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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXVI

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 552-557).

XXVI

CELLE QUI SAIT LA VÉRITÉ

On se souvient que, peu après la sortie de Tiépolo et du chevalier Philippe du Quesnoy, des agents étaient entrés dans la maison et étaient montés vers la mansarde du petit Italien.

Ils s’étaient facilement emparés de Nadèje qui, hélas, la pauvre enfant, n’eût opposé aucune résistance, même à la mort, et ils l’avaient emmenée, satisfaits d’avoir retrouvé cette adroite voleuse qui, une fois déjà, avait réussi à s’évader et qui, depuis beaucoup de jours, déjouait les efforts et les ruses des plus fins policiers.

Maintenant, elle était dans la salle des assises, et, elle aussi, elle parut très joyeuse quand elle aperçut Darius.

Mais bientôt son visage changea d’expression, elle frissonna visiblement et deux grosses larmes lui coulèrent des yeux.

On lui avait à peine fait prendre place sur un banc peu éloigné de celui de Darius, que le jeune homme s’écria en tendant les bras vers elle :

— Ah ! c’est vous enfin ! Vous allez tout dire, n’est-ce pas ? Dire tout ce que vous savez ? Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt ? Où étiez-vous ? C’est très mal de m’avoir laissé accuser. Et, vous ne savez pas, on accuse aussi Daria, ma pauvre Daria que j’adore. Mais vous êtes là, et tout va changer. La vérité, que vous savez, j’en suis sûr, vous allez la dire. Vous prouverez que je n’ai pas volé et que je n’ai pas assassiné mon père, et que Daria, non plus, n’est pas coupable ! Mais hâtez-vous, dites vite ! Oh ! dites vite que je suis innocent !

Pendant ces paroles, tous les assistants regardaient la jeune fille qui ne répondait pas.

Mais du regard, des signes de sa tête et des gestes de ses bras, ardemment, passionnément, elle avait l’air d’affirmer ce que disait Darius.

Tout le monde s’étonnait qu’elle ne parlât pas, et lui président lui dit :

— S’il est vrai que vous sachiez quelque chose qui puisse éclairer la justice, parlez, je vous l’ordonne.

Mais alors des cris d’épouvante s’élevèrent de toutes parts, parce que Nadèje, en fondant en larmes, avait ouvert la bouche, et l’on vit, dans la pleine lumière de la salle, en arrière des lèvres écartées, une espèce de tronçon noir qui était la langue tranchée de la misérable enfant.

Accusée ou témoin, n’importe, Nadèje ne parlerait pas.

Darius, vraiment, demeura stupéfait devant l’excès de son mauvais destin.

Quoi, un mot de cette bouche pouvait le rendre libre, lui permettre de retrouver Daria, et cette bouche était muette.

Il se laissa tomber sur son banc, accablé, les bras inertes.

Cependant, quand l’émotion produite par cet affreux incident se fut un peu calmée, le président essaya de tirer quelques renseignements des signes de Nadèje, qui pourraient en quelque sorte suppléer à la parole.

Hélas ! que pouvait-elle faire entendre ?

Si Gog et Magog eussent été présents, elle aurait pu les désigner pour les véritables auteurs du crime ; mais, après l’aventure du traktir, le géant et le nain avaient jugé bon de se mettre en sûreté, et, par prudence, ils avaient renoncé à leur souriant projet de voir condamner Darius.

Tout ce que Nadèje pouvait faire, c’était de montrer du doigt l’accusé, puis d’affirmer par des gestes négatifs que ce n’était pas lui qui avait assassiné et volé dans la maison de la rue des Officiers.

Darius demanda l’autorisation de l’interroger lui-même.

— Connaissez-vous les coupables ? dit-il.

Elle fit signe que oui.

— Ce sont eux qui vous ont mutilée ?

Même réponse.

— Pour que vous ne puissiez pas révéler leurs noms ?

Même réponse encore.

— N’avez-vous aucun moyen de les désigner ?

Nadèje songea.

Puis elle éleva la main comme pour indiquer quelque chose de très haut, puis elle la baissa comme pour faire comprendre quelque chose qui serait très bas.

Elle voulait sans doute indiquer Magog le Géant et le Gog le Nain.

Mais qui donc aurait pu la comprendre ?

D’ailleurs, se fût-elle expliquée avec plus de clarté, aurait-on attaché beaucoup d’importance à sa déposition ?

Ne résultait-il pas du procès et surtout de la déposition de la vieille Akouline, qui avait longuement parlé de sa bague d’argent, que Nadèje était la complice de Darius ?

Il était tout naturel qu’elle essayât de défendre celui-ci pour s’innocenter elle-même ; et sans doute les juges se faisaient ces réflexions, car déjà ils considéraient d’un regard moins sympathique l’enfant mutilée qui d’abord les avait un peu émus.

Une heure plus tard, les jurés, après avoir délibéré, rentrèrent dans la salle de justice.

Ils rapportaient, en ce qui concernait Darius et en ce qui concernait Nadèje, un verdict affirmatif sur presque tous les points.

Nadèje, n’entendit pas l’arrêt qui la condamnait à recevoir cinquante coups de knout. — C’était pourtant la mort, cela — mais quand, les bras tendus et les yeux écarquillés, elle comprit que Darius serait marqué, aurait la main coupée, irait en Sibérie, elle ouvrit la bouche, poussant je ne sais quel horrible sanglot muet, puis, tombant à terre et s’y roulant avec des râles, dans d’affreux sursauts, elle frappait de ses deux poings fermés, comme de deux marteaux, cette bouche sinistre, cette bouche maudite, qui ne pouvait pas sauver le pauvre et cher Darius !