Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXV
XXV
UN INNOCENT
Pendant que se passaient les divers événements que nous venons de raconter, un innocent supportait toutes les angoisses que peut endurer un homme de cœur.
Ce malheureux, c’était Darius.
D’abord, il était rentré sans parole et comme stupide sous le poids de son désespoir.
Daria, qu’il aimait plus que sa propre vie, Daria avait disparu.
Où était-elle, qu’en avait-on donc fait ?
Lui, honnête homme et bon fils, il était accusé d’avoir volé, d’avoir assassiné son propre père, et son père était mort en le croyant coupable, en le maudissant !
Vraiment, c’était trop de douleurs à la fois, et le pauvre garçon, naguère si joyeux, était comme un homme qui serait tout à coup jeté hors d’un lieu plein de lumière, dans je ne sais quel gouffre d’horreur et d’épouvante.
D’abord il avait dû endosser l’affreux uniforme de la prison, c’est-à-dire la veste courte de bure grossière avec un collet brun ; puis on l’avait poussé dans une cellule où il s’était trouvé seul, car il devait être maintenu au secret.
Quels jours et quelles nuits !
Il se disait par instants :
— Non, ce n’est pas possible ; on reconnaîtra mon innocence ; je serai délivré.
Mais le découragement le reprenait bientôt, et, songeant à la malédiction de son père, songeant à l’enlèvement de Daria, il poussait de longs sanglots, puis il avait envie, dans des accès de rage, de se briser le crâne contre les murs de sa cellule.
Cinq ou six fois, il fut conduit dans le cabinet du juge d’instruction entre deux gardiens, et on lui attachait les bras derrière le dos, car on le considérait comme un criminel dangereux.
Tout ce qu’il est possible de dire pour émouvoir la pitié d’un homme, pour intéresser l’intelligence d’un juge, Darius le dit dans ses interrogatoires.
Mais les preuves étaient accablantes.
Le gilet de velours, vendu par Darius.
Ce gilet déchiré par le passage d’un couteau et marqué d’une tache sanglante ; l’absence inexpliquée du jeune homme cette nuit-là ; l’achat extravagant de la rose mousseuse, et, plus que tout, la blessure dont il portait encore au cou la cicatrice, et que le vieux Mordesko s’était bien souvenu d’avoir faite au cou de l’un de ses assassins ; ces terribles vérités l’accablaient, le confondaient.
Il se disait qu’à la place du juge il aurait été obligé de penser comme le juge, et il finit par ne plus répondre que ces mots :
— Je suis innocent, innocent, innocent !
Une autre chose semblait prouver sa culpabilité, c’était la disparition de Daria dont il s’était avoué le fiancé et dont on le croyait l’amant.
Vainement, la police avait recherché la petite ouvrière, on n’avait pas pu la prendre. Or, puisqu’elle se cachait, c’est qu’elle était, coupable ; et puisqu’elle était coupable, Darius l’était aussi.
Ne sachant qu’invoquer pour sa défense, Darius demanda à être confronté avec l’enfant que l’on avait arrêtée en même temps que lui.
— Elle paraissait savoir la vérité, disait-il. Deux ou trois fois, le jour de notre arrestation, elle a été sur le point de parler ; je ne sais quelle puissance l’a retenue. Faites-la venir, interrogez-la, elle révèlera peut-être enfin la vérité.
Le juge répliqua seulement que la confrontation était inutile pour le moment, qu’elle aurait lieu à l’audience, plus tard.
Sans doute, le magistrat instructeur ne jugeait pas à propos d’apprendre à Darius que Nadèje s’était évadée et que, depuis beaucoup de jours, elle se dérobait aux plus fins limiers de la police.
Cependant, le jour du jugement public arriva, et ce fut précisément le jour où nous avons vu Tiépolo interroger Nadèje dans la petite mansarde.
Des chaînes aux pieds, des chaînes aux bras, tout courbé par cette horrible pesanteur, Darius fut conduit au tribunal, à pied, entre quatre soldats, frémissant sous les regards et sous les injures des passants.
Oh ! quelqu’un qui, en ce moment, lui aurait donné un coup de couteau, l’aurait rendu bien heureux, car enfin, il défaillait sous la honte et l’angoisse.
Ce n’était pas la peur du châtiment, ni la vision de la froide Sibérie qui bourrelaient surtout le pauvre garçon ; non, ce qui portait au point suprême sa douleur, c’était l’infamie qui l’enveloppait de toutes parts.
Et même l’espérance chimérique de revoir quelque jour Daria ne l’eût pas empêché d’accepter avec joie la mort.
Quand on l’eut introduit dans la salle de justice, quand il fut assis sur le banc d’ignominie, il n’osa pas regarder d’abord devant lui ; il se tenait la tête entre les mains et pleurait silencieusement.
Accusé, levez-vous ! dit une voix.
Il se leva machinalement et regarda, les yeux tout obscurcis de larmes.
En face de lui, il y avait les jurés, silencieux, graves, mornes ; et les membres de la Cour, en somptueux costumes, étaient là, terribles.
Puis au fond de la salle, il y avait un très grand nombre de têtes qui le considéraient.
C’était les gens qui étaient venus pour le voir juger.
Et tous les yeux le regardaient obstinément, cruellement et, bien que personne ne parlât, il lui semblait, aux expressions des bouches, que tout le monde allait crier :
— Voleur ! assassin !
Lui, assassin ; lui, voleur ; lui que Daria aimait tant !
Comment pouvait-on croire que Daria l’eût aimé s’il n’avait pas été un honnête homme ?
Un greffier lut d’abord l’acte d’accusation.
Nos lecteurs connaissent tous les faits qu’il relatait.
Pendant cette lecture, le pauvre Darius faisait signe de la tête que ce n’était pas vrai. Voilà tout.
Puis il répondit, avec une voix souvent brisée par les sanglots, aux demandes du Président.
Ses réponses n’expliquaient rien. Il ne pouvait que nier ; et ce sont justement les plus grands criminels qui avouent le plus rarement.
Les juges et l’auditoire, un peu attendris peut-être par la jeunesse et l’air de douceur de Darius, ne tardèrent pas à le considérer comme un très habile hypocrite, et l’on n’éprouvait plus de pitié du tout.
Le témoignage de Kouli-Koulitch, de la fleuriste et de tous ceux qui avaient assisté à l’agonie du vieux Mordesko, acheva de le perdre dans l’esprit de tous les assistants, et son avocat lui-même, accablé par l’évidence, le défendit sans conviction.
Ainsi, c’en était fait ! L’heure approchait où le jury allait entrer dans la salle de ses délibérations, et il en rapporterait un verdict affirmatif.
Certainement Darius serait condamné.
À quelle peine ?
Au fouet, d’abord.
Puis à la marque.
Puis à la main coupée, en tant que parricide.
Puis à la déportation dans les mines de Sibérie.
Le fouet, la marque, le poing sautant sous la hache et l’exil sans retour dans le froid pays des glaces.
Et ceci n’était pas un rêve ; c’était la réalité, l’affreuse réalité, et avant une heure, le sort s’accomplirait.
Mais voici que tout à coup, au moment où les jurés allaient sortir de la salle, un huissier traversa vivement le prétoire et vint parler tout bas au président.
Le president se pencha vers les membres de la Cour assis à ses côtés, puis s’etant levé, il alla instruire le jury de la nouvelle qu’on apportait.
Qu’était-il donc arrivé ?
Quelques-uns des juges ayant parlé à voix un peu haute, l’auditoire et l’accusé lui-même, finirent par entendre qu’il s’agissait d’un complice recherché depuis longtemps et sur lequel aujourd’hui même, la police venait de mettre la main.
Ce complice, ou plutôt cette complice, serait-elle introduite et interrogée sur le champ ou bien l’affaire serait-elle renvoyée au lendemain ?
La Cour se décida pour la première alternative, et sur un ordre du président, l’huissier se dirigea vers la porte de la salle.
Celle-ci fut ouverte largement, et Darius poussa un cri de joie, car celle qui entrait là, entre des hommes de police, c’était Nadèje, qu’il avait si souvent réclamée pendant l’instruction, Nadèje qui pouvait le sauver.