pour dérouter le lecteur.
Or, Alexandre Palkine — qui raisonnait toujours d’après cette hypothèse que les « lll » n’étaient qu’une espèce de trait d’union entre les paroles écrites — remarqua que l’ « s » se trouvait fréquemment placé au milieu du chiffre « lll » comme pour le diversifier et pour le rendre plus singulier, plus obscur.
Il eut un petit sursaut de joie ; il avait découvert une chose du moins : l’ « s » était un signe nul, uniquement employé pour dérouter la curiosité.
Cela était probable. Cela était certain.
Donc Alexandre Palkine avait déjà deviné ceci, que l’ « s » ne signifiait rien et que les « lll » n’étaient également qu’un signe inutile intermédiaire entre les mots.
Il reprit espoir, et il se hâta de copier sur une feuille de papier, toute l’inscription cryptographique en supprimant les « s », signes nuls, et les « lll », signes intermédiaires.
Il obtint ceci :
p8= n8✕ v⁂Np 3Pt PN8
2PN =8=✛✕ ⁂pa NPa R!N
p8✛v XN: aNP✛, ⁂pa NPa
aXN p8✛ ✕N: ;7⁂a4 zN
a⁂t R 2P8;; =⁂pa N⁂3
✕N: ;N✕RR ;P8 a⁂tz R
p8 p8 ⁂p z8⁂p✕NN✛v⁂
Le problème était encore très compliqué, mais Alexandre Palkine pouvait espérer d’en trouver la solution, — s’il n’avait pas fait fausse route jusqu’à ce moment.
Ce qui sautait encore aux yeux, c’était l’extraordinaire fréquence des groupes de trois signes, c’est-à-dire des mots de trois lettres.
Il n’y en avait pas moins de vingt.
Comment se pouvait-il faire que tant de mots aussi courts eussent trouvé place dans une phrase quelconque ?
Et ce qu’il y avait de très étrange aussi, c’était que ces petits mots étaient presque tous différents les uns des autres.
Deux seulement étaient pareils : « ⁂Pa » et « Npa » se trouvaient répétés deux fois et presque coup sur coup.
Mais pas d’autres mots semblables entre eux ; et, cela était si singulier qu’Alexandre Palkine en arriva à se demander si les groupes de trois signes étaient bien véritablement des mots, si c’étaient, du moins, des mots complets.
Le tzar avait peut-être écrit par abréviations ; et Alexandre Palkine frémit, car, dans ce cas, il serait sans doute impossible de déchiffrer l’inscription.
Cependant, il ne se découragea pas, et il continua son travail.
Le signe « N » se reproduisait dix-sept fois.
Les signes « ⁂ », « p » et « 8 » douze fois.
Le signe « P » onze fois.
Le signe « a » dix fois.
Le signe « ✕ » huit fois.
Les signes « v », « ; », « ✛ » et « R » cinq fois.
Les signes « : », « 7 » et « = » quatre fois.
Les signes « 2 », « z » et « t » trois fois.
Le signe « 3 » deux fois.
Et enfin, les signes « d », « n », « ! », « , », « 4 », ne se trouvaient reproduits qu’une seule fois.
En raisonnant d’après les règles ordinaires, le signe « N », qui se reproduisait dix-sept fois, aurait dû être « e ».
Alexandre adopta cette première base ; mais après un travail très long d’esprit, il n’obtint aucun résultat satisfaisant.
Immédiatement après « N » c’étaient les trois signes « ⁂ », « 8 » et « p » qui se rencontraient le plus souvent.
Lequel était l’ « e » ?
Était-ce les « ⁂ » ?
Il essaya.
Précisément les « ⁂ » se trouvaient dans le groupe « ⁂pa » qui était lui-même reproduit deux fois.
Ceci le frappa.
Si les « ⁂ » étaient l’« e » pourquoi, « ⁂pa » ne voudrait-il pas dire « est » troisième personne de l’indicatif du verbe être ?
Il entrevit une lueur.
Il admit que le « p » signifiait « s » et que « a » signifiait « t ».
Il appliqua cette découverte et remarqua tout d’abord que vers la fin du cryptogramme se trouvait un petit mot composé de « ⁂ » et de « p » ; ce groupe signifiait donc « es » ; et plus loin il retrouva encore ces deux signes immédiatement précédés des signes « z » et « 8 ».
« es » étant admis comme seconde personne de l’indicatif du verbe être, les deux lettres précédentes pouvaient être « tu » ; car un vague sens apparaissait et l’on obtenait « tu es ».
Il est vrai que ceci contredisait la première découverte où « a » avait été admis comme représentatif de la lettre « t ».
Mais n’importe, Alexandre Palkine avait l’impression qu’il ne se trompait pas dans sa seconde hypothèse et il continua son travail d’après cette base convenue.
Après « z 8 ⁂ p », apparaissait « ✕ » suivi du signe « N » deux fois répété.
Deux lettres répétées au milieu d’un mot ne pouvaient être que deux consonnes pareilles.
Les deux « N » étaient donc deux consonnes semblables, et « ✕ » était une voyelle.
Or, Alexandre Palkine avait trouvé « tu es » ; et, notez bien ceci, les mots qu’il étudiait se trouvaient à la fin du cryptogramme.
Un éclair lui traversa l’esprit.
Le dernier groupe, — après les indications de la route à suivre — pouvait vouloir dire : « Tu es arrivé. »
Et, en effet, le signe « ⁂ » c’est-à-dire l’« e » se reproduisait à la fin du groupe ; les deux « N » étaient justement à la place où devaient être les deux « r » et la voyelle « ✕ » tenait la place de « a ».
Il sentit qu’il ne se trompait pas ; et son cœur se gonflait de joie, car, d’un seul coup, il n’avait pas découvert moins de huit caractères.
« z » c’était le « t ».
« 8 » c’était l’« u ».
« ⁂ » c’était l’« e ».
« p » c’était l’« s ».
« ✕ » c’était l’« a ».
« N » c’était l’« r »
« ✛ » c’était l’« i »
« v » c’était le « e »
Il appliqua immédiatement sa découverte à tous les autres mots, et, inscrivant les lettres véritables au-dessus des signes représentatifs, il obtint ceci :
| u | v | i | e | s | v | ||||||||||||||||
| 2 | P | 8 | z | P | : | v | ✛ | 7 | d | N | ⁂ | p | z | P | v | ||||||
| s | u | u | v | e | r | s | u | ||||||||||||||
| p | 8 | = | n | 8 | ✕ | v | ⁂ | N | p | 3 | P | t | P | 8 | N | ||||||
| u | i | a | e | s | |||||||||||||||||
| 2 | P | N | = | 8 | = | ✛ | ✕ | ⁂ | p | a | N | P | a | R | ! | N | |||||
| s | u | i | v | a | r | r | i | e | s | r | |||||||||||
| p | 8 | ✛ | v | X | N | : | a | N | P | ✛ | , | ⁂ | p | a | N | P | a | ||||
| a | r | s | u | i | a | r | e | r | |||||||||||||
| a | X | N | p | 8 | ✛ | ✕ | N | : | ; | 7 | ⁂ | a | 4 | z | N | ||||||
| e | s | u | e | s | r | e | |||||||||||||||
| a | ⁂ | t | R | 2 | P | 8 | ; | ; | = | ⁂ | p | a | N | ⁂ | 3 | ||||||
| a | r | r | a | u | e | ||||||||||||||||
| ✕ | N | : | ; | N | ✕ | R | R | ; | P | 8 | a | ⁂ | t | z | R | ||||||
| s | u | s | u | e | s | t | u | e | s | a | r | r | i | v | é | ||||||
| p | 8 | p | 8 | ⁂ | p | z | 8 | ⁂ | p | ✕ | N | N | ✛ | v | ⁂ |
En considérant avec soin le nouveau tableau qu’il venait de faire, Alexandre Palkine demeura de plus en plus convaincu que beaucoup d’abréviations avaient été employées par le tsar Paul Ier.
En effet, les mots eux-mêmes dont il avait découvert toutes les lettres ne présentaient aucun sens précis, — à l’exception des derniers.
« Tu es arrivé » avait une signification claire ; mais jusqu’à présent, c’était tout ce qu’on pouvait comprendre nettement du cryptogramme.
Au milieu de la deuxième ligne, le groupe « v ⁂ N p » signifiait « vers ».
Était-ce tout un mot ? Ou bien n’était-ce qu’une abréviation ?
Alexandre Palkine poussa un cri.
Ce ne devait être qu’une abréviation, et sans doute il fallait lire : verstes ; car le mot « verste » — mesure russe des distances — avait pu et même avait dû être employé dans l’itinéraire du trésor.
Sans doute, avoir découvert ce mot était peu de chose, puisque la connaissance d’aucune nouvelle lettre n’en résultait ; cependant cette trouvaille avait ceci d’important qu’on en pouvait conclure que le mot placé devant « verste », était un nombre.
Or, dans le groupe précédent : « n 8 ✕ » deux lettres étaient déjà connues, « u et a ».
Quel est le nom dénombré où se trouvent ces deux lettres ?
Le nombre quatre ; il n’y en a pas d’autre.
Ainsi « n 8 ✕ » signifiait quatre, ou pour mieux dire « qua » abréviation de quatre.
Alexandre Palkine était convaincu qu’il s’agissait de quatre verstes ; et en outre il avait une lettre de plus : « n » signifiait « q ».
Il est vrai que cette découverte lui fut peu utile, car le signe « n » ne se trouvait qu’une fois dans l’extraordinaire inscription.
Alexandre Palkine étudia un autre groupe placé au commencement de la quatrième ligne et dont tous les signes lui étaient connus, c’était « p 8 ✛ v » qui signifiaient « suiv ».
Évidemment cela voulait dire suivre, suivant ou suivez.
Mais que fallait-il suivre ?
Dans le groupe qui venait immédiatement après et qui était composé de trois signes : « ✕ N : » deux signes étaient déjà devinés ; les deux premiers qui signifiaient « ar ».
Par conséquent on pouvait dire que le rouble ordonnait de suivre une route, ou des indications sur le chemin, lesquelles étaient exprimées, au moyen d’un mot commençant par les lettres « ar ».
Alors Alexandre se souvint du récit qu’il avait fait lui-même au père Villemain ; il se rappela que le tsar Paul, en quittant les monts Ourals, avait fait des marques sur des rocs et sur des arbres.
« Arbre » commence « ar ».
Il n’y avait pas à en douter, le rouble disait : « suivez arbre ; » et une nouvelle lettre était révélée : il était sûr que « : » signifiait « b ».
Cette trouvaille était d’autant plus importante, que le groupe « ✕ N : » c’est-à-dire le mot : « arbre » se reproduisait trois fois dans le cryptogramme.
Alexandre Palkine espéra de plus en plus, et redoubla d’énergie intellectuelle.
Ses yeux remontèrent vers la première ligne, et il l’étudia patiemment.
Il remarqua le deuxième groupe « Z P : » dont le premier signe « Z » voulait dire « t » et dont le dernier « : » voulait dire « b ».
Entre ces deux consonnes, il ne pouvait se trouver qu’une voyelle.
Alexandre Palkine prononça successivement « tab, teb, tib, tob, tub, tyb. »
Aucune de ces syllabes ne paraissait fournir un sens. D’ailleurs il connaissait les signes de « a » de « e » de « i » et de « u » ; et ce n’était pas l’un des signes représentatifs de ces lettres qui se trouvait placé entre les deux consonnes « t » et « b ».
Restait donc l’hypothèse de « tob » ou de « tyb » ; c’est-à-dire que « P » devait signifier « o » ou « y ».
Il répéta longtemps « tob » puis « tyb », cherchant un sens possible.
Tout à coup il s’écria :
— Tob, tob, c’est-à-dire « Tobolsk » !
En effet, il savait que la mine de platine se trouvait dans les monts Ourals et qu’elle devait être par conséquent dans le gouvernement de Tobolsk.
En outre il tenait maintenant une lettre de plus du mystérieux alphabet : « P » signifiait « o ».
Ceci étant admis, le groupe qui commençait le cryptogramme : « 2 P 8 » était facile à deviner, à cause de sa position devant Tobolsk ; il signifiait certainement « gou, » abréviation de gouvernement. Et un autre signe « 2 » voulant dire « g » était découvert.
Or ce groupe « 2 P 8 » c’est à dire : « gou » se reproduisait à la sixième ligne du cryptogramme ; mais cette fois, il était suivi de « ; » deux fois répété.
Après « gou » deux lettres pareilles ne pouvaient être que deux consonne.
Quelles étaient donc les deux consonnes représentées par « : : » ?
Il essaya de toutes l’une après l’autre.
Goubb, goucc, goudd, n’offraient aucun sens ; mais « gouff », pouvait être l’abréviation de « gouffre. »
Et quoi de plus probable que la mention d’un gouffre dans l’itinéraire de Paul premier ?
Cela était certain ; c’était « gouffre » qu’il fallait lire, un signe de plus était découvert, et un signe de plus était deviné : « ; » signifiait « f ».
Cette dernière découverte accomplie, il porta son attention sur la dernière ligne dont tous les signes lui étaient connus : « p 8 », c’est-à-dire « su », « p 8 », c’est-à-dire « su », « ⁂p » c’est-à-dire « es » « Z 8 » c’est-à-dire « tu » « ⁂p » c’est-à-dire « es » « ✕ N N ✛ V ⁂ » c’est-à-dire « arrivé ».
Mais que pouvaient donc vouloir dire « su » « su » « es » ?
Alexandre Palkine n’hésita que quelques instants.
Puisqu’il s’agissait, dans l’inscription, d’une route à suivre, « su », « su », « es » devaient être mis là pour « sud », « sud », « est ».
Tout allait donc bien.
Les choses s’éclaircissaient de plus en plus et Alexandre Palkine se sentait de moins en moins éloigné de la réussite suprême.
Quelques derniers efforts lui firent découvrir qu’à la première ligne du cryptogramme le groupe « V ✛ 7 », dont les deux premiers signes lui étaient connus, devaient signifier « vil », c’est-à-dire ville ou village ; et il y gagna de savoir que le signe « 7 » signifiait « l », ce qui lui permit de deviner à la cinquième ligne, que le groupe « ;7a⁂4 » signifiait « flech », c’est-à-dire « flèche ».
La découverte du « c » représenté par « a » fut d’un prix inestimable. Elle lui permit de trouver à la troisième et quatrième ligne que les groupes « ⁂pa » et « NPa » signifiaient « esc » et « roc » c’est-à-dire, selon toute apparence : escalade et rocher.
Désormais la trouvaille complète n’était plus qu’une affaire de temps ; et Alexandre Palkine se sentit d’autant plus joyeux que la première ligne du cryptogramme — la plus importante, parce qu’elle indiquait le point de départ du chemin — lui apparaissait comme tout à fait devinée ; car tous les signes lui en étaient connus à l’exception du signé « d » qui ne se reproduisait qu’une fois dans toute l’inscription, mais ce signe ne l’embarrassa pas.
Si l’on ne tenait pas compte de ce « d », le dernier groupe signifiait « restov » et cela ne voulait rien dire.
Mais en supposant que ce « d » fut le représentatif de « p », — et rien n’empêchait de le supposer puisque la lettre « p » ne s’était pas encore produite dans la phrase, — en supposant, dis-je, que « d » signifiât « p », il fallait lire « prestov » c’est-à-dire : près tov, ou plus complètement « près Tovna » et il pouvait exister, dans le gouvernement de Tobolsk une bourgade de ce nom.
Nous ne rendrons pas compte des derniers efforts d’Alexandre Palkine ; ces sortes d’études, si profondément intéressantes qu’elles soient pour quelques-uns, pourraient fatiguer beaucoup de nos lecteurs. Il nous suffira de dire qu’après quinze heures d’un travail acharné, Alexandre Palkine avait obtenu la traduction suivante du rouble de Paul Ier :
| g | o | u | t | o | b | v | i | l | p | r | e | s | t | o | v | ||||||
| 2 | P | 8 | z | P | : | v | ✛ | 7 | d | N | ⁂ | p | z | P | v | ||||||
| s | u | d | q | u | a | v | e | r | s | m | o | n | o | u | r | ||||||
| p | 8 | = | n | 8 | ✕ | v | ⁂ | N | p | 3 | P | t | P | 8 | N | ||||||
| g | o | r | d | u | d | i | a | e | s | c | r | o | c | r | |||||||
| 2 | P | N | = | 8 | = | ✛ | ✕ | ⁂ | p | a | N | P | a | R | ! | N | |||||
| s | u | i | v | a | r | b | c | r | o | i | x | e | s | c | r | o | c | ||||
| p | 8 | ✛ | v | X | N | : | a | N | P | ✛ | , | ⁂ | p | a | N | P | a | ||||
| c | a | r | s | u | i | a | r | b | f | l | è | c | h | t | r | ||||||
| a | X | N | p | 8 | ✛ | ✕ | N | : | ; | 7 | ⁂ | a | 4 | z | N | ||||||
| c | e | n | g | o | u | f | f | d | e | s | c | r | e | m | |||||||
| a | ⁂ | t | R | 2 | P | 8 | ; | ; | = | ⁂ | p | a | N | ⁂ | 3 | ||||||
| a | r | b | r | a | f | o | u | c | e | n | t | ||||||||||
| ✕ | N | : | ; | N | ✕ | R | R | ; | P | 8 | a | ⁂ | t | z | R | ||||||
| s | u | s | u | e | s | t | u | e | s | a | r | r | i | v | é | ||||||
| p | 8 | p | 8 | ⁂ | p | z | 8 | ⁂ | p | ✕ | N | N | ✛ | v | ⁂ |
C’est-à-dire :
GOU. TOB. VIL. PRES TOV. SUD. QUA. VERS. MON. OUR. GOR. DU DIA. ESC. ROC. R!N. SUIV. ARB. CROIX. ESC. ROC. CAR. SUI. ARB. FLECH. TR. CEN. R. GOUFF. DESC. REM. ARB. FRARR. FOU. CENT. R. SU. SU. ES. TU ES ARRIVÉ.
Ou en termes plus explicites :
« Gouvernement de Tobolsk, village près de Tovna, sud quatre verstes, monts Ourals, gorge du diable, escalader roc. — (ici un groupe resté inconnu) : « RIN ») suivez arbre marqué d’une croix, escaladez roche carrée, suivez arbres marqués d’une flèche, trois cents. — (Ici le signe R resté inconnu.) Sud Sud Est — tu es arrivé. »
Il était certain qu’avec de telles indications un homme tel qu’Alexandre Palkine pouvait entreprendre et mener à bien la recherche du trésor.
Sa joie était immense.
Il saisit le papier où il avait écrit le résultat de ses efforts, sortit de sa cellule et se rendit dans celle du père Villemain.
— Mon père, cria-t-il, le monde nous appartient ; car j’ai trouvé le triple rouble de Paul Ier, et j’ai déchiffré les mystères de l’inscription qu’il porte !
Puis il expliqua tout au père Villemain ; comment le rouble était tombé en sa puissance et par quelle énergie d’intelligence il était parvenu à lire ce qui avait été gravé dessus.
En même temps il lui montra la page où il avait écrit et il lui fit épeler les abréviations.
Le jésuite était extasié.
C’était donc vrai ? Ils allaient, lui et son complice, posséder les plus énormes richesses qu’un homme eût jamais rêvées et peut-être aussi la puissance suprême.
— Oui, oui, s’écria Alexandre Palkine, nous avons réussi ! mais maintenant, il n’y a plus un instant à perdre et il faut que nous partions pour Tovna.
— Pour Tovna ?
— Sans doute, puisque c’est là que le rouble indique le point de départ.
— Eh bien, nous partirons sur l’heure cria le père Villemain, les yeux pleins d’une joie ardente.
Mais en ce moment, un éclat de rire strident retentit derrière eux.
Ils s’étonnèrent.
Mais ils se souvinrent que, par ordre du prieur, Natache avait été enfermée dans un petit oratoire voisin de la cellule.
Le rire de cette femme, qui sans doute les avait entendus, les glaça d’épouvante.
De quoi riait-elle, puisqu’ils triomphaient ?
Le jésuite marcha vers l’oratoire, en ouvrit la porte et dit :
— Tais-toi, femme.
Mais à peine la porte fut-elle ouverte que Natache se précipita dans la cellule, saisit le papier qu’Alexandre Palkine avait à la main, le parcourut rapidement, et se mit à rire devant les deux hommes stupéfaits, d’un rire plus strident encore.
— Ah ah ! cria-t-elle, je n’avais pas tort de me réjouir. Tu crois avoir deviné l’inscription du triple rouble, n’est-ce pas, Alexandre Palkine ? Eh bien, tu te trompes. Oh ! tu as été très ingénieux, tu as presque tout deviné ; mais pas tout. Et ce qui te manque, c’est précisément ce qui est indispensable.
— Que veux-tu dire ? cria Alexandre.
— Tu as lu, n’est-ce pas ? — je viens de le voir, là, sur le papier, — tu as lu, village de Tovna ? Eh bien tu t’es trompé. Oui, en cela seulement ; mais c’est le principal. Il n’y a pas dans les monts Ourals de ville ni de village qui se nomme Tovna ; et comme, si tu ignores le point de départ, toutes les autres indications deviennent nulles, tu ne découvriras pas la mine de platine.
Alexandre Palkine avait repris la feuille de papier où était son explication.
— Va, va ! cherche, dit-elle, tes efforts seront vains ; ce que tu n’as pas découvert, tu ne le découvriras pas.
— Et vous, demanda le jésuite, savez-vous le mot qu’il faudrait lire ?
— Oui, dit-elle, pleine d’orgueil, je le sais depuis que j’ai jeté les yeux sur cette feuille, car la clé de l’inscription impériale m’est connue.
— À toi ? dit Palkine.
— À moi, dit Natache. Le tsar Paul Ier s’est servi de deux ouvriers ; l’un, Morozoff, a soustrait un second exemplaire du rouble ; mais l’autre, Barakine, a été d’une adresse plus grande ; un jour que le tsar les regardait travailler, il lui a volé dans sa poche, par suite de je sais quel pressentiment, une feuille qui en sortait à demi, et sur cette feuille, le tsar avait écrit la clé de son inscription. De cette clef, Barakine n’a pas pu en faire usage, puisqu’il a été envoyé en Sibérie où il est mort ; mais avant de mourir, il m’a confié son secret, et moi seule, aujourd’hui, je pourrais déchiffrer entièrement les caractères du triple rouble.
Sans doute elle disait vrai et, se sentant maîtresse de la situation, elle considérait fièrement les deux hommes inquiets.
— Et que veux-tu en échange de ton secret ? demanda le jésuite.
— Je veux, s’écria Natache, partager le trésor avec vous, et devenir impératrice si Alexandre Palkine devient empereur !
