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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XVII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 446-452).

XVII

LES DEUX AMIES DE DARIUS

C’est ainsi que se trouvèrent en présence Nadèje et Daria, la petite ouvrière et la petite voleuse, aimant toutes les deux Darius, pures toutes les deux.

Ne se connaissant pas, elles se regardèrent longuement, un peu effrayées, sans paroles d’abord ; puis Nadèje dit :

— Où suis-je ? Quelle est cette maison ? Qu’est-ce que c’est que l’homme qui était là ?…

— Je ne sais pas, dit Daria, je ne sais rien. Mais vous-même qui êtes-vous ? Oui, je vois une religieuse. Pourquoi êtes-vous venue ? Ah ! de toute façon, c’est le ciel qui vous a envoyée, ma sœur. Sans vous, j’étais perdue. Merci, merci ! Il me tenait dans ses bras. Oh ! mon Dieu, il allait m’embrasser, l’odieux seigneur qui a frappé Darius.

Darius ! s’écria Nadège avec un violent sursaut.

— Oui, Darius, vous le connaissez ?

— Si je le connais !

Mais elle s’interrompit et regarda Daria bien en face. Une pensée lui avait traversé l’esprit, elle s’écria brusquement :

— C’est vous qui êtes Daria ?

— Oui, ma sœur, je m’appelle Daria ?

Alors Nadèje considéra longuement celle que Darius aimait, celle qui était sa rivale. Mais il n’y avait rien, rien, rien de méchant dans son regard. Ne se jugeant pas digne de l’amour d’un honnête homme, elle s’était résignée, on le sait, à aimer Darius sans espoir de récompense ; elle n’éprouvait que de la tendresse pour la jeune fille respectée et digne de respect qui lui était justement préférée.

Elle s’approcha de Daria.

— Je m’appelle Nadèje. Je suis une pauvre fille. Ça ne fait rien, voulez-vous me permettre de vous embrasser ? dit-elle.

Elle songeait que Darius ne l’embrasserait jamais.

— Je veux bien, ma sœur, dit Daria, qui se sentait prise de sympathie pour cette enfant de son âge, à l’air assez farouche, mais dont les yeux, un peu humides, s’adoucissaient en la considérant.

Quand elles se furent embrassées tendrement, Nadèje raconta à Daria, à voix basse et rapide, tous les tristes événements qui avaient eu lieu.

On devine le désespoir immense de la petite ouvrière quand elle apprit l’arrestation de son fiancé, quand elle sut qu’il était accusé d’avoir volé et d’avoir assassiné son père.

À son tour, elle dit à Nadèje, tout en sanglotant, ce qui lui était arrivé à elle-même ; comment elle s’était évanouie sur la route ; comment, après un temps qu’elle n’avait pu apprécier, elle s’était trouvée seule dans la chambre où elle était encore. Elle raconta aussi, en frémissant, les paroles violentes que lui avaient dites le jeune seigneur inconnu.

Alors Nadèje s’écria :

— Mais il va revenir !

— Hélas !

— Et nous sommes faibles, et nous ne pouvons rien, nous deux femmes contre un homme ! Oh ! il faut que vous sortiez d’ici à l’instant, à l’instant même !

— Oui, il le faudrait, mais comment ? La porte est bien fermée, il n’y a pas de fenêtre. Croyez-vous que depuis hier je n’ai pas crié, pas appelé ? Personne n’est venu, personne ne viendra. Et je suis en prison aussi comme mon pauvre Darius.

Nadèje courut à la porte, essaya de l’ébranler, puis elle s’arrêta, impuissante, se tordant les bras, quoi ! après avoir laissé arrêter le fiancé de Daria, elle laisserait la fiancée de Darius à la merci d’un infâme ? Elle ne pourrait pas plus sauver l’une qu’elle n’avait sauvé l’autre ?

Oh ! elle ne pensait pas à elle-même. Elle ne se disait pas que, tout à l’heure, dans un instant, le seigneur allait la trouver, elle, et que peut-être, il la garderait prisonnière aussi ou la tuerait pour qu’elle ne pût pas révéler les choses qu’elle avait apprises ! Non. Elle ne songeait qu’à Daria. Elle ne tremblait, petite âme magnanime, que pour sa chère rivale.

— Que faire, que faire ? répétait-elle.

En ce moment, un bruit de pas encore lointain se fit entendre dans la maison silencieuse et vint redoubler horriblement leur terreur.

Dans une minute tout serait perdu.

Mais Nadèje dit brusquement :

— Écoutez-moi. Êtes-vous brave ? Pour vous conserver digne de votre fiancé, seriez-vous capable d’un grand courage ?

— Je me serais tuée déjà si j’avais eu un couteau !

— Bien ; d’ailleurs, il vous suffira peut-être d’être adroite. Puisque le ciel m’a amenée près de vous, c’est qu’il veut que vous soyez sauvée !

Là dessus Nadèje éteignit vivement la lampe qu’elle avait allumée.

Que se passa-t-il dans l’ombre ?

Les deux jeunes filles se parlaient vivement, à voix basse.

Cependant, un bruit de pas se fit entendre de nouveau.

Cette fois, il n’y avait pas à s’y méprendre ; des gens venaient, des gens allaient entrer.

En effet, la clef tourna dans la serrure et la générale Amalie apparut.

Elle s’avançait avec précaution en élevant un flambeau. Le comte Michel Markoff marchait derrière elle.

Mais tout à coup la générale s’arrêta et, après avoir regardé autour d’elle, elle poussa un grand éclat de rire. Quant à Michel Markoff, il avait l’air stupéfait.

— Ma foi, mon cher comte, dit la générale, il faut avouer que vous êtes un grand poltron. Regardez vous-même ; vous avez rêvé ou bien un coup de vent aura poussé la porte et éteint la lampe, voilà tout.

En effet, il n’y avait dans la petite chambre rose qu’une seule personne, Daria, étendue sur le sopha, la tête entre les mains.