Aller au contenu

Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXIII

La bibliothèque libre.
Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 518-527).

XXIII

LE POIGNARD QUI FRAPPA DARIUS

Le même soir, un traîneau de louage s’arrêta devant la maison de Mme Ivanoff, sur la route de Péterhoff.

Un homme en descendit, vêtu d’une longue pelisse, le bonnet d’astrakan sur les yeux.

Après avoir payé le cocher, il frappa à la porte de la maison, mais sans hâte, comme un homme qui n’est pas pressé, avec des gestes méthodiques.

Un valet vint ouvrir.

— C’est ici que demeure Mme Ivanoff ? demanda le visiteur.

— Oui, Excellence.

— Elle n’est pas encore rentrée ?

— Non, Excellence.

— Elle ne tardera pas. Veuillez m’introduire près de la jeune fille malade qui est dans la chambre de votre maîtresse.

Le serviteur hésita.

— Ah ! oui, dit l’autre, vous ne me connaissez pas. Très bien. Votre embarras est d’un bon serviteur. Vous ne pouvez pas deviner. Je suis un médecin chargé par Mme Ivanoff de soigner la malade.

— Mais, dit le domestique, il est venu un médecin, déjà ?

— Sans doute, sans doute. Votre maîtresse m’a prévenu qu’elle avait fait appeler un de mes confrères. Mais elle a peu de confiance en lui, ne le connaissant pas. Elle m’a prié de venir sur le champ. Je suis le docteur Pétinyeff.

Ce nom était celui d’un des plus illustres docteurs de Pétersbourg, et il était si connu qu’un pauvre domestique lui-même ne pouvait pas l’ignorer.

Le serviteur s’inclina.

— Donnez-vous la peine d’entrer, Excellence. Je vais vous conduire auprès de la demoiselle.

Il prit un flambeau dans l’antichambre, monta l’escalier en précédant le docteur.

Quand il fut arrivé au premier étage, il dit, en montrant une porte :

— C’est ici, Excellence.

— Bien.

Le médecin allait entrer quand tout à coup, comme se ravisant :

— À propos, demanda-t-il, êtes-vous le seul domestique de Mme Ivanoff ?

— Non, Excellence. Mais en ce moment je suis tout seul dans la maison, parce que les autres sont allés se coucher dans le pavillon tout au fond du jardin.

— Tant pis, tant pis. J’aurais eu besoin que l’on me fit une commission sur-le-champ.

— Eh bien, Excellence, je puis la faire moi-même ou réveiller l’un de mes camarades.

— Non, laissez-les dormir. Vous ferez la chose vous-même ; ce sera plus simple et cela vaudra mieux, car vous m’avez l’air fort intelligent.

— De quoi s’agit-il ?

— Voici. Dans une de mes visites, aujourd’hui, j’ai oublié ma trousse chez un de mes clients, le comte Michel Markoff. Il se peut que j’en aie besoin. Vous irez la réclamer de ma part.

— Où demeure le comte Michel Markoff ?

— Sur la Perspective Newski.

— Oh ! oh ! c’est un peu loin.

— Vous prendrez une voiture.

— Et comment trouverai-je la maison ?

— Vous demanderez l’hôtel Markoff, tout le monde vous l’indiquera. Partez vite.

— À l’instant même, Excellence.

Le valet, après avoir posé le flambeau sur une petite table, allait se retirer, lorsque le médecin lui dit :

— Attendez. Une précaution. On pourrait, ne vous connaissant pas, vous refuser la trousse. Voici un mot pour l’intendant du comte.

Le docteur Pétinyeff tira de sa poche une carte de visite sur laquelle il écrivit au crayon quelques lignes.

— Vous savez lire ?

— Non, Excellence.

— N’importe. Vous demanderez l’intendant du comte, vous lui donnerez ce mot à lui-même et il vous donnera la trousse.

Après avoir entendu ces paroles, le valet salua profondément et descendit l’escalier, tandis que le docteur Pétinyeff, prenant le flambeau d’une main, mettait l’autre sur le bouton de la porte.

Daria était couchée, on le sait, dans la chambre où il allait entrer.

Après avoir donné à Mme Ivanoff tous les renseignements nécessaires pour retrouver la maison où Nadèje était restée, elle était retombée sur son oreiller et, pleine d’angoisses, elle avait envisagé l’horreur de sa situation.

Ainsi, tous ces affreux malheurs n’étaient pas un rêve !

Darius avait été blessé sur la route de Péterhoff ; elle-même, elle avait été enlevée et n’avait échappée au déshonneur que par un miracle ! Mais ce n’était pas tout. Elle était là maintenant, couchée dans ce lit, blessée à son tour, et son pauvre, son cher Darius, accusé d’un crime, avait été mis en prison !

Pauvre fille, qui ne connaissait de la vie que le travail mêlé de chansons et que la tranquille douceur de ses promenades avec son fiancé ; pauvre innocente que la destinée aurait bien pu laisser dans son repos et dans sa candeur, elle se sentait brisée par tant de secousses, et elle se demandait quel mal elle avait pu faire pour que la Providence la traitât si durement.

Ayant beaucoup de fièvre, elle avait une espèce d’épouvante inexpliquée, dans cette grande chambre éclairée à peine par une seule veilleuse, dans cette chambre inconnue, où on l’avait laissée toute seule.

Chaque fois qu’il se produisait quelque craquement dans un meuble ou un mouvement des rideaux devant la fenêtre, elle avait un frisson, et il lui semblait parfois qu’il allait se passer quelque chose, ou que quelqu’un allait apparaître tout à coup, quelqu’un de terrible.

Malgré elle, elle tournait souvent les yeux vers une grande glace placée en face du lit ; et sa propre image, si pâle et si triste, ne parvenait pas à la rassurer.

Soudain, elle poussa un cri.

Dans cette glace, là, elle venait d’apercevoir une forme sombre, une forme d’homme qui s’approchait avec précaution en élevant un flambeau.

Sans doute, elle avait tort d’être effrayée ; car celui qui entrait c’était, on l’a deviné, le docteur Pétinyeff.

Pourtant elle se dressa sur son séant, et pendant que le médecin s’approchait d’elle, elle se réfugia dans le fond du lit, plus blême encore, les yeux écarquillés par l’horreur.

— Le seigneur ! le seigneur ! répétait-elle.

— Oui, moi ! dit violemment le nouveau venu en laissant tomber sa pelisse.

Et celui qui était là, c’était le comte Michel Markoff.

— Écoute. Ne pousse pas un cri, ne fais pas un geste. Les cris seraient inutiles ; les domestiques sont couchés dans le pavillon au fond du jardin ; cette chambre est bien close, ils ne t’entendraient pas. Un seul serviteur était là, qui aurait pu te défendre ; l’imbécile est allé porter à mon propre intendant une carte sur laquelle j’avais écrit : « Retenez cet homme jusqu’à demain à tout prix, quoi qu’il arrive. » Quant à Mme Ivanoff, elle est hors de la maison et n’y rentrera pas. Il paraît que c’était une voleuse, et quelqu’un l’a remise aux mains de la police.

Donc, tu le vois, nous sommes bien seuls et tu es en mon pouvoir. Ah ! Mademoiselle Daria, je vous assure que vous ne m’échapperez pas cette fois !

Les yeux brûlés de désir et de rage, il se pencha vers la pauvre enfant toute convulsée d’angoisse et d’effroi, et il voulut l’attirer vers lui.

Mais elle se dérobait, se faisait petite, se ramassait contre la muraille comme si elle eût espéré que la cloison se briserait pour lui livrer passage.

Dans ces efforts, l’appareil que l’on avait mis sur sa légère blessure se dérangea sans doute, car une rougeur humide mouilla le devant de sa chemise.

Certes, tout autre homme eut été attendri par les muettes prières et les gestes désespérés de la blessée.

Mais la résistance ne faisait qu’exaspérer l’affreuse convoitise du comte Michel, et même la vue du sang ne lui inspira pas de pitié, et il fut comme ces bêtes fauves dont la férocité augmente encore quand le sang commence à couler.

— Je te dis, cria-t-il, que je te veux et que je t’aurai. Regarde ! Vois-tu ce poignard ? C’est lui qui a frappé ton amant, hier, sur la route de Péterhoff. Prends garde ! Il peut frapper encore. Vois aussi ce flacon, oui, cette petite fiole ; c’est du poison qu’elle contient. Eh bien ! Daria, choisis entre la mort et mon amour.

Le comte avait placé sur une petite table, auprès du lit, le poignard et la fiole de poison.

— Choisis, répéta-t-il, en étendant ses bras, choisis entre la mort et moi !

— Ah ! mon choix n’est pas douteux ! s’écria Daria.

Et passant sous l’étreinte prochaine du comte, elle allait saisir le poignard sur la table, quand Michel Markoff l’enlaça furieusement et dit les dents serrées tout près de la bouche de la jeune fille.

— Non, non, tu vivras, un instant encore, pour m’appartenir ! et tu mourras après, si tu veux !

Elle se débattait entre ses bras, elle criait, elle appelait, et lui, farouche, il la pressait toujours davantage !

Mais brusquement, il se produisit tout auprès d’eux un grand bruit de pas et de portes qu’on ouvre.

Un cri de femme retentit, et avant que le comte eût eu le temps de se retourner, il avait reçu un coup de poignard entre les deux épaules, — il tourna sur lui-même et, montrant son visage, il tomba sur le lit, avec un râle, près de mourir.

Mme Ivanoff reconnut le comte Michel !

Car celle qui venait d’entrer, c’était Marie Palkine que suivaient trois agents.

On se souvient que nous l’avons laissée au poste de police. Mais elle avait réussi à attirer l’attention du secrétaire du commissaire ; elle lui avait dit : « Je ne suis pas une voleuse. Vous ne pouvez pas croire cela. Je m’appelle Marie Ivanoff. Je loge sur la route de Péterhoff. Faites-moi conduire chez moi. Vous interrogerez les voisins. Tout le monde vous dira que je suis une honnête femme. » Le secrétaire du bureau de police avait consenti à ce qu’elle demandait et l’avait fait conduire chez elle, sous la garde de trois agents chargés de prendre des informations.

C’est ainsi qu’elle avait pu arriver dans sa chambre, au moment où Daria, à bout de forces, allait être vaincue.

En entrant, elle avait vu l’homme incliné sur la jeune fille ; elle avait deviné quel crime il allait commettre !

Elle avait saisi le poignard sur la table et, d’une main justicière, elle avait frappé.

Le meurtre accompli, elle se précipita sur Daria, qui l’embrassa désespérément.

Puis, se retournant vers les agents stupéfaits, elle leur dit :

— Non ! je n’avais pas volé ! mais, maintenant, j’ai tué. Que le ciel soit béni, puisque je suis arrivée à temps pour sauver une enfant innocente, et puisque j’ai accompli ma propre vengeance en frappant le fils d’un traître !