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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXI

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 489-500).

XXI

LE PORTEFEUILLE D’UN AGENT DE POLICE

Quelques instants après, Mme Ivanoff sortit de sa maison.

Elle avait recommandé que l’on eût bien soin de la pauvre Daria, avait ordonné qu’on allât chercher le médecin sans retard, si quelque aggravation se produisait dans l’état de la malade.

Quant à elle-même, son devoir l’appelait ailleurs.

Cette Nadèje, cette religieuse dont lui avait parlé la blessée, ce devait être sa fille, en effet.

Sans doute, rien de certain encore, mais beaucoup de probabilités.

Mme Ivanoff aurait bien voulu interroger Natache ; par malheur, Natache et son compagnon avaient réussi à s’échapper des mains des serviteurs, dans le tumulte, dans la nuit, pendant que l’on ramassait sur la route la jeune fille frappée par Stéphane.

Aussi Mme Ivanoff ne pouvait s’en rapporter qu’aux suppositions de Daria, mais elles lui paraissaient assez vraisemblables pour la décider immédiatement à se rendre à la maison où Nadèje était captive, et que Daria lui avait indiquée du mieux qu’elle avait pu.

Nous avons dit que son devoir la poussait ; ce n’était que son devoir, nous devons le répéter.

Chose étrange, elle ne se sentait pas attirée vers cette Nadèje, qui devait être sa fille ; tandis que tout son cœur bondissait vers Daria, qui n’était pas son enfant !

Elle aurait donné tout au monde pour être la mère de la pauvre jeune malade, et elle se disait en marchant :

— Mon Dieu, mon Dieu ! Qu’est-ce donc qui se passe en moi ? Est-ce que je serais une mauvaise mère ?

Un traîneau de louage passait ; elle y monta après avoir dit au cocher :

— Rue de l’Amirauté, près la chapelle de Sainte-Catherine.

Peu de temps était écoulé quand la machine glissante fit halte devant le sanctuaire.

Mme Ivanoff descendit vivement, et, après avoir congédié le cocher, elle entra dans la ruelle voisine et s’arrêta devant une petite porte.

Mais cette porte était fermée.

Marie souleva le marteau et frappa une fois, deux fois, trois fois.

Personne ne vint lui ouvrir, aucun bruit ne lui répondit.

Pourtant, elle ne s’était pas trompée.

Cette porte, c’était bien celle que Daria lui avait désignée.

Elle songea qu’il était assez tard déjà, et que peut-être les habitants de la maison étaient endormis.

Elle frappa de nouveau.

Vainement.

Mais si le bruit qu’elle faisait n’éveillait aucune attention dans l’intérieur, il n’en était pas de même au dehors, dans la ruelle.

Sur la porte d’un traktir, qui, était en face de l’habitation silencieuse, un homme était debout.

Il avait relevé le collet de sa pelisse. Son bonnet de fourrure lui descendait jusque sur les yeux, de sorte qu’on ne pouvait pas distinguer ses traits dans l’ombre déjà très épaisse.

Cependant, il paraissait suivre avec des gestes qui n’étaient pas dépourvus d’inquiétude, les mouvements de Mme Ivanoff.

Puis, tout à coup, comme s’il avait pris une décision, il s’avança vers elle.

— Pardonnez-moi, madame, dit-il, si je vous adresse la parole sans avoir l’honneur d’être connu de vous ; mais je puis, je pense, vous rendre un service.

— Parlez, monsieur.

— Vous frappez à cette porte, et vous paraissez désirer beaucoup qu’elle vous soit ouverte.

— Beaucoup, monsieur.

— Eh bien ! madame, elle ne s’ouvrira pas, car la maison est inhabitée.

— Inhabitée ?

Alors Mme Ivanoff pensa que décidément elle avait mal retenu les indications de Daria. Elle se disposait à s’adresser aux habitations voisines, lorsque l’inconnu reprit :

— Un mot encore, madame. Je dois vous dire qui je suis. Je suis un des employés du commissaire chargé de la police de ce quartier. La police a de ces agents sans uniforme qui rôdent le soir, pour veiller à la sûreté des passants. S’il vous est arrivé quelque chose ou si vous avez quelque plainte à formuler, je me mets à votre disposition, ainsi que c’est mon devoir.

Mme Ivanoff s’écria :

— Ah ! monsieur, c’est le ciel qui vous envoie ! La police ! en effet, j’aurais dû penser à cela en effet ! Toute seule, je ne pouvais rien ; mais il y a une police pour aider les honnêtes gens. Ah ! je crois bien, monsieur, que j’ai une plainte à porter.

— Eh bien, madame, je vous écoute.

Madame Ivanoff lui raconta tout ce qu’elle savait de l’enlèvement de Daria et de sa séquestration, et aussi de l’attaque dont la jeune fille avait été victime sur la route de Péterhoff. Elle lui dit en outre qu’une autre jeune fille appelée Nadèje était restée dans la maison mystérieuse, à la place de la prisonnière ; et elle ajouta avec de vives paroles qu’il fallait retrouver tout de suite les coupables, et surtout faire mettre en liberté sans tarder l’enfant qui avait dû demeurer captive.

— Oh ! oh ! dit l’homme de police, voilà qui est très grave. Comment vous appelez-vous, madame ?

— Marie Ivanoff.

— Et vous logez ?

— Sur la route de Péterhoff, dans la maison blanche qui est au sommet de la côte, à gauche.

— La jeune fille qui se nomme Daria et qui a été blessée, dites-vous, sur la route, savez-vous où elle est en ce moment ?

— Elle est chez moi.

— Ah ! Ah ! elle est chez vous ?

— Oui, monsieur, mais c’est de l’autre enfant qu’il s’agit surtout.

— J’entends, j’entends bien. L’affaire est très compliquée et il faut que j’en réfère à M. le commissaire qui recevra votre témoignage et agira en conséquence. Voulez-vous m’accompagner, madame, jusqu’au poste de police ?

— Oh ! oui, oui, je veux tout ce qu’on voudra, pourvu qu’on me rende Nadèje.

Ils se mirent à marcher l’un à côté de l’autre, dans les rues obscures où les passants commençaient à devenir rares.

Le poste n’était pas très éloigné ; ils seraient bientôt arrivés.

Tout en marchant, Mme Ivanoff suivait ses pensées. C’était un hasard qui lui avait fait rencontrer cet homme. S’adresser à la police était ce qu’il y avait de plus simple à faire, et elle s’étonna de n’y avoir pas pensé d’abord.

Elle était si absorbée dans ses préoccupations qu’elle ne s’aperçut pas que son compagnon se tenait trop près d’elle et, par instant, lui frôlait ses vêtements d’une main qu’il retirait tout à coup, comme par crainte d’être surpris.

Cependant on apercevait déjà la tourelle, du haut de laquelle on observe les incendies et qui, à Saint-Pétersbourg, fait reconnaître les établissements de police.

Alors, violemment, l’inconnu saisit Mme Ivanoff par le bras l’entraîna, stupéfaite, malgré ses cris, courut, poussa la porte du poste et fit entrer devant lui, dans la salle pleine d’agents, la pauvre femme qui ne savait plus ce que signifiait cette aventure.

Puis il dit brusquement :

— Je m’appelle le comte Michel Markoff. Je passais dans la rue ; cette femme s’est approchée de moi et m’a volé un portefeuille qui était dans la poche de ma pelisse. Il y a vingt billets rouges dans ce portefeuille. J’ai saisi la voleuse et je l’amène. Fouillez-la, elle a toujours le portefeuille…

Les agents s’avancèrent en tumulte sur la femme accusée, l’empoignèrent, la fouillèrent, et, dans la poche de sa robe, il y avait en effet un portefeuille qui contenait vingt billets rouges.

Pas de doute possible.

Cette femme était une voleuse !

Or, Mme Ivanoff se laissait faire et laissait dire.

Pourquoi ?

À cause du nom qu’elle avait entendu : Markoff ! Michel Markoff ! C’était bien là les paroles qui avaient été prononcées.

Coup terrible du sort ! Intervention sinistre de la Providence !

Quoi ! au moment où elle cherchait sa fille, elle se trouvait tout à coup en présence d’un homme qui portait le nom du père de cette enfant !

Qui était-il ?

Un parent du séducteur d’autrefois ?

Qui sait, peut-être son propre fils ?

Oui, oui ; elle se souvenait qu’on lui avait parlé autrefois de l’enfant légitime du comte Markoff, appelé le comte Michel.

Ainsi, ce passant qui l’accusait d’avoir volé, c’était le frère de Nadèje. Tout ceci la bouleversait et l’accablait. Elle pensait qu’elle était folle, ou qu’elle était la victime d’un étrange cauchemar.

Sans parole, elle regardait le comte Michel ; elle retrouvait sur ce visage les traits de l’homme qu’elle avait tant aimé, tant détesté !

Cependant elle sortit de son immobilité quand deux agents la saisirent pour la pousser dans l’étroite logette où l’on a l’habitude de mettre les voleurs et les vagabonds en attendant qu’ils soient conduits au dépôt.

— Non, cria-t-elle, je n’ai pas volé ! c’est lui qui m’a trompée. Je cherche ma fille, occupons-nous de ma fille. J’ai de l’argent, je suis riche, je vous dis que je n’ai pas volé !

Mais on ne l’écouta pas, et bientôt la porte de la logette fut refermée sur elle.

L’épaisseur du bois empêchait d’entendre ses cris.

Tout étant terminé, le comte Michel donna son adresse au secrétaire du commissaire et quitta rapidement le poste de police.

Cependant, comment avait-il pu se faire qu’il se fut trouvé près de la maison de la Chiplitz au moment même ou Mme Ivanoff frappait à la porte, — et dans quelle intention l’avait-il abordée :

Nous le dirons en peu de mots.

Quand la générale Amalie et le comte Michel entrèrent dans la mystérieuse chambre rose, ils furent trompés d’abord par les vêtements de Daria, que Nadèje avait revêtus comme on sait.

Mais ils ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’ils avaient été dupes d’une adroite substitution.

Alors le comte Michel entra en fureur.

On n’ignore pas qu’il avait de ces violences soudaines.

Honteux d’être joué, il se jeta sur la jeune fille qui avait remplacé celle qu’il appelait sa conquête, et, la prenant par le cou, il faillit l’étrangler. Mais la générale, en honnête et discrète personne qu’elle était, n’aimait pas les aventures bruyantes et les scènes scandaleuses.

À cause de ses belles relations, elle tenait à ce que rien n’entachât la respectabilité de sa maison.

Elle fut donc d’avis de prendre la chose en douceur, sans bruit et sans cris.

La demoiselle s’était échappée ; eh bien, tant mieux.

La générale avait toujours prévu, — le comte devait s’en souvenir, — que cette affaire finirait mal ; elle ne s’en était mêlée qu’à regret, préférant recevoir chez elle des personnes qui n’y venaient pas par la force.

Ainsi, ce qu’il y avait de mieux à faire, disait la générale Amalie, c’était de laisser partir la jeune fille qui était restée, en lui donnant même quelques roubles pour qu’elle promît de garder le silence ; et parlerait-elle, d’ailleurs, cela ne ferait rien, puisqu’une fois qu’elle serait hors de la maison, on pourrait facilement nier tout ce qui s’y était passé.

Bon gré, mal gré, le comte dut céder à la volonté de la générale.

Il fut permis à Nadèje de sortir.

En outre, de peur que le comte ne la suivit et ne causât quelque scandale dans la rue, Mme Amélie le retint assez longtemps et ne lui fit ouvrir la porte que lorsque la nuit fut tout à fait venue.

Dès qu’il fut dehors, elle fit soigneusement barricader toutes les fenêtres et les diverses entrées de sa maison, voulant faire croire sans doute qu’elle était partie en voyage.

Quant au comte Michel, il s’éloigna la rage dans l’âme.

Elle lui échappait, cette jeune fille rebelle, pour laquelle il se sentait maintenant tout brûlé d’un forcené désir !

Comme il allait sortir de l’étroite ruelle qui ouvre dans la rue de l’Amirauté, il vit passer à côté de lui une femme qui, quelques pas plus loin, s’arrêta devant la maison qu’il venait de quitter.

C’était Mme Ivanoff.

Instinctivement, il la suivit des yeux et s’étonna de l’insistance avec laquelle elle frappait à la porte de la Chiplitz.

Ayant le pressentiment d’une rencontre qui pourrait contrarier ses desseins, il se mit en faction devant la porte du traktir, et le reste est connu de nos lecteurs.

Maintenant il s’éloignait du poste où Mme Ivanoff avait été retenue prisonnière.

Il avait l’air satisfait et se frottait les mains en marchant.

Quel était le projet qu’il avait conçu et quelle était son espérance ?

Il fit signe à un cocher de traîneau qui passait et lui ordonna de le conduire à la pharmacie la plus voisine.

Le véhicule fit halte, le comte s’entretint quelques instants avec l’apothicaire puis revint vers le traîneau. Alors il dit au cocher de le conduire vers la route de Peterhoff, et il ajouta :

— Vous vous arrêterez devant une maison blanche, qui domine la côte à gauche.