Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XLV
XLV
BONTÉ DU HASARD
On se souvient que nous avons laissé la pauvre Daria cherchant la mort dans la nuit, essayant de découvrir, sur la Néva glacée, quelque trou par où se précipiter.
Hélas ! tous les espoirs devaient la tromper, même celui du trépas, et elle se sentait bien lasse, et elle avait bien froid, se meurtrissant les pieds à des angles de glaçons.
L’idée qu’elle pourrait mourir gelée, lui fut douce un instant. Qu’importait l’espèce de mort, pourvu qu’elle ne souffrît plus ?
Mais la mort par la congélation est assez longue à venir, le jour ne tarderait pas à paraître ; et peut-être on viendrait au secours de Daria avant qu’elle ne fût tout à fait trépassée.
Ce qui lui fallait, c’était la mort immédiate, soudaine.
Elle continua de marcher sur le fleuve gelé.
Elle rencontrait de temps en temps des fentes où elle entendait bouillonner un peu d’eau — car, à cause de la température relativement assez douce, la glace n’était pas d’une très grande épaisseur.
Mais ces fentes étaient trop étroites pour que le corps de Daria pût y passer, et elle cherchait encore, toujours.
Elle aperçut, tout à coup, assez près d’elle, une forme plus obscure que le brouillard de la nuit et qui devait être quelque bateau.
C’était une de ces grandes barques pontées qui amènent à Pétersbourg le bois des sapinières du Nord.
Sans doute, ses propriétaires, absents ou ivres de vodki au moment où la rivière avait commencé à charrier, n’avaient pas eu le temps de mettre leur barque à l’abri, et le lendemain, il avait été trop tard.
En voyant ce bateau abandonné, Daria reprit courage.
Il se pouvait qu’autour de la barque, on eût ménagé quelques puits, et alors la mort lui serait possible.
Elle s’avança rapidement.
Elle tourna autour du bateau ; mais la glace s’adaptait étroitement aux contours de la barque.
Pas de solution de continuité, pas de chemin vers l’éternel sommeil.
Alors elle pensa que la partie inférieure du bateau descendait sans doute au-dessous de la glace, et elle pourrait peut-être se jeter dans la rivière en ouvrant quelque écoutille de l’embarcation ou en soulevant quelque planche de la cale.
Il fallait donc qu’elle pénétrât dans la barque.
Cela lui fut assez facile à cause d’un glaçon surélevé qui se trouvait là.
Elle se hissa, et déjà elle allait se laisser glisser dans le bateau, lorsqu’elle s’arrêta stupéfaite, extasiée ; et deux cris, tout tremblants d’une joie suprême, s’élevèrent à la fois dans la nuit !
— Darius ! criait Daria.
— Daria ! criait Darius.
Et s’étant précipités l’un vers l’autre, ils se tenaient étroitement embrassés avec des larmes et des sanglots d’ivresse.