Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XX
XX
LA MÈRE ET LA FILLE PEUT-ÊTRE
C’était dans une chambre éclairée d’une seule lampe, et qui paraissait très confortablement meublée.
Sous les rideaux d’un grand lit, une jeune fille était couchée, le visage blême ; peut-être elle dormait, peut-être elle était morte.
Assise devant la couche, Mme Ivanoff, les yeux pleins d’une anxiété suprême, considérait longuement, toujours, la pâle morte ou la pâle dormeuse. Natache ne s’était-elle pas trompée ? Mme Ivanoff était-elle Marie Palkine, certainement ?
Oui.
Nous raconterons brièvement son histoire.
Quand le commandant du Bataillon d’Or l’avait vue tomber entre ses bras à côté du cadavre de la vieille princesse Catherine, il avait cru qu’elle avait cessé de vivre.
Il ne put la venger sur Natache, puisque, seule, Natache savait où était la fille de Marie.
Désespéré, il quitta la chambre témoin d’un double crime, et put sortir sans être vu, grâce à la porte secrète qui faisait communiquer l’un avec l’autre les deux hôtels voisins ; le lendemain il quittait la Russie, plein de regrets et de tristesse.
Quant à Natache, elle jugea naturellement peu prudent de demeurer dans une maison où elle avait empoisonné et assassiné ; elle s’esquiva, rejoignit Stéphane et se déroba avec lui, parmi la foule des Goujons jusqu’au jour où la bande fut arrêtée, emprisonnée, envoyée en Sibérie.
Ainsi, Marie était restée seule, couchée sur le lit funèbre de sa mère.
Une heure plus tard, le prince Georges Palkine entra, demeura stupéfait et appela les domestiques.
Tous crurent d’abord qu’ils étaient en présence de deux cadavres.
Mais le médecin, rappelé, reconnut que si la vieille princesse était morte la jeune princesse respirait encore.
Les ciseaux de Natache avaient pénétré assez profondément dans le cou de la victime.
Pourtant tout espoir n’était pas perdu.
On la transporta dans la chambre voisine qui était la sienne, et elle y demeura pendant bien des jours pleins de fièvre et de délire, entre la vie et la mort.
Ce fut par un miracle qu’elle survécut, car une grande faiblesse, suite naturelle de son récent accouchement, compliquait beaucoup le danger de la blessure.
Mais la Providence, qui poursuit son but à travers les choses humaines, la réservait à d’autres épreuves. Au bout de quinze jours, elle put se lever.
Hélas ! elle fut triste d’être vivante. La mort de sa mère, la disparition de son enfant, la plongeaient dans une mélancolie pleine d’angoisse ; et en même temps le séjour de Saint-Pétersbourg, où son histoire, c’est-à-dire sa honte, avait été publiée grâce au bon naturel des demoiselles Chiponine, le séjour de Saint-Pétersbourg lui était insupportable.
Elle partit pour la Finlande. Peut-être parce qu’elle jugeait qu’elle serait moins malheureuse dans ce château où son père l’avait aimée, peut-être parce qu’elle avait un dessein plus facile à réaliser dans une province éloignée, parmi des serviteurs dévoués.
Elle avait un projet, en effet.
Peu de temps après le départ de Marie, une lettre de Finlande annonça au prince Georges Palkine que sa sœur était morte.
« La blessure, écrivait-on, s’était rouverte dans un accès de fièvre qu’avait eu Marie ; la jeune princesse avait rapidement succombé ; et, selon son désir, on l’avait ensevelie près du château, dans la forêt, à côté de la tombe où reposait son père. »
Georges Palkine, que cette nouvelle — nous regrettons de devoir l’avouer — ne chagrina pas outre mesure, se garda bien d’aller en Finlande pour prier sur la tombe de sa sœur.
Il hérita des biens entiers de sa mère et ne s’occupa qu’à manger son héritage le plus agréablement possible.
Mais Marie n’était pas morte.
Ayant dispersé peu à peu, dans les villages voisins, les domestiques dont elle n’était pas sûre, elle était restée presque seule dans le château. Un vieux pope, à qui elle confia les motifs de sa conduite, ne jugea pas sacrilège de l’aider dans cette supercherie, et après quelques jours de feinte maladie, un cercueil vide fut enterré dans la forêt au pied d’un chêne.
Puis, Marie Palkine disparut pendant la nuit.
Elle séjourna durant quelque temps dans une petite ville voisine, où elle n’était pas connue, et là elle prit le nom de Mme Ivanoff. On se souvient que le vieux prince Palkine s’appelait Yvan, de sorte que ce faux nom était presque un nom véritable.
Comme elle avait emporté de Saint-Pétersbourg ses bijoux personnels, qui étaient en grand nombre et tout à fait précieux, elle se trouva à l’abri du besoin.
Elle se trouva ainsi à l’abri des méchantes paroles et des mauvais regards qui suivent en tous lieux les pauvres filles qui ont commis une faute, car Dieu pardonne, mais les hommes ne pardonnent pas, ni les femmes.
Elle eut la paix, l’oubli.
Mais cela, ce n’était pas tout ce qu’elle voulait.
L’enfant qu’elle n’avait jamais vue, elle l’adorait et il lui fallait sa fille ! Oh ! comme elle la bercerait, comme elle l’embrasserait, comme elle serait heureuse de la porter entre ses bras !
Quand quelques mois se furent écoulés elle osa revenir à Saint-Pétersbourg, voilée, inconnue, et commença ses recherches.
Elles ne pouvaient pas réussir.
Quelles indications avait-elle ? Aucune.
Natache n’était plus là ; la vieille sage-femme, qui aurait pu fournir des renseignements, avait disparu. Savait-elle seulement si Nadèje, — elle se plaisait à dire ce nom, parce que « Nadèje » veut dire « espérance » — savait-elle seulement si sa fille était vivante ?
Elle ne le savait pas, mais elle en était sûre.
Non pas seulement à cause des paroles de l’inconnu si ressemblant au prince Ivan Palkine, qui lui avait dit : « Ta fille est vivante » mais encore parce qu’elle sentait en elle l’obstiné, l’invincible espoir de la retrouver un jour.
Elle chercha longtemps, très longtemps.
Elle ne se cachait presque plus, devinant bien que tout ce monde heureux et indifférent auquel elle avait été mêlée autrefois, ne songeait plus à elle, et n’aurait garde de la reconnaître.
Chaque fois qu’elle rencontrait dans la rue ou sur quelque promenade une jeune fille qui avait l’âge que devait avoir sa fille, tout le cœur de la pauvre mère se troublait douloureusement et délicieusement, et elle disait :
— Oh ! si c’était elle.
Ce n’était pas elle.
Ces jeunes filles qui passaient avaient des mères, d’heureuses mères, hélas ! Cependant, Marie Palkine ne répudia pas le désir qui était l’unique but de sa vie. Elle ne cessa pas de croire à la réapparition de l’enfant disparue, et quelquefois le ciel clément lui envoya la nuit de beaux rêves où elle tenait entre ses bras sa Nadèje idolâtrée.
On le sait, elle avait eu raison de ne pas désespérer, puisque ce soir, au moment où elle sortait de sa maison, attirée par des cris de victime, son enfant lui avait été rendue. Car, certainement, c’était son enfant, cette jeune blessée, puisque Natache — que Marie Palkine avait bien reconnue — puisque Natache avait dit : « Voilà ta fille, la voilà ! »
Mais Dieu était cruel.
Il lui donnait Nadèje ; mais il la lui donnait sanglante, si pâle, morte peut-être.
Pleine d’extase à la fois et d’épouvante, la pauvre mère regardait là, devant elle, dans ce lit qui était peut-être un tombeau, la chère créature retrouvée qui, peut-être, hélas ! ne lui dirait jamais « ma mère ».
Mme Ivanoff avait envoyé chercher un médecin.
Après un temps peu court, mais qui lui parut bien long, la porte de la chambre s’ouvrit et le docteur entra.
— Oh ! monsieur, monsieur, s’écria-t-elle, dites-moi que ma fille est vivante.
Le médecin s’approcha, écarta les draps de la couche, et considéra la blessure.
C’était en pleine poitrine que Stéphane avait frappé la fausse religieuse. Mais il l’avait frappée peu violemment, n’étant pas animé par cette haine qui transportait Natache, et le couteau n’était pas entré profondément.
Le médecin répondit :
— Rien de très grave, madame, et, après avoir placé un appareil léger sur la petite blessure qui saignait peu, il se retira en disant :
— Ne vous inquiétez pas, je réponds de la malade. À demain, madame, à demain.
Alors Marie Palkine fut comme folle de joie.
Elle avait sa fille, et sa fille vivait !
En un instant, toutes les épouvantes du passé, toutes les angoisses de dix-sept années, furent comme si elles n’avaient pas été.
Elle pleurait de joie, l’heureuse mère, car elle était heureuse aussi maintenant, comme les autres ! Et ne pouvant contenir son ivresse, elle se pencha vers la blessée et la baisa sur le front, sur les yeux, dans les cheveux, éperdûment, en s’écriant :
— Nadèje, Nadèje, ma chère Nadèje !
La malade ouvrit lentement les yeux et en regardant devant elle :
— Où suis-je, où suis-je ? dit-elle.
— Chez ta mère, chez toi !
— Chez ma mère ! non, oh non ! ma mère est morte.
— Elle vit, elle t’embrasse.
— Vous, madame ! dit la blessée en se tournant vers celle qui lui parlait.
— Oui, moi, moi ! Moi qui t’ai rencontrée hier dans la chapelle, et qui ai deviné tout de suite aux battements de mon cœur que tu étais ma fille en effet. Ah ! méchante ! tu ne l’avais point deviné, toi.
L’enfant blessée ne comprenait pas, essayait d’éclaircir ses pensées tout obscurcies par les ombres de l’évanouissement.
— Attendez, dit-elle, je ne sais plus ce qui s’est passé… Ah ! je me souviens… Darius, Darius est accusé, arrêté !… C’est la sœur de sainte Varvara qui me l’a dit. Nous étions tous deux dans l’horrible petite chambre. Le méchant seigneur allait revenir ; c’en était fait de moi ! Alors nous avons éteint la lampe et, dans l’obscurité, nous avons changé d’habits… On entendait des pas, la porte allait s’ouvrir ; je me suis placée, moi, à côté de la porte. Le battant poussé du dehors, m’a cachée, et pendant que le seigneur entrait avec une vieille femme, je me suis glissée derrière eux et je me suis enfuie.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! disait la mère, elle a le délire, elle est folle !
— Non, non, je ne suis pas folle ; je me rappelle, je me rappelle tout. Dès que j’ai été dans la rue, j’aurais voulu courir à la prison de Darius, pour crier qu’il était innocent, pour qu’on me le rendit. Hélas ! on ne m’aurait pas écoutée. Je pensais aussi aller chez moi, mais la religieuse m’avait recommandé de ne pas faire cela, parce qu’il devait y avoir chez moi des gens de la police qui m’attendaient pour me prendre comme complice de Darius, à ce qu’il paraît.
Il fallait bien que je restasse libre pour le délivrer ! Alors je me suis souvenue de vous, madame, de vous que j’avais rencontrée dans la chapelle, sur la route de Péterhoff. Je ne connais personne, moi, pauvre fille. Vous m’aviez parlé avec douceur, vous m’aviez donné votre adresse. Vous étiez bonne, vous pouviez être puissante ; c’est pourquoi je suis venue du côté de votre maison.
— C’est le ciel qui t’a guidée, mon enfant !
— Oh ! l’enfer me suivait. Je revois clairement toutes les choses qui se sont passées. Un homme et une femme couraient derrière moi. Ils m’ont saisie, ils m’ont renversée, ils déchiraient mes habits ; ils me fouillaient, et, enfin, j’ai senti quelque chose de froid qui m’entrait dans la poitrine. Ah ! tenez, voyez, je ne suis pas folle, ajouta-t-elle en écartant les draps, là, là, j’ai une blessure ! ils m’ont tuée, je vais mourir, je ne reverrai pas Darius !
Elle s’était dressée dans la fièvre ; elle retomba plus pâle, en laissant pendre ses bras faibles.
À vrai dire, de toute cette histoire, Mme Ivanoff ne comprenait rien. Ce dont elle était convaincue, ce dont elle était certaine, c’est qu’elle avait sa fille devant elle, tout près d’elle, et elle lui dit :
— Tais-toi, ne parle plus, tu te ferais du mal.
Puis, prenant dans les siennes la main de son enfant, elle pleurait de douces larmes en répétant tout bas :
— Nadèje ! Nadèje !
Mais la jeune fille, levant le front, dit :
— Nadèje ? Ah ! oui, je comprends, maintenant, je comprends tout, madame.
— Dis « ma mère ».
— Non ; non ; c’est une autre qui doit dire cela.
— Une autre ?
— Oui. Écoutez-moi, je m’explique bien des choses ; je vous ai dit que je suis sortie de la maison où l’on m’avait enfermée, sous les habits d’une religieuse.
— Oui, tu me l’as dit.
— Eh bien, ce n’est pas moi, c’est cette religieuse qui s’appelle Nadèje ; je suis sûre qu’elle m’a dit ce nom, oui, oui, tout s’éclaircit, les gens qui m’ont suivie, qui m’ont frappée, ont été trompés par mon déguisement ; ils ont cru suivre et frapper la religieuse, à laquelle ils en voulaient ; et si l’on vous a dit que je suis votre fille, c’est que l’on m’a prise pour une autre.
— Quoi ! vous n’êtes pas Nadèje ! s’écria Marie Palkine en levant au ciel ses bras désespérés.
Et elle ajouta :
— Ainsi Natache s’est trompée ou a voulu me tromper. Ah ! Dieu ! comme le destin se joue de ma triste tendresse ! Mais, continua-t-elle brusquement, cette Nadèje, oui, cette religieuse qui vous a prêté ses habits, où est-elle, dites-le vite ? Car c’est mon enfant, celle-là !
— Hélas, dit Daria, pardonnez-moi Madame. Dans mon ardent désir de sauver Darius, j’ai eu tort d’accepter le sacrifice qu’elle m’offrait ; je l’ai laissée, à ma place, dans un lieu bien dangereux, et le ciel m’a punie déjà en voulant que je fusse frappée pour elle !
— Que dites-vous ? s’écria Marie Palkine. Dans un lieu dangereux ? Nadèje court un péril ? Parlez !
— Je vous répète de me pardonner, madame, et courez vite, et puissiez-vous arriver avant qu’on ne lui ait fait du mal.