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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 500-517).

XXII

LE TRAKTIR DE LA BOTTE-VERTE

Le traktir de la Botte-Verte était un bouge infâme.

Moins vaste que celui des Goujons où nous conduisîmes jadis nos lecteurs, il était plus hideux, plus repoussant à l’œil.

On eut dit que toutes les hottes de tous les Chiffonniers de la ville avaient été vidées là, tant on y voyait d’ordures et de puantes loques.

Et les gens qui, ce soir, s’y trouvaient réunis, étaient les dignes hôtes de ce lieu abject. Moins nombreux qu’autrefois les Goujons, ils étaient aussi sinitres.

D’ailleurs, plusieurs personnages que nous avons aperçus autrefois, se trouvaient plus vieux et plus affreux, dans ce traktir de la Botte-Verte.

Il y avait là l’énorme Magog, qui avait quelque chose de rouge au cou à cause la blessure que lui avait faite Mordesko, et Gog, le nain large et trapu.

Perruquier-d’Amour, avec sa face blafarde vermillonnée aux pommettes et passant de temps en temps la main dans ses cheveux pommadés de suif à l’héliotrope, jouait une partie de cartes avec Étrangle-la-Mort pendant que Boris, surnommé Trompe-à-l’Envers, prenait entre ses bras la taille considérable de Mlle Muguet-des-Bois.

Dans un coin, Nez-de-Rubis qui, depuis quelques jours, boudait un peu son cher Gog parce qu’elle l’avait surpris disant des douceurs à Mlle Plomb-de-Bouteille, montrait à Petite-Chatte une cravate de soie qu’elle venait d’acheter et qui était d’une belle couleur rouge, moins rouge pourtant que le nez de Dorothée.

D’autres personnages, hommes et femmes, comparses anonymes de notre drame, buvaient et jouaient çà et là avec des cris, avec des rires, avec des chansons ordurières, dans la lourde atmosphère ampuantée de tabac.

Et tout ce monde était plein d’une joie féroce et sale.

Gog et Magog surtout étaient contents. Leur coup chez le vieux Mordesko avait remarquablement réussi. Sans doute ils regrettaient le gilet, lourd d’argent que dans leur fuite ils avaient laissé tomber sur l’escalier, et Magog se plaignait fort du coup de canif qu’il avait reçu dans le cou ; mais c’étaient là des accidents sans gravité.

L’entreprise, en somme, avait rapporté de grosses sommes d’argent, et ce qu’il y avait de meilleur c’était qu’ils ne seraient jamais inquiétés à cause d’elle, puisque Darius avait été dénoncé par eux comme vendeur du gilet ; ils s’étaient bornés à faire porter une lettre anonyme au commissaire du quartier, et puis ce jeune homme serait condamné à leur place inévitablement.

— C’est égal ! s’écria Gog, il fera une drôle de mine, ce beau jeune homme, quand on le conduira devant les juges ; et je ne manquerai pas d’aller le voir.

Alors une voix cria derrière Gog :

— Tu ne le verras pas !

Qui avait parlé ?

Nadèje.

À peine sortie de chez la générale, et croyant que Daria s’était mise en sûreté, elle s’occupait de Darius, naturellement.

Elle reprit d’une voix rapide et ferme :

— Je te dis, Gog, que tu ne verras pas M. Darius devant les juges.

— Et pourquoi donc ? demanda Gog.

— Parce que demain M. Darius sera libre.

Gog pâlit.

Une idée affreuse lui avait traversé l’esprit.

— Par tous les diables ! cria-t-il avec un grand coup de poing sur la table, est-ce que tu nous as trahis, toi ?

— Vous savez bien que je ne trahis pas. Un secret que l’on me confie, c’est comme une pierre qu’on jette dans la mer ; on ne la retrouve jamais. Cependant, M. Darius sera délivré.

— Bon, et par qui ?

— Par vous-mêmes.

— Hein ? dit Gog.

— Voici, dit Nadèje. Vous direz la vérité à la police et M. Darius sera reconnu innocent.

Un grand éclat de rire s’éleva d’un groupe qui s’était formé autour de Nadèje, et Gog reprit en se tordant les mains dans un excès d’hilarité :

— Ça, c’est bien ! ça c’est drôle ! Ah ! ah ! c’est extraordinairement amusant ! Nous dirions la vérité, nous ? Nous raconterions que nous avons volé et assassiné le vieux de la rue des Officiers ?

— Oui.

— Pour qu’on nous coffre, pour qu’on nous marque à l’épaule, et pour qu’on nous envoie en Sibérie ?

— N’importe.

— Comment ! n’importe ? dit Mlle Nez-de-Rubis, qui s’était rapprochée et à qui le danger possible de son amant faisait oublier ses motifs de bouderie ; comment n’importe ? Est-ce que vous croyez que je souffrirai, moi, que l’on marque à l’épaule mon amour de Gog, qu’on lui abîme sa jolie petite peau ?

Alors l’hilarité redoubla.

Nadèje poursuivit :

— Je parle sérieusement. D’ailleurs, vous pouvez dire la vérité sans vous compromettre. Écrivez une lettre, tu sais écrire, toi, Gog, racontez par écrit tout ce qui s’est passé chez Mordesko et comment les choses se sont passées ; cela suffira peut-être. Et pour que vous ayez le temps de vous mettre en sûreté, j’attendrai deux jours avant de remettre le papier au commissaire, bien que cela me fasse beaucoup de chagrin de laisser M. Darius en prison.

— Ah ! ça, dit Gog, tu es folle, décidément ? Nous ne pourrions pas rester à Saint-Pétersbourg, et puis on nous repincerait ! Allons, en voilà assez, ce qui est fait est fait ; tout est bien. Parlons d’autre chose.

Malgré cette parole, Nadèje, à qui il semblait si naturel que tout le monde voulut sauver Darius, ne put pas croire que Gog ne reviendrait pas sur sa décision.

Elle se dit qu’elle avait parlé trop brutalement, qu’elle aurait dû prendre par la douceur ses amis, qui n’étaient pas mauvais au fond.

Elle dit :

— Oh ! je t’en prie, mon cher Gog, et vous tous aussi, je vous en prie, ne me refusez pas ce que je vous demande, laissez-vous attendrir. Si vous saviez comme il est bon et comme il est beau, M. Darius ! Oh ! il ne m’aime pas ; il a une fiancée, Mlle Daria, qu’il adore et que j’ai sauvée tout à l’heure. Mais moi, je l’aime. Si on le condamne, je mourrai. Vous ne voulez pas que je meure, n’est-ce pas ? Je vous ai toujours servis fidèlement ; je fais le guet aux portes pendant que vous volez dans les maisons. Puis je vais vendre les choses que vous avez prises.

Oh ! vous ne voudrez pas me faire tant de chagrin. Je vous l’ai expliqué, vous pouvez sauver M. Darius sans vous exposer vous-même. Tenez, voyez, je ne vous parle plus avec un air de commander comme je faisais tout à l’heure.

Maintenant, je vous supplie, je pleure ; regardez-moi, je suis à vos genoux. Ah ! mon Dieu ! faisons cette bonne action de sauver un innocent, et peut-être à cause de cela, le ciel nous pardonnera ce que nous avons fait de mal depuis si longtemps.

Elle s’était agenouillée ; elle allait de l’un à l’autre, leur prenant les mains, les regardait suppliante, avec des yeux pleins de larmes ; et comme cette étrange fille, douce et sauvage à la fois, avait inspiré je ne sais quelle affection pure, même à ces obscènes bandits, plus d’un se sentait le cœur tout remué par les paroles qu’elle disait. Mais Gog se leva brusquement.

— Je tiens à ma peau ! cria-t-il. Et quand j’ai dit non, c’est non.

Alors, elle se leva aussi.

— Ainsi, vous ne voulez pas !

— Non, non, non ! dirent toutes les voix.

Maintenant elle ne priait plus, elle avait les yeux secs, et elle reprit d’une voix ferme :

— C’est bien. Je savais que vous étiez des voleurs ; je sais à présent que vous êtes des monstres. Je ne vous demande plus rien. Vous n’avez ni pitié pour M. Darius, ni reconnaissance pour moi. À votre aise. Ce que je vous offrais de faire, je le ferai toute seule.

— Malheureuse ! cria Gog, tu nous perdras ?

— Oui, et je me perdrai aussi. M. Darius avant tout. Votre cruauté me délie ; je ne vous dois plus rien. Je suis libre de garder ou de livrer votre secret qui est aussi le mien, et je vais le livrer. Je ne vous aime plus. Adieu !

Alors ce furent autour d’elle des paroles furieuses et des menaces, et Gog cria :

— Plus souvent !

Avant que Nadèje eût pu faire un pas en arrière, il la saisit rudement par les deux épaules.

— Écoute, dit-il, nous t’aimons, nous ; tu nous plais, tu es jolie et tu chantes des chansons ; cela nous ferait de la peine de te faire du mal ; tu es une espèce de fille que nous aurions. Eh bien, jure-nous que tu ne feras pas ce que tu as dit, et nous continuerons à être bons pour toi comme par le passé.

— Je ferai ce que j’ai résolu, dit Nadèje sans trembler.

— Tu nous dénonceras ?

— Oui, ce soir même.

— Ah ! prends garde !

— Je n’ai pas peur.

— Écoute encore. Ce traktir, où tu viens depuis bien des années, est-ce que tu le connais tout entier ?

— Oui.

— Es-tu descendue dans la cave quelquefois ?

— Oui, pour aller vous chercher des bouteilles.

— Sais-tu qu’il y a au fond de la cave une espèce de niche creusée dans le mur, sans lumière et sans air, et qui a une porte solide ?

— Après ?

— Quelqu’un qu’on mettrait dans cette cave, et sur lequel on refermerait la porte, pourrait y mourir de faim ou de soif, sans que personne du dehors pût entendre ses cris.

— Que m’importe ?

— Nadèje ! Tu vas jurer de garder notre secret, ou, par tous les diables ! je jure, moi, que tu seras avant deux minutes dans la niche de la cave, et alors tu pourras nous dénoncer aux pierres de ton cachot !

— Quoi qu’il arrive, s’écria Nadèje, je sauverai M. Darius !

Et, rapidement, elle se retourna et voulut s’élancer vers la porte.

Mais tous, les hommes et les femmes, l’enveloppèrent, la saisirent, et c’est vainement qu’elle s’efforçait de leur échapper,

Chatte-Blanche, la plus hideuse peut-être de toutes les Commères du Diable, sans en excepter Mlle Nez-de-Rubis, avait ouvert une porte basse par où l’on descendait à la cave.

L’horrible femme avait grand intérêt à ce que Nadèje gardât le silence, car de même que Dorothée faisait les délices de Gog-le-Nain, elle était, elle, la belle amie de Magog-le-Géant.

Elle cria :

— Laissez-moi faire. Les femmes s’entendent à mener les femmes. Avec moi, Nadèje sera douce comme un agneau.

En effet, Nadèje fut douce avec Chatte-Blanche, à peu près comme le mouton l’est avec le boucher, car la commère saisissant la pauvre fille par le bras leva sur elle un énorme couteau à trancher les viandes qu’elle avait pris sur une table.

Toute résistance était inutile ; Nadèje le comprit, et, se sentant vaincue, l’âme affreusement désespérée à cause de Darius, qu’elle ne pouvait pas sauver, elle se laissa conduire dans la cave où allait s’ouvrir pour elle une espèce d’horrible in pace.

Celles qui l’emmenèrent furent Chatte-Blanche, Muguet-des-Bois et Plomb-de-Bouteille ; les autres bandits se rassirent devant leur table, se remirent à boire, et Gog s’écria :

— Voilà qui est fait ; elle est dans le trou, elle ne vous trahira pas.

Mais, en ce moment, quelqu’un fit brusquement son entrée dans la salle du Traktir.

C’était Tiépolo.

Il dit vivement :

— Bonjour, les camarades ! Ne vous dérangez pas ; ce n’est que moi. Je viens pour affaire ; il faut que je parle à Nadèje tout de suite.

Ceci inquiéta les chenapans et les commères.

— Nadèje ? dit Gog. Bon, où est-elle ? Est-ce que nous le savons ? Nous ne l’avons pas vue ; cherche-la ailleurs.

Gog était allé trop loin.

S’il avait dit seulement : « Nadèje n’est pas ici » ; Tiépolo aurait pu le croire et s’imaginer qu’après être venue au traktir, la jeune fille en était sortie.

Mais Gog disait : « Nous ne l’avons pas vue. » Il mentait donc, puisque Tiépolo était certain que Nadèje était entrée à la Botte-Verte.

Le jeune garçon répondit, avec un commencement de colère :

— Allons donc ! Vous me trompez. Elle est ici. Qu’en avez-vous fait ? Vous savez bien que je l’aime, ma petite Nadèje, et je n’entends pas qu’on lui fasse du mal.

Et il se mit à chercher autour de lui derrière les gens, entre les groupes.

Gog était mal à l’aise. Il se pouvait que Tiépolo voulût descendre dans la cave. L’affreux nain prit brusquement le parti de dire la vérité pour se débarrasser de l’aventure.

Alors Tiépolo poussa un cri de colère.

Quoi ! on l’avait mise dans l’horrible niche noire, humide, pleine de rats grouillants, la chère fille qu’il adorait !

Ah ! parbleu, il ne souffrirait pas cela !

— Vous êtes tous des lâches ! cria-t-il.

Et, violemment, il se précipita vers la porte de la cave en ajoutant :

— Je la délivrerai, moi !

Mais tous les assistants se ruèrent sur lui ; et, comme ils avaient empoigné Nadèje, ils empoignèrent Tiépolo qui se débattait en vain.

Même, Mlle Nez-de-Rubis cria :

— C’est un traître aussi, étranglons-le !

C’en était peut-être fait de Tiépolo, qui périrait sur le seuil même de la cave où l’on avait emporté Nadèje, lorsqu’une voix ferme et sonore dit ces mots dans le tumulte :

— Laissez cet enfant. Délivrez Nadèje.

Je l’ordonne, moi !

Tous les bandits se retournèrent et demeurèrent stupéfaits. L’homme qui était devant eux, ayant laissé tomber sa pelisse, portait un étrange costume rouge, avec des aiguillettes d’or, et il avait un masque d’étoffe très fine, teint de rouge aux pommettes, qui donnait à sa face l’affreux aspect d’un visage de cadavre fardé.

— Le commandant du Bataillon d’or ! crièrent tous ceux qui étaient là.

Car tous le connaissaient, même ceux qui ne l’avaient jamais vu ; et depuis dix-sept ans, c’est-à-dire depuis sa disparition, on n’avait pas cessé de se raconter dans les préaux, dans les bouges et même en Sibérie, les détails de son costume, de ses attitudes, en même temps que ses terribles exploits.

D’ailleurs, Gog, Magog et Nez-de-Rubis ne pouvaient pas s’y méprendre ; eux qui avaient été mêlés, jadis, à l’histoire du commandant, devenue une légende, ils savaient bien que celui qui venait d’entrer, c’était leur ancien maître tout-puissant.

Ils ne firent pas une objection. Le commandant du Bataillon-d’Or ordonnait, cela suffisait. Il ne leur restait qu’une chose à faire : obéir.

Gog dit à Tiépolo.

— Tu es libre.

Et il ajouta en baissant le front devant le maître :

— Quant à Nadèje, elle a été conduite dans la cave par Petite-Chatte et d’autres commères ; mais je vais aller la chercher.

— Bien, dit le chef, je vois que vous n’avez pas oublié. Prends cette lampe, Gog, et passe devant moi ; je veux délivrer moi-même votre prisonnière.

Le groupe des voleurs se disjoignit en double haie ; la porte de la cave se rouvrit, et le commandant du Bataillon-d’Or suivit Gog entre les murs de l’escalier souterrain.

On a deviné que le commandant n’était autre que le chevalier Philippe du Quesnoy.

Ayant appris par Tiépolo que Nadèje était au tratkir de la Botte-Verte, il avait pensé que son ancienne autorité sur les bandits de Saint-Pétersbourg pouvait lui être utile en cette circonstance, et il avait jugé à propos de s’arrêter quelques instants au couvent de Saint-Séverin où il avait revêtu, sous une grande pelisse, son costume d’autrefois, dont il ne s’était jamais séparé.

Maintenant, il était satisfait ; il tenait Nadèje.

De deux choses l’une :

Ou Nadèje avait sur elle le précieux triple rouble, et alors il s’en emparerait.

Ou elle ne l’avait pas ; mais alors elle dirait ce qu’elle en avait fait et donnerait des indications qui permettraient de le retrouver.

De toutes façons, le chevalier se sentait proche de la réussite, et son cœur battait violemment.

Quand Gog et Philippe du Quesnoy furent arrivés dans la cave, ils se trouvèrent en face des trois commères qui se disposaient à remonter.

— Vous avez mis Nadèje dans la niche ? demanda Gog,

— Oui, répondit Petite-Chatte, mais ce n’a pas été sans peine. Enfin, tout est bien et ce n’est pas elle qui vous dénoncera.

— La clé.

— Là voici, dit Petite-Chatte étonnée.

Alors les deux hommes marchèrent vers le cachot, la clé tourna dans la serrure et la porte s’ouvrit.

Sous la lampe que Gog élevait, ils virent Nadèje, couchée sur le sol humide et qui paraissait évanouie ou feignait de l’être.

Quoi qu’il en fût, elle ne bougea point.

— Nadèje, dit le chevalier par deux fois.

Mais il n’obtint aucune réponse.

— Eh bien, je la fouillerai. Cela vaut peut-être mieux ainsi, pensa-t-il.

Et, s’étant mis à genoux, il visita avec soin toutes les poches et même les doublures des vêtements de la jeune fille évanouie.

Bientôt son visage se contracta péniblement.

Il était impossible d’en douter : Nadèje n’avait plus sur elle la précieuse médaille de platine !

L’avait-elle laissée véritablement dans le manteau qu’il avait été impossible de retrouver parmi les prisonnières de la maison d’arrêt ?

C’était possible.

Il se pouvait aussi que l’ayant emportée au moment de son premier déguisement, elle n’y eût plus songé par la suite et l’eût laissée dans ses habits de religieuse qu’elle avait cédés à Daria.

Mais non, — puisque Natache avait vainement fouillé la fausse religieuse sur la route de Péterhoff.

Qu’était donc devenue la précieuse pièce révélatrice d’un immense trésor.

Quoique le chevalier du Quesnoy ne connût qu’une partie des événements qui s’étaient accomplis, il eut raison de penser que Nadèje, seule, pourrait fournir des renseignements.

Une parole de Nadèje pouvait le rendre fabuleusement riche et, par conséquent, tout puissant ; une parole de Nadèje, c’était son suprême espoir.

Qu’elle fut évanouie ou feignit seulement de l’être, il résolut de l’interroger sur-le-champ.

Il la secoua, sans rudesse, cependant, et la prenant par la taille, il l’attira vers lui.

La jeune fille parut se ranimer et rouvrit lentement les yeux.

Mais alors, sous la lampe que Gog, le nain, baissa un peu, un horrible spectacle s’offrit aux regards du chevalier.

Nadèje avait la bouche toute rouge et, quand elle l’ouvrit, un flot de sang épais et noir jaillit avec violence.

Pendant que le commandant du Bataillon d’Or, bien qu’accoutumé aux visions terribles, jetait un cri d’horreur, Gog le nain comprit tout.

Pour que Nadèje, qui ne savait pas écrire, ne pût en aucun cas dénoncer ceux qui avaient volé et frappé Mordesko, Petite-Chatte, la monstrueuse commère du diable, au moyen du grand couteau qu’elle avait emporté dans la cave, avait coupé la langue de la malheureuse enfant.

Ainsi, Nadèje ne parlerait plus, elle ne parlerait plus jamais ! Et pendant que le flot rouge coulait toujours, largement de la bouche ensanglantée, le chevalier Philippe du Quesnoy se répétait, dans une rage épouvantable, qu’il ne retrouverait jamais le triple rouble de Paul Ier.