Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXVII
XXVII
MADAME IVANOFF
La suite de notre récit nous ramène à la prison des femmes où nous avons déjà conduit nos lecteurs.
Il y avait dans l’horrible endroit deux nouvelles prisonnières.
L’une, qui était là depuis huit jours environ, était une femme qui paraissait avoir quarante ans ; elle était belle encore, malgré l’air de mélancolie dont son visage était attristé.
Elle n’était pas condamnée, elle n’était qu’inculpée.
C’était Mme Ivanoff, c’est-à-dire Marie Palkine.
Le meurtre qu’elle avait commis sur la personne du comte Markoff en la présence même des agents de police, avait eu pour résultat qu’on l’avait conduite d’abord au Dépôt, puis incarcérée dans la maison d’arrêt en attendant le jour où elle serait jugée.
Comme elle n’était pas sans ressources, elle avait obtenu une cellule particulière où elle vivait dans la solitude, ne se mêlant pas aux autres prisonnières.
Elles lui faisaient horreur, toutes ces voleuses, toutes ces meurtrières, toutes ces prostituées.
Une seule lui avait inspiré une sorte de sympathie ; c’était cette pauvre femme condamnée pour infanticide, devenue à moitié folle, et qui, — nos lecteurs ne l’ont peut-être pas oublié, — passait le temps à bercer entre ses bras coupables, un enfant imaginaire.
Triste mère, injustement poursuivie par le sort, Mme Ivanoff n’avait pu se défendre de quelque pitié pour cette misérable mère, justement punie.
Pourtant, elle ne la voyait que rarement, et elle passait toutes ses heures enfermée dans sa cellule, en pleurs ou en prière.
Elle n’éprouvait pas de remords à cause du coup de poignard dont elle avait frappé Michel Markoff.
Si terrible que fût cet acte, il lui semblait qu’elle avait eu raison de le commettre, et elle croyait que la justice divine s’était servie d’elle pour le châtiment d’un criminel.
Elle attendait sans crainte le verdict des juges. Elle espérait qu’on l’estimerait innocente.
D’ailleurs, elle était bien résolue, si on la condamnait, à éviter l’infamie du supplice public ; elle était résolue à se donner la mort s’il le fallait.
On se souvient que le comte Michel Markoff avait placé sur une table, auprès de Daria, un poignard et une fiole contenant, avait-il dit, du poison.
Elle devait en contenir, en effet, car elle portait sur son étiquette une tête de mort au dessus de deux tibias en croix, et, à Saint-Pétersbourg, c’est la coutume des pharmaciens d’employer ce sinistre rébus, pour distinguer les drogues qui peuvent donner la mort.
Cette image, Mme Ivanoff, pendant que les agents se jetaient sur elle, l’avait aperçue et elle s’était adroitement emparée de la fiole.
Grâce au poison, elle pourrait, quand elle jugerait l’heure venue, se dérober à l’injustice de la justice humaine.
Ainsi, de ce côté, elle éprouvait une sorte de paix.
Mais ce qui la tourmentait, c’était la pensée de Daria qu’elle avait laissée sans soutien et malade dans la maison de la route de Péterhoff, et dont elle n’avait pu avoir aucune nouvelle.
Elle pensait aussi, avec tant d’amertume, à l’enfant inconnu qui s’appelait Nadèje et qu’elle était allée chercher sur les indications de Daria.
Hélas ! cette Nadèje, ce devait être sa fille ; et captive, maintenant, Marie Palkine ne pouvait rien faire pour la retrouver, rien faire pour la tirer des dangers où elle pouvait être.
Tout cela était bien horrible, et passant les jours presque sans nourriture, et les nuits presque sans sommeil, Mme Ivanoff, innocente meurtrière, se consumait dans une longue angoisse.
Nous avons parlé d’une autre prisonnière, nouvelle venue dans la maison d’arrêt.
Celle-ci, arrêtée depuis quelques heures, était toute jeune et aussi folle dans ses allures, aussi joyeuse dans ses propos que Marie Palkine était réservée et morne.
Pourquoi était-elle en prison ? ses compagnes n’avaient pas eu le temps de s’en informer.
Mais elle allait, venait, courait, si vite, furetant dans tous les coins, avec des airs de chercher quelque chose, que les prisonnières lui avaient tout de suite donné un surnom.
On l’appela la Souris-noire.
« Souris, » à cause de son air à l’éveil et de sa manie de fourrer partout son petit nez curieux : « noire », à cause de ses cheveux très touffus et très bruns comme on en voit peu en Russie.
Elle eut bien vite fait d’organiser des jeux dans la cour de la prison, et, remuante et spirituelle, elle amena des sourires sur la face morose des condamnées les plus rébarbatives.
Précisément, elle était en train de faire des gorges chaudes à propos d’une certaine histoire de manteau qu’elle venait de se faire raconter, et elle s’écriait : « Comment ? » vraiment ? il a disparu, comme ça, sans qu’on ait pu le retrouver ? Ah ! ça, mais c’est donc un manteau qui avait des ailes ? lorsque, tout à coup, elle s’arrêta de parler, devint très pâle, puis courut violemment vers la porte de la cour, qui venait de s’ouvrir pour livrer passage à une nouvelle arrivante.
— Nadèje ! s’écria la Souris-Noire.
Et, en effet, c’était Nadèje qui venait d’entrer, poussée par deux gardiens, dans la cour de la maison d’arrêt.
Après le verdict qui avait condamné Darius et l’avait condamnée elle-même, elle avait été conduite à la prison ; et c’était le lendemain, dès le lever du jour, qu’elle devait subir son châtiment, c’est-à-dire recevoir cinquante coups de knout, de la main du bourreau, sur la place des Coursiers, où ont lieu d’ordinaire les exécutions.
À la voix de la Souris-Noire, Nadèje leva la tête et regarda celle qui lui parlait, d’un air étonné, comme si elle l’eût reconnue.
Mais bientôt, elle courba de nouveau le front, et, ne prenant plus garde à personne, se dérobant aux curiosités des prisonnières qui la dévisageaient méchamment, elle s’en alla dans un coin de la cour, et là, elle s’assit sur un banc, songeuse, morne, avec des yeux tout gros de larmes.
Comme elle était terriblement éprouvée, elle aussi !
Ah ! ce n’était pas de sa condamnation qu’elle souffrait, ni de l’approche de son supplice.
Ce qui la navrait, c’était d’avoir entendu condamner Darius, elle qui savait ce qui pouvait le sauver, et de n’avoir pas pu le défendre.
La pauvre muette remuait en elle-même cette horrible pensée, et ne s’inquiétait pas d’autre chose.
Elle ne voyait même pas que la Souris-Noire la regardait fixement, d’un peu loin il est vrai, avec un regard plein de tendresse ; et elle ne s’apercevait pas non plus, qu’une autre femme, debout sur la première marche d’un escalier qui était là, la considérait aussi, longuement, ardemment.
Cette femme, c’était Mme Ivanoff.
Pourquoi, en ce moment, était-elle descendue de sa cellule dont la fenêtre donnait sur la cour ?
Elle s’approcha de Nadèje, et lui dit :
— Pardon, mademoiselle, je voudrais vous demander une chose.
L’autre se tourna vers elle.
— Mademoiselle, continua la pauvre mère ; il y a un instant, j’ai entendu quelqu’un dans la cour, dire ce nom : « Nadèje ». Vous venez d’arriver dans la prison, je crois. Est-ce vous qu’on appelle Nadèje ?
L’enfant fit signe que oui.
— Grand Dieu ! s’écria Mme Ivanoff.
En effet, la rencontre était singulière et terrible aussi.
Cette enfant qui était là, une voleuse peut-être et qui sait, pis encore, il se pouvait que ce fût sa fille. Et sur la route de Peterhoff, Natache n’avait-elle pas crié : « Voilà ta fille, Marie Palkine ! elle était une voleuse ! »
Quoi, Dieu aurait cette cruauté en lui rendant son enfant, de la lui rendre déshonorée ?
Mme Ivanoff était cruellement déchirée entre le désir et l’épouvante d’avoir retrouvé sa Nadèje disparue.
Elle reprit en tremblant :
— Une question encore, mademoiselle. Il y a huit jours, une jeune fille, appelée Nadèje comme vous, était retenue chez de méchantes gens, dans une maison qui se trouve près de la rue de l’Amirauté, elle portait des habits de religieuse qu’elle a changés contre ceux d’une autre jeune fille appelée Daria et qui était là aussi ; cette religieuse, cette Nadèje, était-ce vous ?
Pourquoi Nadèje aurait-elle caché la vérité à cette femme inconnue qui avait l’air très bon et qui lui parlait avec douceur.
Elle fit un signe de tête qui voulait dire : — C’était moi !
Alors, tout autre sentiment que la joie d’avoir là, devant elle, enfin, l’être adoré qu’elle n’avait jamais tenu entre ses bras, abandonna Marie Palkine, et, oubliant la prison et toutes les autres détresses, elle se précipita vers l’enfant toute étonnée et la pressa passionnément sur son cœur en s’écriant :
— Ma fille ! ma fille ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! J’ai ma fille !