Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XLVII
XLVII
QUELQU’UN QUI SEMBLE OUBLIÉ
Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, deux hommes et une femme, dans un traîneau confortable, firent halte devant la seule auberge du village de Krestov, dans le gouvernement de Tobolsk, au pied des monts Ourals.
Les deux hommes, c’étaient Alexandre Palkine et le père Villemain.
La femme c’était Natache.
Était-ce donc que l’association proposée par elle avait été acceptée par eux ?
Oui.
D’abord, Alexandre Palkine s’était révolté contre toute idée d’alliance avec Natache.
Mais lorsqu’il eut consulté les meilleures cartes sans trouver le nom de Tovna, lorsqu’il dut s’avouer à lui-même qu’il avait eu tort en lisant « près tov » c’est-à-dire « près Tovna » ; lorsqu’après de longues réflexions il reconnut qu’il y avait dans le groupe qui représentait le mot indispensable, un caractère qu’il ne pourrait jamais traduire, car ce caractère ne se trouvait qu’une fois dans tout le cryptogramme, alors disons-nous, il fallut bien qu’il cédât.
Les conventions furent échangées entre les complices.
Ils s’engagèrent par des serments, se remirent l’un à l’autre des lettres qui les liaient en les compromettant, et, quand cela fut fait, Natache, après s’être absentée pendant une heure, apporta à Alexandre Palkine, une feuille de papier jaunie, fripée.
Sur cette feuille, les signes mystérieux du cryptogramme, étaient tracés en regard des lettres de l’alphabet ordinaire.
Sans doute, se défiant de sa mémoire, le tsar Paul Ier avait jugé bon d’avoir une explication écrite ; mais, comme nous le savons, Barakine la lui avait volée.
Alexandre Palkine saisit le papier et parcourut rapidement.
Le chiffre « p » employé une seule fois dans le cryptogramme et, par conséquent, demeuré inconnu, ce chiffre signifiait « K. »
Ce n’était donc pas « près tov » (c’est-à-dire « près tovna ») qu’il fallait lire ; mais « Krestov » sans abréviation.
Et, en effet, il y avait dans le gouvernement de Tobolsk, un village du nom de Krestov.
Deux ou trois groupes de mots restés incomplètement connus, furent facilement devinés grâce à l’alphabet de Natache, et Alexandre Palkine obtint la traduction définitive de la mystérieuse inscription :
« Gouvernement de Tobolsk. Village de Krestov sud, quatre verstes. Monts Ourals. Gorge du diable. Escaladez roche pyramidale. Suivez arbres marqués d’une flèche. Trois cents pas. Gouffre. Descendre. Remonter. Arbre frappé de la foudre. Cent pas au sud-est. Tu es arrivé. »
Ainsi la route du trésor était parfaitement connue et, le lendemain même Alexandre Palkine, Natache et le père Villemain, ayant emporté avec eux les outils nécessaires, quittèrent Saint-Pétersbourg au point du jour.
Après de longues journées de route, ils ne s’arrêtèrent qu’un instant à l’auberge de Krestov.
Une impatience terrible les emportait ; et en même temps que par l’espoir, ils se sentaient troublés par une crainte profonde.
Au moment d’atteindre leur but, ils demandaient si ce but existait en réalité, et si tout cela n’était pas un rêve éblouissant.
Ils se mirent en route, tous trois, à pied.
Selon que le rouble l’ordonnait, ils firent quatre verstes vers le sud, à travers des fondrières et en suivant des sentiers de montagne, car ils étaient dans les monts Ourals.
Ils se trouvèrent dans une gorge à l’aspect sinistre et désolé.
Par un singulier caprice de la nature, un bloc de granit qui s’érigeait sur l’une des pentes de la gorge, avait la forme d’une tête monstrueuse surmontée de deux cornes.
Dans cette tête étrange, la superstition des montagnards avait bien pu reconnaître la tête de Satan ; et, sans doute, les trois aventuriers étaient arrivés dans le lieu appelé « gorge du diable. »
Ainsi, jusqu’à ce moment, la mystérieuse inscription n’avait pas déçu les voyageurs et ils étaient dans la bonne route.
Ils cherchèrent alors le rocher en forme de pyramide, dont parlait le cryptogramme.
Ils ne tardèrent pas à l’apercevoir de l’autre côté de la gorge.
Le gravir fut difficile, car le granit était assez lisse, mais ils en vinrent à bout, et, quand ils se furent cramponnés au sommet, ils aperçurent avec joie une assez longue série d’arbres espacés comme dans une allée.
Or, le rouble disait : « Suivez arbres, marqués d’une croix.
Ils descendirent à la hâte et reconnurent en effet, que plusieurs des arbres qui étaient des bouleaux, portaient des croix grossièrement creusées dans l’écorce à l’aide, sans doute, d’un couteau ou de quelque caillou tranchant.
Tout allait de mieux en mieux, ils avancèrent, entre les bouleaux, plus rapidement.
La route fut tout à coup barrée par un énorme bloc rectangulaire.
C’était évidemment la seconde roche, la roche carrée qu’ils devaient escalader aussi.
La chose fut très malaisée, car le rocher était à pic.
Cependant, ils se fabriquèrent une espace d’échelle branlante, au moyen de deux arbres renversés qui étaient là, et ils se hissèrent le long de l’écorce dure.
Quand ils eurent porté à l’autre bord de la roche les arbres qui avaient servi à leur ascension, ils s’en aidèrent pour la descente.
Une nouvelle avenue s’étendait devant eux.
Une avenue de cyprès et de sapins, et plusieurs de ces arbres étaient marqués d’un signe en forme de flèche.
Soumis aux indications du triple rouble, ils firent trois cents pas en avant, et, tout-à-coup, un précipice assez profond, naguère voilé par des broussailles, apparut à leurs yeux.
C’était le gouffre où il fallait descendre et d’où il fallait remonter.
Rien de plus périlleux.
Les pierres roulaient sous leurs pieds et formaient en s’éboulant des sortes de torrents pierreux que les voyageurs avaient peine à ne pas suivre dans leur chute.
Après une heure de patiente descente ils atteignirent le pont et, si harassés qu’ils fussent, ils résolurent de remonter sans prendre même un instant de repos.
L’ambition passionnée de réaliser leur rêve les soutenait, les entraînait.
Remonter fut non pas plus facile mais moins dangereux.
Bientôt ils se dressèrent sur l’autre bord du précipice.
Une chose les fit frissonner ; un assez large plateau s’étendait devant eux, triste et désert, et ils n’apercevaient pas l’arbre frappé par la foudre, mentionné dans l’inscription de Paul Ier.
Ils regardèrent en tous sens, écarquillant leurs yeux.
Ce fut Natache qui, la première, découvrit sur l’herbe rare de cette plaine une espèce de bossellement, assez droit, obscur, presque carré.
Ils avancèrent de ce côté. Ce que Natache avait vu, c’était un tronc d’arbre, peu élevé hors du sol et qui s’achevait en énormes esquilles.
Certainement l’arbre dont il restait si peu de chose n’avait pas dû être renversé par une force humaine. Ce devait être là l’arbre frappé par la foudre ; et, quant aux branchages disparus, il se pouvait que, depuis le passage de Paul Ier, ils eussent été ramassés et emportés par des bûcherons de la montagne.
Alexandre Palkine dit :
— Tout va bien.
L’inscription ajoutait, cent pas, sud-sud-est.
Le père Villemain avait pris avec lui une boussole qui leur permit de s’orienter très exactement et ils commencèrent à marcher dans la direction indiquée.
Ils avaient à peine fait une soixantaine de pas qu’une excavation jusqu’alors inaperçue s’offrit dans le plateau.
Ils s’y engagèrent, car elle se trouvait sur leur ligne de route.
Elle fut bientôt interrompue par des buissons très épais où ils ne pénétrèrent qu’en déchirant aux ronces leurs habits et leurs visages.
Ils n’en continuèrent pas moins d’avancer en comptant soigneusement leurs pas.
Leurs cœurs battaient à se rompre. Étaient-ils enfin arrivés ? Allaient-ils se trouver en face de la mine de platine ?
Tout à coup, comme il achevait son centième pas, le père Villemain poussa un cri.
Là, devant eux, dans une espèce de ravin, peu large et peu profond où ils venaient de s’engager, le jésuite avait aperçu, à côté d’une roche éboulée une forme blanchâtre, sinistre, qui était un squelette.
Mais Alexandre Palkine se borna à répéter :
— C’est bien !
Car il se souvint de l’étrange chasseur qui avait servi de guide au tsar et qui avait péri soit parce qu’une roche s’était écroulée, soit d’une autre façon.
Donc, ils étaient arrivés.
Leur émotion était extrême.
La mine d’or blanc existait-elle réellement ? Le trésor était-il là, sous leurs pieds ?
Tout à coup, Alexandre Palkine cria d’une voix étranglée par la joie :
— Tenez, là, là, voyez !
Et tous les trois, palpitants, affolés, penchés sur le sol de granit, ils se montraient des traces de coups de pioche et de hache ; et dans la matière grise de la pierre entaillée, ils virent des filons métalliques, pareils à des veines brillantes, qui avaient la couleur du platine.
Ainsi la mine était là, la mine qui, au dire de celui qui l’avait découverte, devait être plus vaste et plus riche qu’aucune de celles dont on avait entendu parler jusqu’à ce jour. La mine d’où devaient sortir tant de richesses, que tous les empereurs et tous les rois du monde n’en avaient jamais rêvé de pareilles.
Alors, éblouis de leur réussite, Alexandre Palkine, ce redoutable aventurier, et le père Villemain, ce vrai jésuite, et Natache, la fatale ambitieuse, levèrent leurs bras au ciel et s’écrièrent :
Le monde ! le monde est à nous !Quelque temps après, le bruit se répandit à Saint-Pétersbourg, que les moines de Saint-Séverin avaient quitté la ville ; ils s’étaient retirés, disait-on, dans la solitude des monts Ourals afin de vivre dans la paix du Seigneur, et l’on ajoutait qu’ils élevaient de leurs propres mains, non loin d’un lieu appelé la Gorge du diable, un très vaste cloître crénelé comme une forteresse.
Or, ce qu’on disait était vrai, le monastère, qui embrassait dans son enceinte le point rocheux où commençait la mine, élevait déjà ses murs sur la montagne déserte.
Sous les ordres d’Alexandre Palkine et de leur prieur, les moines avaient entrepris l’exploitation du souterrain.
D’ailleurs, tout en bâtissant leur asile et tout en creusant la terre, les dignes jésuites accomplissaient fidèlement leurs devoirs monastiques.
Ils priaient, jeûnaient, se donnaient la discipline.
Le seul devoir de leur ordre auquel ils manquaient, c’était celui de l’hospitalité. C’était vainement que quelque bûcheron fatigué ou quelque chasseur perdu frappait à la porte du couvent.
La porte restait fermée. On eût dit que les moines pratiquaient à l’intérieur quelque mystérieuse besogne dont ils ne voulaient laisser pénétrer le secret à personne.
Ainsi ils étaient seuls.
Perdus dans les monts Ourals, entourés de forêts immenses et de précipices sans fond, la nature semblait les protéger dans l’accomplissement de leur œuvre.
Pas un étranger n’osait s’aventurer autour de leur solitude, à l’exception cependant d’un vieux mendiant infirme qui avait dit s’appeler Térofime et qui nichait dans un trou de rocher, en face de la porte du cloître, vivant là, en ermite, marmottant des prières, se nourrissant des restes de victuailles que lui jetaient par pitié quelques moines compatissants.
D’ailleurs sa conduite ne pouvait inspirer aucune méfiance.
Il ne sortait presque pas de son trou.
Jamais il n’avait interrogé les moines ; jamais il ne prêtait la moindre attention à leurs travaux ; jamais il n’avait frappé à leur porte.
C’est à peine si, appuyé sur un bâton, tremblant sur ses jambes et tout courbé par l’âge, il avait assez de force pour aller, à l’heure du repas, se poster discrètement sous les fenêtres du réfectoire.
Or, cet homme mentait.
Ce n’était pas un vieillard ; il avait quarante-cinq ans à peine, il n’était pas infirme ; lorsqu’il se croyait seul, il redressait ses membres robustes.
Il ne s’appelait pas Térofime, il s’appelait Stéphane.
C’était en effet Stéphane, l’amant de Natache.
C’était l’amant au dévouement sans borne qui n’avait pas reculé devant le vol et l’assassinat pour plaire à sa maîtresse, et dont, pendant dix-sept ans, il avait partagé l’horrible captivité dans les mines de la Sibérie.
Natache l’avait abandonné ; il avait suivi Natache.
Et lorsque la nuit était venue, pareil aux bêtes féroces, il sortait de sa tanière. Agile et rampant, il rôdait autour du monastère ; et en regardant ces murailles derrière lesquelles vivait celle qui lui avait pris tout son cœur, toute sa vie, toute son âme, ses yeux s’allumaient d’une infernale haine.