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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXIX

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 573-606).

XXIX

HISTOIRE D’UN ABANDONNÉ

— « Oui, dit le moine, c’est mon histoire que vous allez entendre, et vous serez ici-bas le seul être qui la connaisse tout entière.

» Elle est triste et elle est étrange.

» Un jour, il y aura bientôt 35 ans de cela, une pauvre femme qui avait été belle, mais que les chagrins avaient vieillie avant l’âge, mourut de faim et de misère plutôt que de maladie, dans une mansarde où il n’y avait plus de meubles, sur un lit où il n’y avait plus de draps.

» C’était en France, à Paris, et cette femme, c’était ma mère.

» Longtemps, elle avait été une honnête fille, une brave ouvrière ; puis, un gentilhomme russe qui voyageait en France, la vit, l’aima, s’en fit aimer.

» Elle connut d’abord l’ivresse de la faute ; elle devait en connaître bientôt les remords et les angoisses.

» Celui à qui elle s’était donnée, sans espoir de jamais se reprendre, dut revenir en Russie.

» Aurait-il pu l’emmener avec lui, en faire sa femme ? Je ne sais. Il ne m’appartient pas de juger ceux qui sont morts.

» Ce qui est certain, c’est que la pauvre femme resta en France, seule et pauvre.

» Oui, pauvre.

» Certes, le gentilhomme russe avait tout fait en la quittant pour lui faire accepter une fortune qu’il voulait lui laisser.

» Elle refusa.

» De celui qui la quittait, elle n’avait voulu que l’amour ; elle aurait accepté son nom, mais rien de plus.

» Vainement, quand il fut retourné dans sa patrie, le seigneur russe essaya-t-il de faire parvenir des secours à la délaissée qui avait été sa maîtresse ; elle eut la noble fierté de répudier ces offrandes.

» Elle essaya de lutter par le travail contre la misère ; elle reprit l’habitude de l’atelier et des besognes du soir, après les besognes du jour.

» J’étais né cinq ou six mois après le départ de mon père.

» Je fus pour la pauvre femme, en même temps qu’une consolation, un lourd surcroît d’amertume.

» Il eût fallu qu’elle gagnât davantage, et elle commença de gagner moins, à cause du temps que lui prenaient les soins qu’elle me donnait.

» Cependant, sa fierté ne se démentit pas, et elle eut le grand courage de ne pas apprendre à mon père qu’il était père en effet, et elle voulut que son enfant n’appartînt qu’à elle seule.

» Mais ses forces la trahirent, elle s’affaiblit, devint malade, dut s’aliter.

» J’avais dix ans alors, et quoique tout petit, c’était moi qui portais au Mont-de-Piété les objets que, chaque matin, il fallait engager pour vivre un jour de plus.

» Oh ! je la vois encore dans mon souvenir, la chère et digne créature, je la revois encore, pâle, amaigrie, et me regardant avec des yeux pleins de larmes.

» Combien elle devait souffrir !

» Elle ne se plaignait pas. Elle n’accusait personne ; jamais elle n’eut une parole amère pour celui qui l’avait prise et abandonnée. Au contraire, elle me disait :

» — Alexandre, je ne veux pas, quand tu seras grand, que tu aies de la haine pour celui que j’ai tant aimé, que j’aime tant encore. Jure-moi, si jamais tu le rencontres, si jamais il te connaît, de l’honorer, de lui obéir, de lui dévouer ton cœur ; et, s’il s’est marié, s’il a des enfants, tu n’auras pas de colère contre eux ; tu feras tout pour les servir s’ils ont besoin de toi, pour les défendre s’ils sont en péril, pour les venger si quelqu’un leur a fait du mal.

» Ces paroles, ma mère me les répéta encore quelques heures avant de fermer ses yeux pour l’éternité. Elle les répéta d’une voix plus pressante encore qui ordonne et qui supplie ; moi, bien que je ne fusse qu’un petit enfant, je la comprenais et je jurais de lui obéir.

» Hélas ! je sentis sa main se raidir entre les miennes, devenir plus froide sous mes baisers et mes larmes.

» Elle poussa un grand soupir, elle n’était plus.

» J’avais dix ans ; je me trouvais tout seul dans cet immense Paris, sans parents, sans ressources.

Le convoi de ma mère fut payé par quelques voisins charitables, et une pauvre vieille, — je me souviens qu’elle avait pour métier de carder des matelas dans les maisons, — me recueillit dans son pauvre taudis.

» Je menais la vie paresseuse des enfants pauvres, qui courent par les rues, écoutent les mauvais conseils des garçons plus grands, n’apprennent pas à lire et quelquefois apprennent à voler.

» Une fierté, étrange chez un gamin de mon espèce, me préserva d’abord de commettre des actions coupables.

» Mais la vue des enfants riches qui passaient et des belles boutiques pleines de beaux costumes et de jouets tentateurs, eut bientôt raison de mes scrupules.

» Je devins envieux, je devins mauvais ; je me promis de devenir un jour, par tous les moyens possibles, non-seulement l’égal, mais le maître de ceux dont le bonheur m’humiliait ; et, les mauvaises connaissances aidant, je ne tardai pas à être un garnement parfait.

» J’avais douze ans.

» Il se forma, je ne sais plus comment, dans le quartier où j’habitais, une espèce de bande de petits voleurs.

» Comme j’étais très hardi et très adroit, je fus leur chef.

» La vieille qui m’avait recueilli ne soupçonnait guère que, pendant qu’elle allait travailler chez des bourgeois, je passais le temps à rôder devant les devantures, épiant le moment où les marchands ne me regardaient pas, et fourrant dans ma poche quelque objet rapidement dérobé.

» Cependant les exploits de la bande que je dirigeais commencèrent à faire du bruit, non seulement dans le quartier, mais dans la ville. On racontait de nous des équipées téméraires. Tout enfants que nous étions, nous avions l’audace d’arrêter des hommes dans la rue. Nous eûmes une espèce de célébrité, et mon cœur se gonflait d’un mauvais orgueil en songeant que j’étais le héros principal des aventures que j’entendais raconter.

» Ce qui devait arriver arriva.

» La police parisienne s’inquiéta de nos vols longtemps impunis.

» Je fus arrêté, jugé et renfermé dans une maison de correction.

» J’avais été mauvais, je le devins bien davantage.

» La prison me rendait furieux.

» Je me sentais un désir terrible de liberté et de commandement. Et ces ambitions refoulées, qui me rentraient au cœur, s’y changeaient en violents appétits de vengeance.

» Oui, de vengeance. Contre qui ? Contre tous.

» Je grandissais, rongeant mon frein, lorsqu’un jour je fus appelé dans le cabinet du directeur de la maison de correction.

» Le directeur n’était pas seul ; un homme était avec lui, qui, dès qu’il m’aperçut, marcha vivement vers moi et me prit entre ses bras.

» Je le reconnus tout d’abord à cause de l’étrange ressemblance qu’il avait avec moi-même.

» Cet homme c’était mon père.

» Il m’apprit qu’il était revenu en France, depuis peu de temps, qu’il s’était informé de ma mère et qu’il avait été instruit en même temps de la mort de la pauvre femme et de ma naissance.

» — Oh ! disait-il, pourquoi m’a-t-elle caché que j’eusse un fils ? Je l’aurais aimé, je l’aurais sauvé des tentations, et je ne le trouverais pas, maintenant, si jeune et déjà coupable.

» À l’aspect de mon père, aux paroles qu’il me disait, je me sentais profondément ému.

» Je me souvenais des recommandations de ma mère mourante, et quand il m’embrassa en disant : « pauvre enfant » ! tout ce qui restait de bon en moi se réveilla, et mon cœur se fondit en tendresse.

» Mon père, qui s’appelait le prince Ivan Palkine, avait obtenu que je quitterais la maison de correction.

» Il avait répondu de moi ; il m’emmena.

» C’était un homme bon, qui disait des paroles, à la fois graves et douces.

» Il me pardonnerait d’avoir été méchant, parce que j’avais été seul ; il me disait souvent : « C’est de ma faute », et il ajoutait : « Désormais, tu seras honnête et je te rendrai digne du nom que tu porteras. »

» Nous allâmes prier ensemble sur la tombe de ma mère, et il me sembla en sortant du cimetière que j’étais tout différent de l’être que j’avais été.

» Nous partîmes pour la Russie.

» Mon père me mit dans un collège à Moscou.

» C’est là que je devais regagner le temps perdu et devenir digne du rang que j’occuperais un jour dans la société.

» Vraiment, je me sentais plein de bonnes pensées. Et, de ma nature d’autrefois, je n’avais conservé qu’un orgueil et un désir de gouverner que légitimait, en somme, le sang d’où j’étais sorti.

» Des années se passèrent.

» Mon père qui habitait dans ses domaines en Finlande, venait me voir deux fois l’année, très régulièrement.

» J’avais pour lui un profond et respectueux amour.

» Enfin, une fois, il me dit :

» — Écoute, Alexandre, il est temps que tu saches une chose ; je suis marié et j’ai deux enfants : la princesse Marie Palkine, ta sœur, et le prince Georges Palkine, ton frère. Ta place est marquée à mon foyer, égale à la leur. Tu resteras ici pendant six mois encore ; dans six mois, je viendrai te chercher, et tu vivras désormais à mes côtés, parce que tu es mon fils, et parce que je t’aime.

» — Mon père, répondis-je, je vous remercie. Quant à ma sœur et quant à mon frère, je serai plein de tendresse pour eux, car ma mère, en mourant, me l’a ordonné.

» Il partit.

» J’étais presque un homme déjà, et je travaillais ardemment pour me rendre digne de ma famille.

« Les six mois s’écoulèrent.

» J’attendais avec une ardente impatience le moment où le prince Ivan Palkine viendrait me retirer du collège.

» Hélas ! il ne vint pas.

» Une lettre de lui m’apprit qu’il ne pourrait pas venir.

» Elle m’avouait aussi, avec des paroles où le père s’humiliait devant le fils, elle m’avouait que la princesse Catherine Palkine, sa femme, refusait de me recevoir, et que jamais je ne serais admis dans mon domaine familial.

» Ce fut un coup terrible.

» Il est vrai que je ne songeais pas à en vouloir à mon père et que je ne l’en aimais pas moins, car la cruelle lettre était pleine de tristesse et de regrets, et je sentais bien que le cher homme n’agissait comme il le faisait qu’à cause d’une nécessité fatale.

» En effet, n’ayant pas été reconnu, je n’avais aucun droit légal à réclamer ma place auprès de mon père. La princesse Catherine Palkine était fondée à me repousser, à ne pas vouloir d’un bâtard auprès de ses enfants légitimes.

» Mais si je n’eus pas de ressentiments contre le prince, si même je ne songeais pas à jalouser ses autres enfants, plus heureux, je me sentis repris par cette espèce de haine générale qu’avaient fait naître en moi, autrefois, l’abandon et la misère.

» La lettre de mon père à laquelle était jointe une somme considérable, pas moins de cent mille roubles, autorisait mes maîtres à me laisser sortir du collège.

» Je quittai Moscou.

» J’avais dix-sept ans, je me trouvais riche, et j’éprouvais je ne sais quelle joie furieuse d’être libre et d’avoir de l’argent.

» Il me semblait qu’avec cet argent et cette liberté je pourrais me rendre terrible, et il me semblait aussi qu’il ne pouvait y avoir de bonheur que dans la soumission des autres sous ma volonté et sous ma puissance.

» J’étais beau, j’étais hardi ; je voyageais partout, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, semant l’argent, hantant les lieux de débauches et de jeux ; ayant des maîtresses que je me faisais un jeu de charmer et d’abandonner ; trouvant des délices aux cruautés de l’amour ; ayant presque chaque jour des duels, où une rare adresse d’escrime et de tir me rendait dangereux, où la colère me rendait impitoyable.

» Je changeais de nom chaque fois que je changeais de pays, et dans chaque pays je laissais un souvenir étrange, entaché et glorifié tout à la fois d’une renommée amoureuse et sanguinaire.

« Ruiné, je le fus bientôt.

« Mais, que m’importait ! Je n’étais pas moins habile à contrefaire des signatures et à manier des cartes, que je n’étais adroit à tirer l’épée.

» Comme à trahir, comme à tuer, j’éprouvais une joie étrange, une sorte de plaisir vengeur à duper et à voler.

» J’étais une espèce d’escroc sinistre et élégant ; un chevalier d’industrie qui avait du sang et des larmes à ses ruses. Bravant les lois, bafouant le respect humain, je me cachais à peine d’être l’homme que j’étais, sinon dans les cas où ma sûreté personnelle eût été compromise ; cela m’enorgueillissait que l’on me méprisât pourvu que l’on me craignît, et je faisais à tout cette réponse suprême : un haussement d’épaules !

» Un soir — c’était à Vienne — je sortais d’une maison de jeu où j’avais gagné, comme il m’arrivait souvent, des sommes considérables.

» Le pauvre diable de colonel autrichien avec qui j’avais joué et que j’avais à peu près ruiné, était demeuré tout pâle après son dernier enjeu perdu.

» Qui pouvait savoir si cet homme, en rentrant chez lui, ne se serait pas fait sauter la cervelle ?

» Je pensais à cela tranquillement et même avec une espèce d’horrible plaisir.

» Un homme voué à la mort, à la damnation peut-être, cela m’apparaissait comme une chose plutôt agréable que fâcheuse, et ma rancune universelle y trouvait son compte.

» Tout à coup, j’entendis un cri parmi des cliquetis d’armes.

» On se battait, on appelait au secours.

» Ce devait être dans la ruelle voisine.

» Je tirai l’épée, et je me précipitai pour porter aide à celui qu’on assassinait peut-être.

» Contradiction étrange de ma nature !

» Je faisais le mal avec joie et je n’aimais pas à voir d’autres le faire.

» J’aurais poussé dans l’eau sans remords quelqu’un qui m’eût coudoyé en passant, mais je me serais élancé sans hésitation dans un fleuve pour sauver quelqu’un qu’un autre y aurait jeté.

» Désir de vengeance personnelle ou sinistre orgueil, je n’autorisais que le mal dont j’étais l’auteur.

» Donc je me précipitai vers la ruelle, exposant ma vie pour défendre un inconnu.

» Sous une lanterne, un homme, un gentilhomme évidemment, se défendait contre cinq ou six bandits qui avaient voulu, sans doute, lui voler sa bourse.

» — À moi, monsieur ! cria-t-il en français.

» Mon secours fut efficace.

» J’embrochai le plus proche des chenapans, blessai un ou deux autres, et le reste s’enfuit.

» — Parbleu, monsieur, dit le gentilhomme que j’avais délivré, vous avez une vaillante épée, et vous vous êtes fait un ami du chevalier Philippe du Quesnoy. »

À ce point du récit que faisait le moine à la barbe d’or, le père Villemain ne put s’empêcher de l’interrompre.

— Quoi, dit-il, l’homme que vous aviez sauvé, s’appelait le chevalier Philippe du Quesnoy ?

— Il s’appelait ainsi, dit le moine.

Et il continua :

« Nous nous serrâmes la main, et le chevalier me demanda mon nom, naturellement.

» Je lui répondis que je n’en avais pas, et que j’en avais plusieurs cependant ; que l’on m’avait nommé, à Paris, le comte de Mercilly ; le marquis de Valvèdre en Italie ; le baron de Kerschoff en Prusse, et que je me faisais nommer à Vienne le prince Alexandre Palkine, parce que cela me plaisait ainsi.

» — Vous êtes étrange, dit le chevalier, et malgré cela, ou bien à cause de cela, vous me plaisez fort. Devinez où j’allais lorsque j’ai été attaqué par ces voleurs de petite rue ? Chez la Lauriani, cette chanteuse italienne qui fait fureur parmi les dilettantes viennois. Nous devions souper, je pense. Venez avec moi, cher prince. La Lauriani a bien quelque camarade de théâtre, qu’elle pourra faire éveiller.

» Nous soupâmes à quatre et dès lors, nous fûmes amis, le chevalier Philippe et moi, de cette amitié sans tendresse qui met en commun le jeu, les débauches, les maîtresses même, tout, sauf le cœur et la pensée.

» Nous fîmes des voyages. Mon compagnon me plaisait en somme ; car il était très hardi et montrait peu de scrupules.

» Était-il riche ? Il le paraissait. Mais je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il n’était pas moins habile que moi dans le maniement des cartes et que sa meilleure source de revenus était la niaiserie des dupes.

» Nous formions un élégant et odieux assemblage.

» Cependant, le chevalier du Quesnoy recevait quelquefois par la poste des sommes très considérables, venant je ne sais d’où.

» Mais il les dispersait bien vite dans les plus extraordinaires orgies qu’un homme eût jamais osées, et il fallait qu’il recourût au jeu pour maintenir sa réputation de grand seigneur et débauché.

» Une fois, nous étions depuis trois jours à Varsovie, après un séjour d’une année en Autriche, — une fois, je venais de rentrer dans l’hôtel où je logeais ainsi que le chevalier, lorsque je le vis se jeter tout à coup dans ma chambre.

» Il avait l’air bouleversé, ses yeux lui sortaient de la tête, et des gouttes de sueur lui perlaient sur le front.

» — Eh, bon Dieu ! qu’y a-t-il ? lui demandai-je.

» — Il y a, me répondit-il, que je vais être déshonoré.

» — Eh bien, après, où sera le mal ? lui répartis-je. Déshonoré, ne l’êtes-vous pas déjà ?

» — Ah ! ne raillez pas. Oui, je suis comme vous, c’est possible, un séducteur de filles, un joueur déloyal, un aventurier enfin, mais jusqu’à ce jour, j’avais réussi à ne pas avoir de démêlés avec la justice, et mon nom n’avait pas paru dans les comptes rendus des jugements.

» — Et qu’avez-vous donc fait qui vous expose à un scandale public ?

» — Voici, me répondit-il.

» Et il me raconta ce qui était arrivé.

» En sortant d’un bal, il s’était engagé dans une rue déserte pour gagner l’hôtel où nous logions.

» Toutes les boutiques étaient closes, toutes les fenêtres éteintes. Cependant, en passant devant une petite maison basse, il vit une lueur dans l’entrebâillement d’une porte de magasin.

» Ce magasin, entr’ouvert à pareille heure, l’étonna.

» Il eut la curiosité de voir ce qu’on faisait là dedans.

» Or, c’était une boutique de changeur, dans laquelle un homme était assis devant son comptoir, et cet homme comptait des billets et des monnaies qui faisaient à côté de lui un grand tas d’or et de papier.

» Sans doute il ne s’était pas aperçu qu’il avait mal fermé sa porte après avoir bien fermé sa devanture, et il se croyait en sûreté.

» Le chevalier Philippe du Quesnoy regardait cet homme qui comptait tant d’argent.

» Précisément il y avait assez longtemps qu’il n’avait reçu l’un de ces mystérieux envois qui l’enrichissaient pour quelques jours ; et le jeu ne le servait guère à Varsovie où sa chance avait paru suspecte.

» L’idée le prit de voler l’or et les billets qui étaient si près de lui.

» Personne ne passait dans la rue, il était armé ; « pourquoi pas ? » se dit-il.

» Mais non. L’homme attaqué se défendrait, appellerait, crierait, et le chevalier serait perdu.

» Il repoussa la tentation ; il allait se retirer, lorsqu’il vit une chose qui le retint derrière la porte.

» Le changeur s’était levé, et tenant une petite lampe, il se dirigeait vers le fond de la boutique.

» Il y avait là un petit escalier tournant qu’il se mit à monter.

» Quoi ! il laissait ainsi ses richesses, sans gardien, sans défense !

» Mais, sans doute, il montait dans son appartement pour un instant, pour prendre quelque objet, et il allait revenir.

» Eh bien ! qu’importe ?

» Une minute suffirait au chevalier pour entrer dans la boutique, pour s’emparer des papiers et des monnaies et pour s’enfuir, pour disparaître.

» Déjà le changeur était entré dans la chambre d’en haut, sans doute.

» Philippe du Quesnoy se précipita.

» Il remplit ses poches, il remplit ses mains, et, riche pour longtemps, il allait se dérober, quand le changeur, sa lampe à la main, reparut au sommet de l’escalier.

» Il poussa un grand cri.

» Le chevalier perdit la tête, bondit dans la rue et se mit à fuir désespérément.

» L’autre le poursuivait en appelant, en hurlant : « Au voleur ! au voleur ! »

» Par bonheur, aucun passant dans la rue.

» Mais l’homme volé gagnait du terrain et le chevalier dans son trouble ne songeait pas qu’il pouvait se retourner et tuer le poursuivant.

» Cependant il eut une idée pour retarder la course du changeur.

» Il laissa choir des poignées de monnaies et de billets de banque, espérant que l’homme s’arrêterait pour les ramasser.

» Mais celui-ci, soit qu’il ne les eût pas vu tomber, soit que la colère l’emportât, s’élançait de plus belle ; et bientôt Philippe du Quesnoy sentirait sur son épaule la main de celui qu’il avait volé.

» Il fallait prendre un parti !

» Redevenu maître de lui-même, il fit volte-face, bondit et frappa l’homme qui tomba en poussant un râle.

» Cela fait, il pouvait être sauvé, et il reprit sa course dans la direction de l’hôtel.

» Dans peu d’instants il serait hors de danger.

» Il allait se précipiter dans le corridor de l’hôtel, quand il entendit derrière lui un grand bruit de voix et de pas qui se hâtent.

» Il se retourna.

» Il avait mal frappé sa victime.

» Le changeur était vivant, et accourait, montrant le chemin à des agents de police, rencontrés par hasard, sans doute.

» Alors fou d’épouvante, le chevalier avait monté l’escalier et s’était jeté dans ma chambre.

» L’avait-on aperçu ? Il ne savait. En tout cas, on fouillerait probablement les maisons du quartier ; on ne tarderait pas à le découvrir : et son nom serait déshonoré.

» Quoi, lui dis-je, les du Quesnoy existent véritablement ? Je m’imaginais que c’était le nom de quelque famille éteinte, que vous aviez usurpé.

» — Vous vous trompiez, elle existe, répondit-il d’un air gêné.

» — Tant mieux, ou tant pis, comme il nous plaira. Mais que puis-je pour elle dans cette conjoncture ?

» — Beaucoup, dit le chevalier. Écoutez-moi. Ce nom de Palkine, que vous portez, ce nom est-il le vôtre ?

» — Ah ! vous êtes curieux.

» — Un nom d’emprunt, n’est-ce pas ?

» — Peut-être.

» — Mais, naturellement, étant un habile homme, vous avez dû acheter ou fabriquer vous-même des papiers suffisants pour établir votre fausse identité ?

» — Il est possible. Je ne comprends pas. Continuez.

» — Voici. Puisque vous ne vous appelez pas Palkine, il vous importe peu que ce nom soit souillé. Eh bien, donnez-moi vos papiers, et ne me démentez pas quand je dirai aux gens qui viendront m’arrêter que je suis Alexandre Palkine. De cette façon, je serai condamné et je ferai ma peine sans déshonorer mes ancêtres.

» — Fort bien, dis-je, mais vous vous souciez trop peu des miens.

» — Vous en avez donc ?

» — Tout le monde en a, je pense. D’ailleurs, votre idée n’est guère praticable.

» — Pourquoi ? Nous ne sommes à Varsovie que depuis trois jours, et personne ne nous y connaît. Nous avons signé ensemble sur le registre de l’hôtel, et il est à peu près sûr que l’hôte ne sait pas lequel des deux voyageurs s’appelle Palkine ou du Quesnoy. Ainsi rien de plus facile que cette substitution, et le nom de du Quesnoy sera sauf.

» — Oui, mais celui de Palkine ?

» — Sera quelque peu sali ; vous en serez quitte pour en changer.

» Cette proposition avait quelque chose qui m’était pénible et en même temps quelque chose qui m’était agréable.

» S’il me répugnait de rendre publiquement infâme le nom de mon père et celui de ses enfants, je ne pouvais m’empêcher de sourire à l’idée du déshonneur d’une race qui m’avait cruellement repoussé.

» Et puis le chevalier se mit à me prier avec tant d’insistance que, vraiment, malgré la sécheresse de mon cœur, je me sentis quelque peu ému par les supplications de cet homme pour lequel je n’éprouvais pas, sans doute, une amitié réelle, mais avec qui j’étais lié par une longue habitude de camaraderie.

» Cependant, je crois que j’aurais refusé si le chevalier ne m’avait promis de me faire adresser désormais les sommes considérables qu’on lui envoyait de temps à autre, mystérieusement.

» — Je me ferai donc appeler Philippe du Quesnoy ? demandai-je.

» — Oh ! non, non, ne faites pas cela, je vous en conjure ! Mais soyez tranquille, d’une façon ou d’une autre, l’argent vous parviendra.

» Cette assurance me décida et, sur l’heure, je remis à mon compagnon un passe-port en assez bonne forme, qui suffirait à le faire prendre pour moi.

» Il me remercia avec une ardeur de reconnaissance qui m’étonna véritablement, puis il s’écria :

» — Maintenant, il n’y a plus une minute à perdre ; il faut que je fasse disparaître les papiers qui sont dans mon coffre et après, j’essaierai de m’évader, si je puis.

» Mais comme il allait sortir de ma chambre, il se fit un grand bruit dans l’escalier.

» Ce pouvait être les gens de police.

» — Sortez, lui dis-je, vous me perdriez sans vous sauver.

» — Oh ! mes papiers ! mes papiers, dit-il, et il sortit rapidement.

» Dès qu’il ne fut plus là, je collai mon oreille à la porte et par les paroles que j’entendis, je devinai ce qui se passait.

» Après avoir fouillé quelques maisons du quartier, le changeur blessé et les policiers qu’il conduisait étaient entrés dans l’hôtel.

» L’homme qui avait été volé reconnut son voleur et le fit saisir dans le corridor au moment même où le chevalier allait entrer dans sa chambre.

» La victime l’avait reconnu.

» Le voleur ne nia pas.

» — Oui, c’est moi, dit-il.

» — Votre nom ?

» — Alexandre Palkine.

» — Votre passe-port ?

» — Le voici.

» On l’emmena et l’hôtel, un instant troublé par le tumulte des arrivants, redevint silencieux.

» Quant à moi, j’avais été frappé de l’air d’épouvante avec lequel le pauvre diable avait dit : « Mes papiers, mes papiers ! » J’avais toujours flairé quelque mystère dans l’existence de mon compagnon, surtout à cause de l’argent qu’il recevait et qu’il n’avait pas réussi à me cacher.

» Je sortis de mon appartement, sans faire de bruit, une lampe à la main, et je me dirigeai vers sa chambre.

» Les clés de chambres d’hôtel sont assez souvent pareilles et la mienne ouvrirait sans doute la porte du chevalier.

» Non, elle cria dans la serrure, mais ce fut tout.

» Une si piètre difficulté ne devait pas m’arrêter.

» Je portais toujours sur moi un petit appareil de coutellerie, assez compliqué, qui m’avait été plus d’une fois utile. Il contenait, outre plusieurs lames, d’autres instruments propres à divers usages. Il y avait parmi eux ce qu’on appelle un « rossignol. »

» Après quelques efforts, la serrure cria de nouveau et la porte s’ouvrit.

» J’allai droit au coffre dont le chevalier avait parlé, et j’en soulevai rapidement le couvercle.

» Sous des hardes élégantes, je ne tardai pas à trouver une liasse de papiers et de lettres, soigneusement serrée d’un ruban de soie.

» Et dès que j’eus commencé à lire, je poussai, malgré moi, un cri d’étonnement !

» Je n’en pouvais douter.

» Des lettres, signées d’un nom que naguère on ne prononçait qu’en tremblant, puis des lettres de femme, prouvaient d’une façon évidente que l’homme qui voyageait sous le nom de Philippe du Quesnoy était le fils naturel… »

Le moine n’acheva pas.

Le père Villemain s’était dressé ; il avait compris.

— Quoi, dit-il, le chevalier Philippe était le fils ?…

— Oui, dit le moine, le fils de Celui qui régna et qui est mort maintenant. Sa mère, une anglaise, fameuse par sa beauté, avait été aimée jusqu’à l’adoration par un des plus grands souverains du monde. Cette liaison avait été si chère à l’autocrate, qu’il avait longtemps songé, ainsi que le prouvaient les lettres, à légitimer l’enfant qui en était issu. Plus tard, un fils légitime lui était né, et le tsar avait renoncé à son premier dessein.

» Mais la mère avait conservé les lettres et les autres documents qui établissaient d’une façon incontestable l’origine de son fils ; et, au moment de mourir elle les lui avait remises. D’ailleurs, le souverain n’abandonna jamais entièrement l’homme dans les veines duquel coulait son propre sang. Il ne voulut plus le voir, le fit élever à l’étranger, mais toujours il lui fit passer des sommes qui devaient lui permettre de tenir un rang considérable dans la société. Ce nom de du Quesnoy avait été imposé par la volonté paternelle. Le fils du tsar ne serait pas prince, mais passerait à tous les yeux pour un riche et honorable gentilhomme. Les débauches et les excès dans lesquels tombent presque forcément les jeunes gens sans famille, avaient fait une autre vie au chevalier Philippe. Il était devenu quelqu’un d’affreux et de coupable, il était devenu quelqu’un de pareil à moi ! Cependant, au moment où son ignominie allait devenir publique, il avait hésité, il s’était dit, sans doute, que la justice, en fouillant dans le passé, découvrirait aisément dans le chevalier Philippe, le fils naturel d’un empereur et, à cause d’un peu de bel orgueil qui lui restait, il n’avait pas voulu déshonorer le trône sur lequel son père avait été assis ! C’est pourquoi il m’avait emprunté mon nom.

Le père Villemain écoutait, la tête basse.

Il la releva et dit :

— Ensuite, qu’avez-vous fait ?

— Une idée étrange m’avait traversé l’esprit. Ce bâtard impérial n’avait jamais été en Russie ; son père était mort, sa mère était morte ; qui donc aurait pu dire à un homme muni de preuves et disant : « c’est moi, » qui donc aurait pu dire à cet homme : « tu mens ! » Les lettres parlaient bien d’un confident du tsar, chargé de faire parvenir des sommes au chevalier, mais le confident lui-même n’avait jamais dû voir l’enfant naturel. Je m’emparai des papiers et quittai l’hôtel et Varsovie la même nuit.

Le père Villemain écoutait toujours.

— Ce qui s’est passé depuis, peu vous importe, dit le moine. Je suis venu à Saint-Pétersbourg, j’ai été le chef, ignoré même de ceux qui m’obéissaient, d’une association qu’on appelait : les Hommes d’Or. J’ai exercé des vengeances, et j’ai beaucoup souffert. Puis je suis parti pour l’Italie où je vous ai connu. Mais à quoi bon ces détails ? Ce qui est vrai, important, ce qui est certain, c’est que je suis, à cette heure, l’un des rejetons de la race impériale, que je puis prouver cela, que nul ne saurait affirmer le contraire ; et, quand le jour sera venu de la révolution, puis du triomphe, c’est un descendant du maître légitime, qui s’assoira sur le trône de toutes les Russies !

Le père Villemain dit :

— Ces papiers, vous les avez toujours ?

— Toujours. Autrefois, en Italie, je vous en ai montré quelques-uns pour appuyer mes affirmations ; il est temps que vous les connaissiez tous.

Le moine marcha vers le mur où s’ouvrait une armoire, et, dans cette armoire, il y avait une étroite caisse de fer.

De cette caisse, il tira des lettres que le père Villemain compulsa avec une ardeur passionnée.

Le jésuite dit :

— Oui, oui, c’est vrai, évident, palpable. Avec de telles armes on peut hasarder le combat.

Mais tout d’un coup il frappa du poing sur la table.

— Non, non, il y a un obstacle, un terrible obstacle. Le véritable bâtard impérial peut surgir à chaque instant.

— Il est mort.

— Vous l’avez tué ?

— Il s’est tué dans sa prison.

— N’importe ! s’il est impossible de prouver que vous n’êtes pas ce que vous prétendez être, on peut vous dire, comme cette femme l’a crié : « vous vous nommez Alexandre Palkine ! »

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Alexandre Palkine est mort. N’est-ce pas sous ce nom que le fils du tsar a été arrêté ? n’est-ce pas sous ce nom qu’il repose dans le cimetière de Varsovie ?

— C’est juste, dit le jésuite.

Après un long silence, le moine reprit :

— Eh bien, maintenant, que résolvez-vous ? Ce que je vous ai dit que j’étais, je le suis en effet. Bientôt, dans quelques heures peut-être, le triple rouble de Paul Ier sera en notre possession, c’est-à-dire la toute-richesse, la toute-puissance ! et nous pourrons engager la suprême bataille. Parlez vite, que résolvez-vous ?

Le père Villemain ne répondit pas, mais il ouvrit la porte et appela un frère lai qui passait.

— Qu’a-t-on fait de la prisonnière ? demanda-t-il.

— Mon père, on l’a mise dans une chambre voisine du réfectoire où l’on a beaucoup de peine à la maintenir, car elle se démène furieusement. Elle pousse de tels cris, qu’il est à craindre qu’on ne l’entende du dehors.

— Tous les in-pace sont-ils occupés ?

— Il en est un de libre, mon père. Mais on l’emploie pour y mettre des provisions de bois.

— Vous le ferez disposer pour qu’il puisse recevoir la prisonnière. En attendant, qu’on la conduise dans ma propre cellule. Là, vous le savez, il y a un réduit creusé dans le mur et qui me sert d’oratoire. C’est dans cette niche, que ferme une porte épaisse, que vous mettrez la prisonnière ; on ne l’entendra pas crier, allez.

Le frère sortit.

Alors le père Villemain se tourna vers le moine à la barbe d’or et lui dit :

— Je vous accorde trois jours pour réussir, c’est-à-dire pour conquérir le triple rouble. Pendant ce temps, je vous aiderai encore de tout mon pouvoir ; la femme qui a surpris votre secret ne pourra le révéler à personne ; et, si vous réussissez, elle disparaîtra. Mais si la précieuse médaille vous échappe, eh ! bien, dans trois jours je vous abandonne, je mets Natache en liberté, et vous êtes perdu.