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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XV

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 406-426).

XV

UN VOILE VAUT UN MASQUE

Un élégant traîneau s’arrêta devant l’entrée principale de la prison des femmes.

Il en descendit une fort élégante dame qui, évidemment, devait se faire habiller par une couturière parisienne, tant la coupe de ses vêtements avait bon air ; et tant son chapeau, quoique tout enveloppé d’une très épaisse voilette, indiquait le souci d’être coiffée à la mode.

Un homme descendit après elle, fort irréprochablement vêtu lui-même. Mais on aurait pu deviner, à la façon dont il s’empressait auprès de la dame, qu’il devait être une espèce d’intendant ou de courrier à moins qu’il ne fut un sigisbée poussant l’exécution des petits soins jusqu’à l’obséquiosité.

Il souleva le lourd marteau de la porte. Quand l’un des gardiens de la prison eut entr’ouvert le guichet, il lui dit, vivement :

— Peut-on voir immédiatement, à l’instant même, monsieur le directeur ?

— Hein ? demanda le gardien qui n’avait pas trop entendu.

— Je vous demande si l’on peut voir M. Georges Palkine, le directeur de cette prison.

— C’est selon. Que lui voulez-vous ?

La femme voilée prit la parole.

— Dites à Monsieur le directeur que je désire lui parler, à propos d’un papier qu’il a perdu, il y a dix-sept ans, par une nuit d’automne, dans un traktir de Saint-Pétersbourg.

Le gardien, naturellement, ne comprit pas, mais il répondit :

— Si vous venez pour affaire personnelle, c’est bien, vous pouvez entrer.

Il ouvrit la grande porte et quelques minutes après les deux visiteurs étaient introduits dans une pièce assez richement meublée qui était le salon de M. le directeur.

— Attendez ici, dit le gardien, pour le moment Son Excellence est en conférence dans son cabinet.

— Ah ! dit la visiteuse avec une sorte d’inquiétude instinctive. Et elle ajouta, en mettant un billet de cent roubles dans la main du gardien.

— Avec qui donc est-il en conférence ?

— Dam ! je ne sais pas. Avec un seigneur qui parle assez mal le russe et qui doit être Français ou Allemand. J’ai oublié son nom : Ah ! je me souviens ! M. le chevalier du Quesnoy. Ce nom, sans doute, ne rappelait aucun souvenir à la visiteuse, car elle répondit tranquillement :

— C’est bien ! maintenant prévenez le directeur de ma visite.

— Le nom de votre Excellence ?

— Vous lui annoncerez la Colombe Rouge.

— Comment ?

— J’ai dit : la Colombe Rouge !

Faites vite. Ah ! seulement, ne dites pas ce nom haut ; et faites en sorte qu’il ne soit entendu que de M. le prince Georges Palkine.

Quand les deux visiteurs furent seuls dans le salon, l’homme dit vivement à la femme :

— Imprudente ! C’est tout ce qu’il nous reste d’argent, que tu as donné à ce gardien. Ta robe et nos habits nous ont coûté très cher et il nous a fallu payer pour la location du traîneau.

La femme haussa l’épaule et dit :

— Comment t’étais-tu procuré l’argent que nous n’avons plus ?

— Eh ! parbleu, répondit-il, tu le sais bien, en dépouillant un seigneur qui sortait un peu ivre de chez Darotte. Je crois même l’avoir assommé.

— En somme, la nuit dernière tu as volé.

— Oui.

— Eh bien ! la nuit prochaine tu voleras encore, voilà tout. Pour la démarche que je tente, il me fallait une apparence de luxe, et nous aurions été jetés à la porte si nous n’avions pas été bien vêtus.

Une porte s’ouvrit, et M. le prince Georges Palkine entra rapidement.

Nos lecteurs n’ont pas oublié ce personnage qui, un soir, après être tombé d’une fenêtre, avait sauté sur les épaules de M. Jonas et avait fait jouer à l’honnête juif le rôle humiliant de cheval de selle.

Il eut été difficile de reconnaître dans le grave fonctionnaire qu’il était à présent, le jeune homme aux airs impertinents qu’il était jadis.

Après la mort de sa mère, la vieille princesse Palkine, empoisonnée par Natache, comme on ne l’a pas oublié, l’étourdi n’avait pas tardé à dissiper l’héritage et il se serait trouvé fort à plaindre sans la tendresse qu’il avait inspirée aux demoiselles Chiponine.

Il n’avait qu’une ressource : épouser l’une des trois Grâces.

Mais laquelle épouserait-il ?

Barbara qui louchait ?

Rose qui était noire comme du charbon ?

Ou Julie, qui était sur le point de perdre ses quatre dents dernières ?

Après de longues hésitations, il se décida en faveur de Barbara qui, à tout prendre, était la moins laide et qui serait un jour la plus riche, grâce à l’affection toute particulière que lui portait sa mère. Cet aimable hyménée rétablit quelque peu les affaires du prince, mais s’il connut la joie de donner des fêtes et d’avoir les plus beaux chevaux du monde, il connut aussi l’enfer d’être l’époux adoré de la plus insupportable mégère qui fut dans toutes les Russies.

D’ailleurs, Barbara, quoique fort riche, était fort avare, et ce n’était jamais qu’après maintes criailleries que Georges Palkine obtenait de quoi subvenir à ses coûteuses fantaisies.

Après dix années d’un malheur presque sans mélange, le prince Georges Palkine obtint, par le crédit de Barbara, la place fort bien rétribuée de directeur de la prison des femmes.

La famille Chiponine n’était pas aimée, on la redoutait tant on la savait féconde en médisances habiles et en adroites calomnies.

Peu à peu le prince, qui d’ailleurs vieillissait, s’absorba dans ses fonctions.

Il renonça presque entièrement à ses habitudes de luxe, et l’exemple de Barbara aidant, il devint méticuleux, soigneux de ses intérêts, très soucieux de sa bonne renommée dans l’administration, en un mot, comme dit le monde, un personnage tout à fait respectable.

Vous pensez quel effet dut lui produire le nom prononcé à son oreille par le gardien qui lui servait de domestique.

— La Colombe-Rouge !

Il entra vivement et dit à la visiteuse :

— C’est vous qui m’avez demandé, madame ? Que me voulez-vous ? Parlez.

— Je vois à votre empressement, dit la Colombe-Rouge, toujours voilée, je vois que vous avez bonne mémoire ; et je remercie monsieur le prince Georges Palkine de ne pas avoir oublié l’unique rencontre que nous avons eue, il y a dix-sept ans, au Traktir des Goujons.

— Quoi, dit-il, en tombant sur une chaise, vous êtes véritablement ?…

— Véritablement, dit la visiteuse en s’asseyant à son tour.

On conçoit que l’apparition imprévue de la Colombe n’avait rien de très agréable pour Georges Palkine.

Il s’était passé, après la nuit dans le traktir, de terribles événements, auxquels le prince s’était bien douté que la Colombe-Rouge n’était pas étrangère, et il s’effrayait de ce retour subit qui pouvait être de nature à le compromettre quelque peu.

Cette pensée fut la seule raison qui empêcha le directeur de faire jeter à la porte la visiteuse et son compagnon. Il lui importait de savoir les intentions qu’ils pouvaient avoir et les projets qu’ils avaient formés contre lui. Il dit :

— Que voulez-vous ? Après ce qui s’est passé autrefois, entre nous, après la violence dont j’ai été l’objet, je vous trouve imprudente d’être venue ici. Enfin, dites vite ; quel motif vous amène ?

— Mais d’abord, dit-elle avec un petit éclat de rire, il se pourrait bien que je vinsse pour vous épouser.

— Pour m’épouser ?

— Mais oui. Ne vous souvenez-vous donc pas de la dernière parole que j’ai prononcée dans la nuit d’autrefois : « Prince Georges Palkine, vous verrez mon visage quand je serai votre femme ! »

— Allons, vous voulez rire ?

— Pas du tout. Il est vrai que vous êtes marié, à ce que l’on m’a dit, marié avec Barbara Chiponine, une fort agréable personne, et je vous fais mes compliments ! Mais le divorce existe en Russie, je pense, et Mme Barbara ne serait pas un obstacle sérieux à notre union. Cependant, rassurez-vous, mon voile me cache tout aussi bien que le masque que je portais jadis, et tant que vous ne verrez pas mon visage, vous ne serez pas sur le point d’être mon mari.

— Cessons cette plaisanterie, madame, songez que je pourrais vous prier de sortir et que n’ayant rien à craindre de vous, je vous écoute par pure obligeance.

— Rien à craindre de moi ? En êtes-vous bien sûr ? Pensez-vous que si je voulais révéler ce qui s’est passé entre nous, vous ne seriez pas étrangement mêlé aux sinistres aventures de jadis ? Allons, avouez que vous m’écoutez, parce que vous ne pouvez pas faire autrement. Pourtant, je veux bien ne pas vous faire languir et j’irai droit au but.

Voyons, dit Georges Palkine.

— Mon cher prince, reprit la Colombe-Rouge en lui montrant son compagnon qui fit un pas en avant, j’ai l’honneur de vous présenter monsieur Stéphane, graveur de son métier, et qui logeait, il y a dix-sept ans, dans la petite rue de la Mairie.

— Ah ! diable ! pensa le prince.

— Je pense que vous n’avez pas oublié les termes de l’engagement que vous avez bien voulu signer ?

Cet engagement m’a été extorqué !

— Bon ! Comment le prouverez-vous ? Donc, d’après cet engagement qui ne vous a pas été extorqué, je vous assure, vous deviez remettre à première réquisition une somme de cent vingt-cinq mille roubles à M. Stéphane, graveur dans le cas où vous hériteriez seul de Mme Palkine, votre mère.

— Je ne sais pas… Je ne me souviens plus…

— Vous vous souvenez parfaitement. Eh bien, mon cher prince, vous avez hérité seul. Quelques jours après la mort de votre mère, la princesse Marie Palkine, que d’abord on avait crue morte, est morte en effet des blessures que lui avait faites un assassin inconnu. Vous avez donc été mis en possession de tous les biens de la princesse Catherine Palkine. Or, à cette époque, M. Stéphane et moi, nous partions pour un voyage très long, il ne nous a pas été possible de vous rendre visite. Mais nous voici de retour, enfin, nous vous serions très obligés si vous vouliez bien nous remettre les cent vingt-cinq mille roubles qui nous sont dus très légitimement.

— Vous avez le papier ?

— Eh ! sans doute, nous l’avons.

La Colombe-Rouge mentait.

On se souvient que le commandant du bataillon d’or avait fait enlever au graveur Stéphane, par des hommes à lui, l’engagement du prince Georges Palkine. Mais la Colombe-Rouge, qui, sans doute, avait ses desseins, ne jugeait pas à propos de dire la vérité.

— Eh bien, reprit-elle, nous attendons, mon cher prince ! Avez-vous cette somme dans votre secrétaire, ou préférez-vous nous donner un bon sur votre banquier.

Alors Georges Palkine qui se souciait fort peu de débourser une somme aussi considérable résolut de payer d’audace.

— Je ne vous donnerai pas un copek, cria-t-il. Je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Vous faites partie d’une troupe de voleurs, si vous ne sortez pas à l’instant je vous fais arrêter.

— Faites-nous arrêter, dit la Colombe-Rouge ; mais j’ai l’honneur de vous prévenir, monsieur, que je montrerai votre engagement au commissaire qui m’interrogera ; et ce ne sera pas de ma faute, si les termes de l’écrit rapprochés des bruits qui ont couru à propos de l’empoisonnement de la princesse Marie, occasionnent d’étranges soupçons.

— Sur moi ?

— Et sur qui donc ? dit la Colombe-Rouge.

Le prince était bien obligé de reconnaître la gravité de sa situation.

Oui, l’acte par lequel il s’était engagé à payer cent vingt-cinq mille roubles, dans le cas où il hériterait seul de sa mère, pouvait donner à penser qu’il n’avait pas été étranger au crime commis sur les deux princesses ; oui il se sentait pris entre ces deux choses terribles, donner une somme énorme où être accusé d’empoisonnement et d’assassinat.

Il rapprocha sa chaise.

— Voyons, dit-il, ne jouons pas au plus fin. Et d’abord dites-moi qui vous êtes ?

En même temps il étendit le bras comme pour soulever le voile de la Colombe-Rouge.

Celle-ci recula vivement et dit avec un éclat de rire qui avait l’air d’être tout à fait naturel :

— Ah ! prenez garde ! Si vous me voyez, vous m’épouserez !

— Toujours cette plaisanterie.

— Rien n’est plus sérieux.

— Eh bien, je ne demande pas à vous voir. Mais tâchons de nous arranger. Que diable ! Vous n’avez aucune raison pour me vouloir du mal et, de mon côté, si Vous voulez bien vous contenter d’une somme moins forte, si vous promettez de me rendre l’engagement en échange, par exemple de huit ou dix mille roubles…

C’était sans doute là que la Colombe-Rouge attendait le prince ; car elle se leva, et, tirant de son corsage un vieux papier fripé et plié en quatre, elle dit vivement :

— Voici l’acte que vous avez signé. Prince Georges Palkine, je vais vous le rendre pour rien.

— Pour rien ! répéta le prince.

— Je suis généreuse. Vous voyez ce poêle ? Eh bien, devant vous, je jetterai dans la flamme le papier qui vous compromet, si vous voulez…

— Si je veux ?… demanda le prince stupéfait.

— Me rendre un petit service. Oh ! presque rien, je vous assure.

— Expliquez-vous.

— Voici, dit-elle en se rasseyant. Vous me prenez, je suppose, pour une personne extraordinaire, et vous voyez toujours en moi je ne sais quel chef de brigands, qui commande à des hommes terribles et fait enlever les gens, la nuit, dans les rues ? Il y a quelque chose de vrai dans votre hypothèse, je ne dis pas. Mais à mieux regarder les choses, je suis une femme comme toutes les femmes, assez simple d’esprit et de mœurs, et pleine de toutes sortes de manies banales.

— Où voulez-vous en venir ?

— Comme vous êtes impatient ! Parmi ces manies, il y en a une qui me possède furieusement. Je suis superstitieuse à un degré qu’on ne saurait dire. Eh bien ! un de mes parents, mort tout récemment, et qui s’appelait Morozoff, possédait une petite médaille en platine…

— Une médaille en platine ? répéta le prince avec l’air du plus profond étonnement.

— Oui, en platine, de la grosseur d’un triple rouble à peu près. Cette pièce, en soi, n’a aucune valeur. Mais voilà : elle a été bénie à Moscou par un véritable métropolitain mort en odeur de sainteté. C’est une espèce de relique et l’on dit qu’elle fait des miracles. Mon oncle me l’a léguée, et vous jugez si je tiens à cet héritage. Eh bien ! par une coïncidence fatale, la relique a été dérobée dans la nuit même où est mort Morozoff.

— Extraordinaire ! vraiment extraordinaire, disait le prince Georges Palkine à voix basse.

La Colombe-Rouge poursuivit :

— Mais par un grand bonheur, je sais où retrouver à présent la médaille dont il s’agit. De mains en mains elle est arrivée en la possession…

— D’une voleuse appelée Nadèje s’écria le comte Georges Palkine.

— Oui, dit la Colombe-Rouge étonnée à son tour.

— Qui a été arrêtée hier rue des Officiers ?…

— Qui vous a dit ?…

— Qui a passé la nuit au dépôt, et qui sera conduite aujourd’hui, selon la coutume, à la prison où nous sommes et dont je suis le directeur.

— Oui, oui, c’est cela ! Et si vous faites fouiller cette prisonnière, si vous me remettez la relique que je convoite, je brûlerai sur l’heure, devant vous, l’acte qui vous engage. Mais cependant, dites-moi, comment avez-vous pu deviner qu’il s’agissait de cette Nadèje ? demanda la Colombe-Rouge avec inquiétude.

— Eh parbleu ! parce qu’on me l’a dit ! Il faut croire que tout le monde est devenu fou, puisque tout le monde court après une pièce fausse qui ne vaut pas trois copecks.

— Tout le monde ! Qui donc ?

— C’est à en perdre la raison ! continua le prince en se prenant la tête à deux mains. Si je ne vous donne pas la relique, vous ne déchirez pas l’acte qui me compromets, et je perdrai ma place si je ne la remets pas au Français qui est venu me la demander tout à l’heure et qui est encore là !

— Un Français ! cria Natache. Un homme qui veut m’arracher le triple rouble ! Mais qui donc est-ce ? Parlez donc ! Comment se nomme-t-il ?

— Eh ! qu’importe son nom ?

C’est un homme redoutable, un ami du père Villemain.

Les jésuites ont cabalé contre moi, ils ont circonvenu l’esprit du président du conseil, je serai destitué si je ne les apaise pas, si je ne fais pas ce qu’ils m’ordonnent. Ah ! je suis vraiment bien à plaindre ! Mais qu’est-ce donc que cette médaille, enfin, pour que tant de gens la poursuivent avec tant de fureur ?

— Un Français ?… les jésuites ?… Il m’épouvante vraiment !… Oh ! je connaîtrai celui qui entre en lutte avec moi.

Elle se précipita vers la porte qui donnait dans le cabinet du directeur.

Cette porte s’ouvrit d’elle-même et le chevalier Philippe du Quesnoy entra l’air très calme.

— Bonjour, Natache, dit-il.

— Le commandant du Bataillon d’Or, s’écria-t-elle en reculant stupéfaite.

Ainsi se rencontrèrent, après dix-sept ans, les deux adversaires d’autrefois. Tous les deux à la recherche du triple rouble du tzar Paul, ils avaient trouvé tous les deux la piste de Nadèje.

Cependant le Chevalier fut étonné.

Il ne pouvait pas comprendre comment il se faisait que Natache le reconnut.

Il ne se souvenait pas qu’autrefois, près du cadavre de la princesse Palkine il avait un instant retiré son masque hideux pour ne pas faire horreur à la princesse Marie.

Il lui fut importun d’être reconnu par Natache.

Cependant, il se remit, et sans lui répondre, il dit à Gorges Palkine :

— Je connais un peu cette femme. Ne vous inquiétez pas d’elle ; elle est à demi-folle. D’ailleurs, ajouta-t-il, vous n’avez rien à craindre d’elle, car elle ment.

Il marcha vivement vers Natache et avant que Stéphane eût pu s’élancer, il lui arracha le papier qu’elle tenait encore à la main.

— Voyez, dit-il au prince pendant que Natache, impuissante, grinçait des dents, il n’y a rien d’écrit sur cette feuille. La Colombe-Rouge vous menaçait en vain ; il y a dix-sept ans que votre compromettant engagement a été déchiré.

Le prince, étourdi d’une si étrange aventure ne savait plus que penser. Cependant il comprit que, désormais, cette femme qui était là n’était plus dangereuse pour lui, et tout à coup, pris d’une brusque colère, assez commune chez les gens faibles, il sonna violemment quatre fois de suite et dit à trois gardiens effarés qui accoururent à toute hâte :

— Emmenez cette femme et son compagnon. Faites-les jeter dehors à l’instant même, sans pitié, brutalement.

Les gardiens, qui étaient de robustes gaillards, se jetèrent sur Natache et sur Stéphane. Ceux-ci d’ailleurs, ne résistèrent pas.

— Oui, je sors, dit Natache les dents serrées. Oui, je suis vaincue un instant, mon éternel ennemi ! Mais sache que je n’abandonne pas le combat, et tu me reverras, je te le jure !

Puis elle sortit vivement.

— Qu’est-ce que cette femme, enfin ? demanda le prince Georges Palkine.

— Une folle je vous l’ai dit. Laissons cela et causons de nos affaires, mon cher prince.

— Oui, oui. Mais c’est égal, je suis encore tout troublé. Quelle journée ! Votre visite, celle de cette inconnue… et puis en outre… cette ressemblance…

— Ah ! oui… vous m’en avez parlé tout à l’heure. Je ressemble vraiment au prince Palkine, votre père ?

— À s’y méprendre.

Il y a de ces rencontres. Rien d’extraordinaire à cela. Revenons à notre sujet. Il est entendu que dès que la prisonnière sera arrivée…

— Oui, c’est convenu… et en échange je garde ma place ?

— Et vos appointements en double.

— Bien, bien. Mais quel diable d’intérêt vous et le père Villemain pouvez-vous avoir à posséder cette médaille, puisqu’elle est sans valeur ?

— Ah ! cela, dit en riant le chevalier Philippe du Quesnoy, cela c’est mon secret.

En ce moment, on entendit le bruit d’une lourde porte qui s’ouvre et d’une voiture qui entrait dans la prison.

— La prisonnière, peut-être, s’écria le chevalier.

— Probablement, répondit le directeur.

Quelques instants après, un commissaire de police entra dans le salon ; c’était celui qui, la veille, avait interrogé Darius Mordesko dans la maison de la rue des Officiers.

Il annonça qu’il amenait une voleuse, nommée Nadèje, à la prison des femmes.

Après quelques explications rapides, le directeur dit :

— C’est bien, monsieur, remplissez au greffe les formalités ordinaires ; puis, sans perdre une minute, vous ferez fouiller cette Nadèje. Elle doit avoir une médaille de platine, grosse à peu près comme un triple rouble. Vous prendrez cette pièce et vous me l’apporterez sur-le-champ.

— Vous serez obéi, monsieur le directeur, dit le commissaire de police qui salua et sortit.

Cependant, au milieu de la chambre, debout et les bras croisés, le chevalier Philippe du Quesnoy fermait à demi les yeux pour ne pas laisser voir les éclairs de joie et de triomphe qui lui brûlaient les paupières.