Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XLVI
XLVI
CRUAUTÉ DE LA NATURE
Décrire la joie des deux amoureux, cela n’est pas possible.
Avoir été si cruellement séparés, et se retrouver tout à coup !
C’est avec ces soudaines clémences que Dieu fait oublier aux hommes tous les malheurs, tous les désespoirs.
Ils se serraient les mains, ils se regardaient, ne pouvant se lasser de se reconnaître.
Ils ne parlaient pas, se bégayaient, tant leur délicieuse émotion faisait trembler leur voix.
Mais enfin, s’étant assis dans le fond de la barque, à côté d’un petit poële allumé, ils se racontèrent l’un à l’autre, leurs tristes aventures.
Vous pensez si le récit de Daria fit frémir Darius de colère et d’épouvante ; et vous devinez combien les angoisses supportées par Darius mouillèrent de larmes les yeux de Daria.
Mais c’étaient des larmes heureuses, maintenant. Tout était oublié, puisqu’ils étaient ensemble.
Cependant, comment pouvait-il se faire que Darius fut dans une barque, sur la Néva, lui, que nous avons vu tomber gelé, dans une plaine, près d’un village ?
Voici ce qui s’était passé.
Darius s’était à peine laissé choir, immobile, que deux hommes, portant sur leurs épaules chacun l’extrémité d’un mât, étaient passés non loin de lui.
Voyant ce corps étendu, qui avait l’air d’un cadavre, ils s’étaient arrêtés et ils avaient jeté leur fardeau.
— Il est mort, dit l’un.
Non, dit l’autre, il respire encore
Et ils se précipitèrent sur lui.
À coups de poing, à coups de pied, ils se mirent à le battre, et ils lui pinçaient fortement sa chair nue et lui tiraient aussi les cheveux.
Puis, le saisissant chacun par une jambe, ils le traînèrent sur la neige glacée.
Le corps de Darius faisait des sauts sur la dure surface.
Ensuite les deux hommes, qui avaient l’air de deux bourreaux, et qui étaient en effet deux sauveurs, — ramassèrent ça et là le plus de neige qu’ils purent et en frottèrent violemment les membres de Darius.
Les coups de pied, les coups de poing et les bondissements sur la neige avaient ramené un peu d’activité dans les veines déjà congelées de Darius ; les robustes frottements achevèrent l’œuvre de résurrection.
— Qui es-tu ? demandèrent les hommes qui se trouvaient être deux mariniers habitant le village prochain, et pourquoi, ajoutèrent-ils, te promenais-tu, à moitié vêtu, dans cette plaine, par ce temps froid ?
Ils avaient de bonnes figures, ils parlaient avec brusquerie, mais sans dureté ; Darius eut confiance en eux.
Darius leur raconta toute son histoire, leur dit qu’il était innocent, et ce que les juges n’avaient pas voulu croire, ces deux braves gens le crurent.
Oui, ils eurent pitié de celui que tous avaient repoussé. Et l’un d’eux, après avoir mis une grossière pelisse sur les épaules nues de Darius, lui dit :
— Viens avec nous, nous te cacherons.
Ils le conduisirent dans leur izba, lui donnèrent à boire et à manger, et le virent avec plaisir reprendre des couleurs et se réconforter.
— J’ai une idée, dit l’un des mariniers, si tu restais ici, nos voisins s’apercevraient de ta présence. Et qui sait ce qui pourrait arriver ? Il y a de méchantes gens dans le monde. Mais voilà qu’il se trouve que nous avons une grande barque que nous n’avons pas retirée au moment où l’eau s’est prise. C’est une bêtise que nous avons faite ; mais notre bêtise servira à quelque chose. Écoute ; dès que la nuit viendra, nous te conduirons à cette barque ; tu trouveras un poële, tu emporteras quelques provisions, et tu te tiendras caché là dedans jusqu’à ce que la police ne songe plus à toi. C’est bien le diable si quelqu’un te déniche dans ce bateau perdu dans le fleuve.
Darius avait accepté, sans joie, il est vrai ; car, prisonnier dans le bateau, il ne pouvait pas rechercher Daria. Mais enfin il accepta ; il fallait d’abord se dérober à la police pour pouvoir retrouver un jour son amie.
Il fut fait comme il avait été convenu, et c’est ainsi que le jeune homme avait pu être dans la barque au moment où Daria y avait pénétré.
Ils se parlèrent bien longtemps, bien longtemps.
Ils formèrent mille projets d’avenir.
Ils resteraient cachés dans la barque jusqu’au moment où les marins, amis de Darius, croiraient qu’ils en pourraient sortir sans péril.
Puis ils s’en iraient dans quelque autre ville.
Darius, qui était un bon employé, trouverait une place dans quelque maison de commerce, et Daria, qui était bonne ouvrière, trouverait facilement de l’ouvrage.
Et ils se marieraient !
Ils se marieraient.
Il leur semblait qu’en prononçant cette parole, ils voyaient s’ouvrir devant eux un ineffable paradis.
S’épouser enfin, quelle ivresse.
Et ils étaient seuls, assis l’un près de l’autre, sentant la chaleur douce de leur souffle mêlé…
Mais ces deux êtres, tant éprouvés par le sort, étaient deux êtres angéliques.
Aucune mauvaise pensée ne pouvait traverser leurs âmes…
Ils se rapprochèrent encore, plus tendrement, aussi purement ; et bientôt, alanguis par la chaleur du poêle, ils s’endormirent dans des rêves délicieux.
Le crépuscule gris du matin mettait comme une vapeur plus claire dans les sombres brouillards.
Soudain un coup de canon.
Darius et Daria se réveillèrent surpris ; mais ils n’entendirent plus rien.
Ils se rendormirent.
Un autre coup de canon, assez lointain d’ailleurs, dut leur sembler un de ces grands bruits qu’on croit entendre en rêve.
Puis un troisième coup ne les réveilla pas non plus.
Ils étaient si brisés l’un et l’autre, par leurs terribles angoisses, et aussi par l’excès de leur joie récente, qu’ils se reposaient avec délice et obstination dans un profond et opaque sommeil.
Et ce sommeil était si épais, les séparait si bien de toutes les choses extérieures, qu’ils n’entendirent pas non plus d’étranges bruits qui ne tardèrent pas à suivre les coups de canon.
Que se passait-il donc ? Pourquoi le canon avait-il tonné et d’où provenaient ces bruits nouveaux ?
Une longue déchirure se produisit tout le long des quais avec un grand fracas ; la surface blême du fleuve se souleva en gonflements énormes qui éclatèrent en pièces avec de formidables détonations.
Ce vacarme effrayant et les brusques mouvements imprimés tout à coup à la barque, immobile jusqu’alors, tirèrent enfin Darius et Daria de l’engourdissement où ils étaient plongés.
Les deux enfants montèrent précipitamment sur le pont, et, tremblants, ils contemplèrent le terrifiant phénomène qui se produisait autour d’eux.
Le bateau était furieusement secoué ; à chaque instant, il recevait des chocs qui le soulevaient et le couchaient presque.
Le vent de la mer soufflait avec violence.
À la clarté de l’aube qui blanchissait déjà, on voyait de larges bancs de glaces qui, soulevés par les flots, se divisaient subitement avec d’affreux craquements, se heurtaient, et retombaient les uns sur les autres.
À l’immobilité, au calme absolu, avaient succédé le mouvement, la tempête, le chaos ; le fleuve endormi, caché captif tout à l’heure dans sa prison blanche et impassible, avait enfin rompu le mur qui l’étreignait et, libre maintenant, il revivait, puissant, terrible.
D’effrayants entassements de glaçons commençaient à suivre le courant, menaçant de briser et d’engloutir le bateau qui était emporté avec rapidité et tournoyait comme une frêle coquille au milieu de la fougueuse poussée des blocs derrière les blocs.
Pâles et stupéfiés, Darius et Daria, cramponnés à la barque, dépassèrent successivement le quai Gagarine, le Palais de marbre, le Jardin d’été, le Palais d’hiver et la forteresse, où le canon tonnait sans relâche maintenant.
À mesure que le jour grandissait, ils distinguaient plus nettement sur les bords une foule de curieux accourus pour assister à cette débâcle prématurée.
Des hommes de police couraient çà et là ; devant l’Amirauté, des officiers supérieurs donnaient des ordres.
Le danger était imminent ; de grands désastres étaient à craindre, et l’on prenait des mesures pour les éviter.
Quant à eux — les abandonnés — chercherait-on à les sauver ?
Les voyait-on seulement ? Tenterait-on quelque chose pour les arracher à une perte certaine ?
C’était peu probable.
D’ailleurs ne valait-il pas mieux qu’on les oubliât.
N’était-il pas préférable qu’ils s’éloignassent de cette société dont ils n’avaient que de nouvelles souffrances à attendre ?
Et puis, qui sait ? Le ciel devait veiller sur eux. Ils réussiraient peut-être à échapper aux mille dangers qui les entouraient.
Darius jeta un tendre regard sur Daria, son cœur se raffermit, et il résolut de lutter, au moins, de toutes ses forces.
Il saisit une longue gaffe et, avec une vigueur surhumaine, il se mit à repousser les amoncellements qui venaient par instants menacer de les écraser.
Bientôt même l’espoir rentra dans son âme, et il se prit à sourire à sa fiancée qui priait.
— Prends courage, Daria, dit-il, là-bas, c’est la mer, et peut-être c’est la liberté. Mes amis, les marins, m’ont donné d’abondantes, provisions ; espérons. Si nous ne sommes pas broyés avant d’atteindre le golfe, nous pourrons vivre encore !
— Mon cœur est tranquille, répondit la jeune fille, je suis prête pour la vie et pour la mort. Et puis, tu sais le proverbe : « Il fait bon mourir quand on n’est pas seul. ». Mais laisse-moi prier Dieu, pour qu’il nous sauve.
Mais tout à coup Darius frémit.
Le bateau approchait du pont Nicolas, l’unique pont de pierre à Saint-Pétersbourg, et les arches de granit présentaient leur pointe formidable.
L’embarcation allait peut-être se briser contre ce redoutable obstacle.
Par bonheur les glaçons arrêtés autour des arches enveloppèrent le bateau ; peu à peu il ralentit sa marche, puis il demeura immobile.
Or, une foule se pressait sur le pont au-dessus des jeunes gens.
Tout le monde était attentif à cette aventure terrible, et l’on s’apprêtait à porter secours aux deux malheureux, lorsqu’une femme, qui était parmi la foule, fit le geste de s’élancer et cria :
— Daria !
Daria reconnut Mme Ivanoff.
Terrifiée au milieu de la débâcle, n’ayant plus, ni pour elle, ni pour Darius, d’autre espoir qu’un miracle, elle tendit les bras vers cette femme qui avait toujours été douce et bonne pour elle et qui l’avait appelée « ma fille ».
Cependant sur le pont, des hommes avaient apporté des cordages, et les cordes commencèrent à descendre vers les deux jeunes gens.
Si le bateau, saisi dans un encombrement de glaçons, restait stationnaire encore pendant quelques instants, Darius et Daria pourraient s’accrocher aux cordes, et ils seraient enlevés, et ils seraient sauvés.
Penchée en avant du parapet, Mme Ivanoff suivait avec angoisse la descente des cordes.
Oh ! pourvu que cette barque ne s’avisât pas de bouger tout à coup, de glisser, de s’enfuir.
Non, Dieu ne permettrait pas que Daria, qui une fois encore lui était offerte, à elle, pauvre mère, lui fût une fois encore arrachée.
De leur côté, Darius et Daria avaient compris qu’on s’occupait de leur salut, et bien qu’il fût dangereux pour eux, pour Darius surtout, de reparaître à Saint-Pétersbourg, l’instinct de ne pas mourir s’était emparé d’eux, et ils élevaient leurs bras vers les cordes.
Et ces cordes, ils allaient les atteindre !
Quand, tout à coup — cruauté mystérieuse des choses — l’encombrement de glaçons remua, glissa, et la barque, violemment emportée, passa sous l’arche.
C’en était fait, plus d’espoir possible.
Ils iraient avec les blocs de glaces se perdre dans la vaste mer déserte.
Les gens qui étaient sur le pont avaient couru vers l’autre parapet, se disant que quelque nouvel obstacle allait peut-être retenir le bateau.
Mais non, la proue en apparut ; il ne fallait pas songer à jeter les cordes ; le temps manquait, et tout le monde comprit que ceux qu’on avait voulu sauver étaient irrémédiablement perdus.
Alors il se passa une chose terrible.
Une femme qui était dans la foule s’en dégagea en criant :
— Ma fille !
Et avant qu’on eût pu la retenir, elle enjamba le parapet et se précipita vers la barque qui fuyait.
Oui, de la hauteur du pont Nicolas — hauteur considérable — elle tomba la tête en avant.
Dans la barque ?
Non.
Mais tout près, sur un énorme glaçon flottant.
Et les gens groupés sur le pont considérèrent pendant quelques instants un spectacle étrange.
Le crâne brisé, toute sanglante, Mme Ivanoff, couchée sur le glaçon qui glissait non loin de la barque, tendait des bras désespérés vers la jeune fille du bateau, qui, elle-même, en vain retenue par Darius, se penchait vers la pauvre femme.
Et parmi le bouleversement tumultueux du fleuve délivré, la barque et le glaçon qui voguaient de conserve, emportaient les trois victimes vers la mer, qui allait bientôt s’ouvrir, là-bas, immense et terrible comme la mort.