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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XVI

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 426-446).

XVI

CE QU’IL Y AVAIT DANS LA LANTERNE DE NADÈJE.

On n’a pas oublié qu’après la double arrestation dans la maison de la rue des Officiers, les agents avaient emmené Darius et Nadèje au milieu des vociférations cruelles de la foule.

Darius, irrémédiablement accablé, ne relevait plus le front, subissait en silence toute l’horreur de son destin.

Nadèje, les yeux à demi clos, songeait amèrement qu’elle aurait pu sauver et qu’elle n’avait pas sauvé l’homme pour qui elle serait morte avec tant de plaisir.

Cependant, les agents arrêtèrent devant la prison, qui était très voisine, ainsi que nous l’avons dit, et l’on fit entrer Darius sous bonne escorte, naturellement.

Quant à Nadèje, ce n’était pas dans cette maison d’arrêt qu’elle devait être enfermée en attendant le jour du procès.

On la conduisit au dépôt de l’arrondissement, où elle passerait la nuit et d’où elle sortirait le lendemain pour être menée à la prison des femmes.

La prison des femmes est située dans l’un des quartiers les plus excentriques de la ville.

Le lendemain donc, pour éviter les attroupements que n’aurait pas manqué de produire le passage à travers les rues de la jeune fille arrêtée, le commissaire, qui devait assister au transfèrement, donna l’ordre de la faire monter dans une espèce de fourgon qui stationnait sous le porche de la maison de dépôt.

À Saint-Pétersbourg, il n’y a pas de voitures cellulaires ; généralement les prisonniers sont transférés de prison en prison dans les télègues ou dans les traîneaux ouverts ; et même les voitures fermées dont on fait usage dans de certains cas, ne ressemblent qu’assez peu à celles qu’on appelle en France des « paniers à salade ».

Elles ont bien, à l’extérieur, les petites persiennes étroites par où entre un peu d’air et de jour, mais, à l’intérieur elles ne sont pas divisées en plusieurs petites cases, et ce sont plutôt des espèces de grands chariots couverts, où l’on entasse les prisonniers comme des bestiaux dans un wagon.

Des agents poussèrent Nadèje dans la morne voiture et refermèrent violemment la porte pleine devant laquelle l’un d’eux resta debout sur un marchepied.

Le commissaire de police, son greffier et le cocher prirent place en avant du véhicule, sur un siège peu élevé, et les deux chevaux démarrèrent sous un rude coup de fouet.

À l’intérieur, Nadèje était seule.

Elle se dit brusquement :

— Eh bien, je le sauverai cependant. Oui, je verrai Gog, Magog et ma mère aussi. Je leur dirai combien il est beau, combien il est bon, celui que j’aime. Je leur dirai qu’il ne doit pas souffrir, puisqu’il n’est pas coupable. Et je les prierai tant, je serai si douce, qu’ils avoueront la vérité. Ils feront cela d’eux-mêmes ! Ah ! je pense qu’ils n’ont rien à me refuser, à moi, qui les sert depuis si longtemps et qui vient de laisser accuser Darius pour ne pas les trahir !

Dans son étrange candeur, elle imaginait que d’affreux bandits comme Gog, Magog et les autres seraient susceptibles de générosité !

Elle ne savait pas que c’était précisément ces hommes qui, pour se mettre à l’abri des poursuites, avaient dénoncé le fils de Mordesko au commissaire de police à propos de la vente du gilet bleu.

D’ailleurs, elle était folle, vraiment.

Pour voir ses amis, pour retrouver sa mère, il aurait fallu qu’elle fût libre. Hélas ! c’est en prison qu’on la conduisait.

Avant une heure, des murs énormes et des portes qu’on n’enfonce pas, la sépareraient de tous les hommes et de toutes les femmes.

Mais Nadèje avait peut-être une idée.

Elle alla vers la porte de la voiture, appliqua l’oreille aux planches.

À un frôlement d’étoffe, elle reconnut qu’il y avait un agent de ce côté-là.

D’ailleurs la porte était fermée à triple tour.

Nulle possibilité de fuite.

En se hissant sur la pointe des pieds elle mit les yeux à l’une des persiennes. Mais elle ne vit que le brouillard très épais du ciel, parce que les petites planchettes des jalousies étaient tournées à l’envers.

Elle marcha alors vers le fond de la voiture, mit encore l’oreille aux planches en avant desquelles se trouvait le siège, puis elle dit avec un petit sourire :

— Bon, ils causent entre eux ; ils ne feront pas attention à moi.

Après ces paroles, elle se mit à genoux et commença de tâter le plancher du véhicule, dont le bois avait été enduit, assez récemment paraissait-il, d’une espèce de vernis rougeâtre.

De temps en temps, Nadèje donnait avec son poing fermé des coups sur l’une des planches, puis baissait la tête vers la planche frappée, comme pour en étudier la sonorité.

— Celle-ci fera mon affaire, dit-elle enfin.

Et elle tira de sa poche une espèce de petite lanterne ; il n’y avait pas seulement un reste de chandelle, il y avait aussi quelques instruments qui, dans certains cas, pouvaient rendre de grands services.

C’était un couteau très petit, dont la lame était assez large, un tourne-vis pas plus grand qu’une clef de montre, et une scie très flexible, longue comme le petit doigt, emmanchée dans un os de gelinotte.

Qu’est-ce donc que Nadèje voulait faire ?

Avec le couteau, elle commença de gratter l’enduit qui recouvrait la planche… Mais tout à coup elle s’arrêta.

Elle se fouilla vainement, et ce qu’elle retira de sa poche ce fut le triple rouble que lui avait donné le patriarche.

— Pour sûr, dit-elle, c’est un talisman, puisque c’est lui qui m’a fait retrouver M. Darius sur la route.

Et elle baisa pieusement la médaille en s’écriant :

— Je veux sortir d’ici !

Puis elle se remit à la besogne.

Après avoir gratté pendant un certain temps, elle souffla sur l’enduit qui s’envola en petits copeaux rouges et le bois lui-même apparut.

Il semblait très solide, avec des nœuds très forts.

Mais çà et là, on voyait des têtes de vis qui, sans doute, assujettissaient la planche à des barres transversales se croisant sous la voiture.

Nadèje prit le tourne-vis qu’elle avait retiré de la lanterne et s’efforça de le faire rentrer dans l’une des rainures de fer.

Sans doute, on avait martelé les vis après les avoir enfoncées, car ces rainures étaient très resserrées et presque imperceptibles.

Elle appuyait de toutes ses forces, et le temps pressait, car les chevaux marchaient très vite et, bien que la prison fût très éloignée, on arriverait enfin !

Sous ses efforts redoublés, le tourne-vis pénétra ; elle le fit tourner, très péniblement d’abord, puis avec plus de facilité, et bientôt l’une des vis fut retirée de son trou.

Mais Nadèje avait bien vu que la planche à laquelle elle s’était attaquée était assujettie à cinq endroits encore.

Il faudrait donc recommencer cinq fois la difficile besogne qu’elle venait d’achever à grand’peine ?

N’importe, elle pensa :

— Il faut que je sois libre pour délivrer Darius.

Avant de se remettre au travail, elle posa la lanterne sur le plancher, alluma vivement, au moyen d’une allumette, la mèche charbonneuse de la chandelle, et elle plaça sur la flamme la petite scie emmanchée d’un os de gelinotte.

Puis elle se remit à la besogne.

Une vis encore, puis une autre furent enlevées, et enfin la planche où s’acharnait Nadèje cessa d’être assujettie aux barres qui se croisaient sous le véhicule. Mais il n’était pas devenu possible de soulever cette planche, puisqu’elle était maintenue aux extrémités par les deux parois de la voiture.

Cet obstacle, Nadège l’avait prévu, et c’est pourquoi elle avait incliné la scie vers la mèche de la chandelle allumée.

La lame d’acier, très finement dentelée, commençait à rougir au feu.

Nadège la prit par le petit manche en os d’oiseau, qui lui-même était brûlant, et l’introduisit dans l’interstice de deux planches, aussi près que possible de la paroi de droite.

Quoique minuscule, l’instrument était excellent, et le bois, plus vieux peut-être qu’il n’en avait l’air et amolli par la chaleur, cédait facilement sous le va-et-vient de la scie.

Cependant, il faudrait beaucoup de temps encore pour que l’ouvrage fût achevé, et les chevaux allaient de plus en plus vite, et la prison, maintenant, ne devait plus être éloignée,

Nadèje s’acharna.

Tout en maniant la scie de la main droite, elle lui préparait sa route de la main gauche au moyen du couteau.

Elle aurait bien voulu aller regarder aux persiennes, essayer de deviner où l’on en était du chemin ; mais une minute perdue, ce pouvait être Darius perdu, et tout en sueur, malgré la température glacée, Nadèje travaillait, travaillait toujours.

Soudain, il y eut le bruit d’une clef dans la serrure de la porte. Quoi ? l’homme de police l’avait-il entendue ?

Certainement, il allait entrer, il la surprendrait, tout espoir était perdu !

En effet un agent entra.

Mais vivement, Nadèje s’était assise par terre, étendant ses vêtements sur le plancher attaqué, sur les instruments épars et sur la lanterne aussi.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! pensa-t-elle.

Cependant, pourquoi l’homme de police était-il entré ?

Sans raisons, sans doute ; parce qu’il faisait froid dehors ; pour causer avec la prisonnière, qui était jeune et jolie ; pour rien.

Il vint auprès d’elle, et, grossier, les yeux vils, avec une grasse lèvre pendante, il lui donna une petite tape sur la joue, en disant :

— Eh ! Eh ! mignonne commère, vous voilà donc coffrée ?

Alors Nadèje sentit lui monter au visage tout son fier sang de vierge.

Jamais, parmi ses féroces et hideux compagnons des trakirs, jamais personne n’avait osé lui toucher la peau, et elle fut sur le point de se dresser et de payer d’un soufflet la caresse de l’agent !

Mais en se levant, elle aurait laissé voir la planche dépourvue de son enduit les instruments et la lanterne.

Elle se violenta.

Elle s’efforça de prendre l’air de ces filles qu’elle avait souvent rencontrées dans les bouges, et elle répondit avec un rire :

— Bah ! coffrée ! Qu’est-ce que cela fait ? En prison, on a de quoi boire et de quoi manger ; on ne crève pas de faim en prison.

— Bien dit, bien dit, reprit l’homme de police. Et aussi, quand on est jolie, on peut espérer quelque douceur, parce que les geôliers s’attendrissent.

En parlant ainsi, l’agent s’assit à côté d’elle, la prit par la taille et l’embrassa dans le cou avec ses grosses lèvres.

Elle eut comme l’impression d’être prise dans un enveloppement sale et gluant.

En même temps, elle sentit tout à coup, dans sa chair, près du genou, une douleur intense et cuisante.

Voici ce qui était arrivé :

La chandelle de la lanterne renversée avait mis le feu sous le vieux carrick de cocher, aux vêtements de la jeune fille.

La douleur redoubla, se fit plus aiguë, devint intolérable.

Et en même temps, l’homme de police, plus rapproché, plus ignoble, lui disait des paroles à l’oreille.

Alors, l’horreur des caresses et le tourment des brûlures lui firent un désespoir trop affreux.

Elle ne pouvait plus supporter ni ceci, ni cela.

Elle ne s’échapperait pas, Darius périrait, n’importe, l’instinct allait être le plus fort, elle allait se lever, révéler sa tentative d’évasion. Mais, en ce moment, la voiture qui venait de tourner, roula avec des soubresauts plus sonores, comme si elle était entrée dans un espace plus étroit ; l’homme de police courut vivement vers la porte, en criant :

— Diantre ! nous sommes arrivés !

L’agent sortit.

Elle était seule.

Trop tard, hélas ! Il n’y avait plus rien à tenter, puisque la voiture roulait sous la porte de la prison. Pourtant elle ne se découragea pas. L’agent avait pu se tromper, on passait peut-être sous quelque voûte. Non, non, on n’était pas encore arrivé ! Ce n’était pas vrai que ce fût la prison déjà ?

Violemment, elle avait arraché ses loques embrasées et fumantes, et ne gardant que le carrick qui avait résisté au feu, elle piétinait pour les éteindre.

Cela fait, elle se rua sur la planche.

Elle ne se servait plus de la scie, elle n’avait plus le temps.

Se rebroussant les ongles, se déchirant les doigts, elle fit passer l’une de ses mains sous le coin soulevé de la planche, et l’attirant à elle avec un effort terrible, elle fit se produire un grand craquement.

Le bois s’était levé, et, à travers l’ouverture, elle vit la neige du sol.

Pourrait-elle passer par là ?

Il faudrait bien qu’elle passât.

Elle mit les pieds d’abord et se laissa glisser.

Ah Dieu ! les esquilles du bois rompu déchiraient sa pauvre chair toute meurtrie de brûlures et l’intensité formidable de la douleur lui faisait sortir de la gorge des cris qu’elle étouffait entre serrées.

Enfin, après s’être heurté le menton, dans un choc horrible, elle passa tout entière et tomba sur le sol entre les roues.

Si, en ce moment, l’agent qui était debout sur le marche-pied, ne regardait pas à terre, elle pouvait être sauvée et sauver Darius.

Mais que se passait-il donc ?

Mais elle était tombée depuis une minute, et elle voyait toujours l’ouverture au-dessus de son front, et elle ne voyait pas encore le ciel plein de brouillard.

Les roues ne tournaient pas.

Ainsi, la voiture s’était arrêtée pendant les derniers efforts de Nadèje !

L’agent de police avait eu raison, on était arrivé, et c’était dans la cour même de la maison d’arrêt que Nadège s’était échappée.

Plus d’espérance possible.

Mais Nadèje était de celles qui ne désespèrent jamais. Elle regarda autour d’elle dans le brouillard épais de la cour.

Personne ne passait.

Pourquoi donc ne la cherchait-on pas ?

Pourquoi ne s’occupait-on pas d’elle ?

Ah ! oui les formalités.

Le commissaire et ses agents devaient être au greffe, et on la croyait dans la voiture bien enfermée.

Eh bien ! elle tenterait encore quelque folle entreprise de délivrance !

Marchant sur les mains et les pieds elle sortit de dessous la voiture.

Précisément, à quelques pas, il y avait un grand amas de bois de chauffage.

On sait qu’en Russie, les caves ne servent que pour emmagasiner la glace, et c’est dans les cours que l’on conserve les approvisionnements de bois pour l’hiver.

Nadèje, inaperçue dans l’épaisseur de la brume, marchant sur les pieds et sur les mains comme une bête, tourna vivement l’énorme tas de bûches et se cacha derrière au ras du mur.

Que voulait-elle tenter ?

Elle ne le savait pas elle-même.

Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle ne voulait pas être prise, et elle se cachait instinctivement, en serrant entre ses doigts, dans la poche du carrick, son talisman précieux.

Un peu plus loin, toujours derrière le tas de bois, il y avait une porte entrebâillée, et Nadèje vit, au delà de la porte un escalier tournant.

Irait-elle de ce côté ?

Oh ! non, non.

Elle se souvenait de la prison où elle avait déjà passé quelques jours ; là-haut était l’infirmerie.

Se dérober par là, ce n’eût été qu’entrer dans une geôle plus sûre ; c’eût été s’enfoncer davantage dans plus de captivité. Mais voilà que tout à coup, la cour s’emplit de bruits de pas et de bruits de voix.

C’étaient le commissaire et ses agents qui sortaient du greffe et venaient vers la voiture.

Ils l’ouvrirent vivement en criant :

— Descendez !

Alors, ce ne fut de toutes parts que des exclamations de surprise.

La voiture était vide.

On appela, des gardiens s’élancèrent, et avec eux quelques hommes de l’ordre de Saint-Vawara, qui accoururent de l’infirmerie.

Le commissaire crut d’abord que la prisonnière s’était évadée pendant le trajet.

Mais l’agent qui avait pénétré dans la voiture affirma que Nadèje s’y trouvait encore quand on était entré dans la prison.

En ce cas, on la retrouverait.

Çà et là, tout le monde courait, visitant les encoignures, passant derrière les tas de bois qui encombraient la cour ; tout cela avec des cris, avec des étonnements ; et Nadèje était introuvable comme si, ayant des ailes, elle se fût envolée par dessus les murs.

Où donc était Nadèje en effet ?

Le commissaire commençait à être sérieusement inquiet.

Il craignit d’être ridiculisé par cette évasion invraisemblable ; ce qui concourait à l’inquiéter davantage, c’était l’ordre qu’il avait reçu de fouiller la prisonnière et de trouver une médaille qu’elle avait sur elle.

Qui savait si sa position dans l’administration n’allait pas être compromise ?

Il voulut partager le plus tôt possible la responsabilité qui lui incombait et dit :

— Il faut prévenir le directeur à l’instant.

— Voulez-vous que j’aille l’avertir, monsieur le commissaire, demanda une petite nonne qui était là et qui cherchait comme tout le monde.

— Je vous prie, ma sœur, dit le commissaire.

Alors la petite nonne s’en alla du côté du greffe, mais chose singulière, quand elle fut entrée dans la bâtisse, au lieu de suivre le corridor qui conduisait au cabinet directorial, elle s’engagea à droite dans un long couloir qui aboutissait à l’allée de la porte cochère fermée d’une énorme grille.

Il y avait là trois gardiens.

L’un d’eux demanda :

— Vous voulez sortir, ma sœur ?

— Oui, dit-elle, je vais brûler un cierge à la chapelle de Sainte-Vawara, pour cette pauvre novice qui est à l’infirmerie et qui se sent de plus en plus mal.

La grille fut ouverte et la petite nonne sortit de la prison.

Cependant dans la cour, les recherches continuaient, vainement toujours.

Et voici que soudain une infirmière s’approcha du commissaire et lui dit :

— Ah ! monsieur, elle doit s’être échappée, la rusée !

— Qu’y a-t-il donc ?

Il y a, monsieur le commissaire, que, tout à l’heure, en entendant des cris, je suis descendue, et j’ai laissé seule, dans sa cellule, une de nos sœurs qui est bien malade et qui va peut-être mourir du jour au lendemain, et même avant quelquelques heures.

— Eh bien ?

— Eh bien, en remontant, je me suis aperçu que ses vêtements avaient disparu et j’ai trouvé par terre une vieille pelisse de cocher. La prisonnière que vous cherchez s’est peut-être emparée, pendant mon absence d’un instant, des habits de la malade, et qui sait si l’on ne l’a pas laissée sortir sous ce déguisement.

Alors le commissaire se souvint de la petite nonne qui lui avait offert d’aller prévenir le directeur. On s’informa auprès des gardiens.

Plus de doute possible.

La coupable s’était évadée.

Mais on la rattraperait !

Justement, le costume qu’elle portait rendrait la poursuite plus facile.

Sans perdre un instant, les agents auxquels se joignirent plusieurs gardiens sortirent de la prison et s’élancèrent les uns à droite, les autres à gauche.

Ce qui rendait la recherche malaisée c’était l’épaisseur du brouillard qui était devenu tout jaune.

Cependant après une longue course, un homme de police, l’un de ceux qui étaient allés à gauche, crut apercevoir, à quelques pas devant lui, une jupe noire et une haute coiffure qui ressemblait à un vêtement religieux.

La bande policière se précipita en avant.

Elle tenait sa proie.

Mais non, plus personne, la forme s’était évanouie dans le brouillard.

Alors, comme les agents se trouvaient dans la rue de l’Amirauté, en face la chapelle Sainte-Catherine, ils entrèrent dans le sanctuaire où la fausse nonne aurait pu avoir l’idée de se réfugier.

Ils s’étaient trompés. Il n’y avait là que quelques fidèles prosternés qui priaient dévotement.

Qu’était donc devenue la religieuse entrevue ?

D’ailleurs, était-ce Nadèje ?

C’était Nadèje, en effet.

Pendant qu’on la cherchait dans la cour, elle avait monté l’escalier qui s’ouvrait à côté d’elle, derrière le tas de bois. Par je ne sais quel instinct, elle s’était jetée dans une cellule dont la porte était entr’ouverte, avait aperçu dans un lit une forme étendue qui ne donnait pas signe de vie, puis des vêtements de nonne pendus à des clous ; et nos lecteurs savent le reste.

Une fois dans la rue, elle avait marché assez lentement d’abord, mais bientôt elle s’était mise à courir, se sentant poursuivie.

Au moment où elle passait devant la chapelle Sainte-Catherine — et elle entendait derrière elle les pas rapprochés des agents — elle vit une petite rue qui s’ouvrait à sa gauche. Elle s’y jeta en courant, toujours à perdre haleine, puis la tête perdue, croyant sentir des mains sur ses épaules, elle entra dans une maison, suivit un long corridor, monta un escalier très étroit, ne rencontra personne, s’engagea dans d’autres corridors plus obscurs où il y avait de loin en loin des portes. Mais toutes ces portes, qu’elle tâtait vainement, étaient fermées. Une, enfin, céda sous sa poussée. Alors une grande clarté l’éblouit ; elle vit deux formes qui se querellaient, qui criaient.

Où était-elle venue ?

On allait peut-être la saisir, la livrer !

Toutes ces idées, en une seconde, lui traversèrent l’esprit, et, d’un violent coup de poing, elle renversa la lampe qui pendait du plafond.

Puis, comme une bête poursuivie, elle s’accula dans le coin le plus sombre des ténèbres qui l’entouraient.

Ce fut seulement au bout d’un instant quand le silence se fut rétabli, quand elle se crut seule, qu’elle se leva, marcha à tâtons, et rencontrant des allumettes sur un meuble, en alluma une pour voir où elle était.