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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XVIII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 452-463).

XVIII

LA FAUSSE RELIGIEUSE

Comment la petite nonne avait-elle réussi à sortir de cette chambre si bien close, qui n’avait même pas de fenêtre ?

Ce qui est certain, c’est qu’elle s’était échappée.

Après avoir suivi le long corridor obscur, elle tourna à gauche, dans le petit escalier par où sortaient, on s’en souvient, les clients furtifs de Mme Amalie.

Elle entendit l’éclat de rire de la générale, ce qui dut la rassurer un peu.

Elle poussa la porte qui ouvrait sur la ruelle et s’élança dans le brouillard qui pourrait protéger sa fuite.

Quel était son projet ? Qu’avait-elle imaginé pour sauver Daria ?

En tout cas, elle devait ne pas perdre de temps, puisque celle qu’elle aimait maintenant, comme une sœur, était restée à la merci de l’homme dangereux qui l’avait enlevée.

Certainement, elle ne devait pas songer à voir tout de suite Gog et Magog pour leur demander de révéler la vérité sur l’affaire de la rue des Officiers. En ce moment le danger que courait Darius était moins pressant que celui où se trouvait Daria.

Elle suivit très rapidement, le long des maisons, la rue de l’Amirauté. Elle ne tournait pas la tête.

Où donc allait-elle ?

Les passants s’étonnaient un peu de cette religieuse qui allait seule et si vite ; mais l’attention qu’elle excitait n’avait rien d’inquiétant, et, sans doute, elle se croyait sûre de ne pas être suivie.

Elle se trompait.

Au moment où elle avait quitté la maison de la générale Amalie, deux personnes qui étaient à côté de la porte, dans la ruelle, avec l’attitude de gens qui attendent en se cachant un peu, s’étaient détachées du mur et s’étaient mises à marcher derrière la religieuse. D’ailleurs, ils laissaient entre elle et eux une distance assez grande, afin que leur espionnage ne fut pas remarqué.

Étaient-ce deux des agents qui avaient suivi, depuis la prison, l’adroite fugitive ?

Non. Les hommes de police avaient bien perdu la piste ; ils s’en étaient retournés remettant leur recherche à quelque moment plus opportun. Ceux qui marchaient sur les pas de la nonne, c’étaient un homme élégamment vêtu et une femme en riche toilette.

C’étaient Natache et Stéphane ! et Natache disait à son compagnon :

— Oh ! que n’est-il nuit ! Oh ! pourquoi la ville n’est-elle pas dans l’ombre !

— Pourquoi ? dit Stéphane.

— Parce que s’il faisait sombre, nous nous jetterions sur cette enfant et nous lui arracherions le triple rouble qui nous rendra plus riches que les rois !

N’importe, nous l’avons retrouvée, tout va bien.

Ainsi Natache et Stéphane, plus heureux que les agents, avaient découvert les traces de la prisonnière évadée.

On se souvient qu’ils avaient été brutalement chassés de la prison des femmes.

Mais ils n’étaient pas remontés dans leur traîneau.

Adossés à la muraille, près de la porte de la prison, ils s’étaient tenus immobiles, sans se parler. Ils avaient vu entrer la voiture où se trouvait Nadèje ; ils avaient vu se refermer la grande porte.

Natache grinçait des dents.

— Donc, pensait-elle, il se trouve pour la seconde fois, sur mon chemin, celui qui, jadis, a failli me vaincre. Comme moi, il est instruit du secret magnifique et terrible ; il poursuit le but que je poursuis ! Et il triomphe ! Maintenant, Nadèje est en son pouvoir ; maintenant il s’empare de la médaille ; et moi, je ne puis rien, et je reste là, immobile, pendant qu’il me vole mon rêve resplendissant. Qui sait même s’il n’a pas appris aussi que Nadèje est la fille de la princesse Marie ? Non seulement, il me dérobera mes richesses, mais il défendra contre moi et il sauvera peut-être l’enfant de mon ennemie.

Oh ! toute ma haine se ranime plus violente que jamais, et, à cette heure, je ne sais pas si elle n’est pas plus forte que ma convoitise. Je crois, oui, vraiment, je crois que j’hésiterais si j’avais à choisir entre l’immense trésor et la perte de l’odieuse Nadèje.

Pendant qu’elle pensait ainsi, la porte de la prison s’entr’ouvrit pour laisser sortir une jeune religieuse.

Natache prit à peine garde à cela.

Mais quelques instants après elle recula vivement dans le brouillard, parce que des agents et des gardiens sortaient à leur tour de la prison.

À quelques mots prononcés par ces hommes, à la rapidité avec laquelle ils s’élancèrent les uns à droite, les autres à gauche, elle comprit ce qui s’était passé, Nadèje s’était évadée.

Cette religieuse qui était passée par là tout à l’heure, c’était Nadèje !

Grand Dieu ! tout ce que Natache désirait en ce moment, c’est-à-dire la vengeance et l’opulence, venait de passer, là, tout près d’elle, et elle n’avait pas tendu la main pour s’en emparer !

D’ailleurs, elle éprouva une joie immense. L’évasion de Nadèje avait trompé la victoire du chevalier du Quesnoy. Le commandant du Bataillon d’Or ne tenait pas encore le triple rouble ! et quand il retrouverait Nadèje, il serait trop tard, parce qu’il aurait été devancé par Natache.

Comme elle savait de quel côté s’en était allée la fausse religieuse, elle n’hésita pas un instant.

Avec Stéphane, elle monta dans le traîneau qui les attendait toujours, dépassa les agents, aperçut bientôt la fugitive.

Alors elle mit pied à terre, toujours suivie de son compagnon, et, après une assez longue course, elle vit Nadèje entrer dans la ruelle qui donne sur la rue de l’Amirauté et se précipiter dans la maison de la générale Amalie.

Alors elle se dit :

— Que faire ?

Appeler des hommes de police, livrer Nadèje ? C’était la rendre au chevalier Philippe.

Natache pensa à entrer dans la maison.

Mais sous quel prétexte ?

On les chasserait ; son commencement de réussite avorterait misérablement.

Elle résolut d’attendre.

Évidemment, Nadèje, dans cette habitation, n’était pas chez elle. Elle s’était jetée dans ce long couloir par affolement, pour éviter une poursuite qu’elle devinait ; mais certainement elle allait repartir. Natache, comme on le sait, ne s’était pas trompée ; et maintenant toute pleine d’une ardente espérance, elle marchait derrière la princesse Palkine, qui emportait dans une poche de son habit de religieuse, la plus impériale des fortunes.

Natache reprit :

— Oui, tout va bien, Stéphane. De deux choses l’une : ou elle essaiera de se réfugier dans quelque traktir et alors nous entrerons après elle, et je me charge du reste ; ou bien, pour se mettre à l’abri, elle gagnera la campagne, et là il ne passera plus personne, et nous réussirons plus facilement encore ! Tu as un couteau, j’espère ?

— J’ai un couteau, dit Stéphane.

Il est probable que des deux moyens de se mettre à l’abri dont avait parlé Natache, la fausse religieuse avait choisi le dernier, car elle ne tarda pas à abandonner la rue de l’Amirauté, où passent beaucoup de gens et de traîneaux, pour s’engager dans les rues plus désertes qui s’éloignent du centre de la ville. Elle passa l’un après l’autre les ponts des innombrables canaux qui sillonnent Saint-Pétersbourg.

Elle traversa les quartiers marchands, se hâtant de plus en plus et après une course qui ne dura pas moins de deux heures, elle se trouva sur une route bordée de tas de neige que nos lecteurs connaissent déjà, sur la route de Peterhoff.

— Bien, bien, disait Natache, encore quelques instants et nous pourrons agir.

L’action sinistre que préméditait Natache serait d’autant plus facile à accomplir que déjà le jour était moins clair.

Dans ces journées d’automne, le soir monte très vite et le crépuscule, qui ne dure pas plus longtemps qu’un quart d’heure, fait rapidement place à la nuit.

Il faisait presque sombre quand la petite nonne commença de monter la côte, au sommet de laquelle, — ainsi que nos lecteurs ne l’ont pas oublié, — s’élevait une grande maison dont les murailles blanches commençaient à s’estomper dans les demi-ténèbres.

Depuis longtemps déjà elle avait dépassé la chapelle de Sainte-Nadèje ; et il n’y avait plus personne sur le chemin, sinon la pauvre fille et ses redoutables poursuivants.

Alors, elle tourna la tête d’un air inquiet.

Elle avait entendu du bruit derrière elle.

Eut-elle le pressentiment du danger auquel elle était exposée ?

Ce qui est certain, c’est qu’elle se mit à courir tout à coup.

— Allons, dit Natache, c’est l’heure.

Et elle s’élança, entraînant Stéphane.

La religieuse, qui ne pouvait plus douter du péril qui la menaçait, courut plus vivement encore, et bientôt elle ne fut plus très éloignée de la grande maison blanche qui domine la route.

Mais Natache et Stéphane, plus vigoureux, gagnèrent du chemin.

Chacun d’un côté de la route, ils se précipitaient avec une vitesse furieuse, et soudain ils bondirent vers la religieuse qui, mourante d’effroi, se laissa choir sur les genoux, en disant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Qu’est-ce que vous me voulez ?

Elle avait à peine dit ces mots que les deux assaillants, l’avaient renversée, et Natache cria terriblement dans la nuit :

— Je la tiens ! J’ai là, devant moi, la fille de la princesse Marie !

Puis elle ajouta :

— Le rouble, vite, le rouble !

Malgré les cris de la petite nonne, ils la fouillèrent violemment, avec des mains féroces qui déchiraient les étoffes.

Elle criait, elle appelait.

Natache dit :

— Allons, Stéphane, le couteau ?

Alors Stéphane frappa.

Et la triste victime, laissant tomber sa tête, n’était plus qu’une forme inerte sur la route glacée.

Cependant Natache fouillait toujours et fouillait en vain. Elle disait entre ses dents :

— Quoi, rien ? Quoi ! je serai vengée seulement, rien que vengée ? Oh ! elle a le rouble, elle l’a, il faut que je le trouve !

Elle retourna toutes les poches, déchira toutes les doublures. Inutilement. Il fallut bien que Natache se rendit à l’évidence ; Nadèje n’avait pas gardé le triple rouble de Paul Ier.

Elle restait à genoux, immobile, hébétée, quand tout à coup Stéphane cria :

— Fuyons, fuyons vite ! Regarde.

Une femme et des valets portant des flambeaux, étaient sortis de la maison blanche et ils couraient attirés sans doute par les cris qu’avait poussés la victime.

— Non ! dit Natache, je ne m’en irai pas !

Et dans un affolement forcené, elle déchirait, cherchant toujours, les habits de la religieuse, se mouillant les mains dans le sang qui sortait de la blessure.

Mais Stéphane saisit Natache à bras le corps.

— Viens, viens, ou nous sommes perdus ? Ces gens sont très nombreux, nous serons enveloppés, arrêtés.

Elle résistait, elle s’acharnait aux vêtements. Les valets étaient tous proches, c’est en vain que Stéphane voulut emporter sa maîtresse.

Déjà les serviteurs accourus cernaient le groupe tragique de la victime et de ses deux assassins.

Alors Natache leva la tête et vit la femme qui était sortie de la maison blanche.

Elle se redressa, sinistrement épouvantée et, dans un hurlement elle cria :

— Marie Palkine ! vivante ! Elle vivante ! Oh !… je suis folle, ou c’est un spectre que je vois.

La femme qu’elle regardait, c’était Mme Ivanoff, la pauvre mère en deuil qui, la veille — on s’en souvient — avait rencontré Darius et Daria dans la chapelle de Sainte-Nadège. Était-ce Marie Palkine ?

— Oui, elle ; c’est bien elle ! répéta Natache dans le paroxisme de la stupéfaction et de la rage.

Et pendant que les domestiques s’emparaient des assassins, elle ajouta avec le terrible rire des vengeances satisfaites :

— Voilà ta fille, Marie Palkine, voilà Nadèje ; je te la rends. C’était une voleuse et maintenant, c’est un cadavre !