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Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXVIII

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Journal Le Cri du Peuple - Feuilleton du 16 juillet 1887 au 18 février 1888 (p. 565-572).

XXVIII

UNE GRAVE RÉVÉLATION

C’était le soir du même jour, au couvent de Saint-Séverin, dans la cellule du moine à la barbe d’or.

Nos lecteurs n’ignorent plus que le moine à la barbe d’or n’était autre que le chevalier Philippe du Quesnoy, et que le chevalier, lui-même, était cet homme étrange, autrefois connu sous le nom de commandant du Bataillon d’or.

Le but immédiat qu’il poursuivait, c’était, on le sait la découverte du triple rouble de Paul Ier.

Mais les richesses qui dépendaient de la précieuse médaille n’étaient pas tout son idéal.

Son ambition démesurée préméditait d’atteindre un autre but.

Lequel ?

C’est ce que nous ne tarderons pas à apprendre.

Ce soir-là, le moine avait l’air morne et songeait profondément.

Tout à coup il leva la tête ; il avait entendu un bruit de pas dans le corridor qui conduisait à sa cellule.

Il attendait sans doute quelqu’un, car il s’écria :

— Oh ! si c’était lui !

Celui qui entra n’était sans doute pas celui qu’il attendait, car le moine ne put s’empêcher de faire un mouvement d’humeur.

— C’est vous, père Villemain, dit-il, que me voulez-vous ?

Le jésuite qui paraissait, lui aussi, d’assez méchante humeur, répondit brusquement.

— J’ai une chose à vous dire ; toute alliance est rompue entre nous.

— Ah ! dit le moine qui feignit de recevoir ce coup sans être ébranlé. Et pourquoi ne sommes-nous plus alliés, mon cher père ?

— Je ne suis plus votre dupe. Vous avez menti en vous attribuant une glorieuse naissance. Vous vous appelez de votre véritable nom : Alexandre Palkine, fils du prince Ivan Palkine, mort, il y a dix-sept ans, en Finlande.

Le moine bondit et cria :

— Mensonge !

— Vérité ! répliqua une troisième personne qui venait d’entrer.

— Natache ? dit le moine stupéfait.

— Oui, moi-même, Natache. Ah ! vraiment, vous pensiez, commandant du Bataillon d’or, que je vous laisserais paisiblement marcher à votre but ? Il n’y a que peu de jours, dans la prison des femmes, chez le prince Georges Palkine, que vous m’avez fait chasser au moment où j’allais posséder, peut-être, le rêve unique de ma vie.

Vous avez fait cela, vous, mon vieil ennemi, et vous n’avez pas craint de me trouver toujours en travers de votre chemin. Ah ! vous avez jugé à propos de renouveler ma haine toujours si vivace pourtant ? Eh bien ! vous avez eu tort. Vous savez que je suis adroite et terrible, terrible autant que vous. Depuis que nous nous sommes retrouvés, je vous ai suivi, guetté, observé. Moine ou gentilhomme français, n’importe, vous m’avez eue dans votre ombre, toujours. Pourquoi habitiez-vous ce couvent ? Pourquoi étiez-vous affilié avec la Compagnie des Jésuites ? Vous deviez avoir combiné avec eux quelque évènement redoutable. Vous deviez les avoir trompés, séduits, par l’illusion de quelques promesses.

Natache continua.

— J’ai entrevu je ne sais quel énorme projet digne de votre audace. Je me suis juré de rompre votre dessein, et cela n’a pas été difficile en vérité. Il m’a suffi de venir chez le père Villemain et de lui dire : « Il y a un homme en qui vous avez confiance, je suis certaine qu’il vous trompe. Savez-vous son nom ? Il s’appelle Alexandre Palkine. » J’avais frappé juste ; vous étiez démasqué, et vous êtes perdu.

Le moine, un instant troublé, n’avait pas tardé à se remettre.

Il demanda au père Villemain :

— Vous croyez ce que cette femme a dit ?

— Elle prétend avoir des preuves, répondit le jésuite.

— Elle ment. Nul ne peut affirmer que je suis Alexandre Palkine.

— Moi, je le peux, dit Natache. Vous n’avez pas bonne mémoire, chef des Hommes d’or. Vous avez oublié qu’un soir, un soir terrible, au moment où Marie Palkine, votre sœur, tombait mourante entre vos bras, vous avez oublié que ce soir-là, moi, j’étais non loin de vous, renversée par votre brutalité, et que je vous ai vu sans masque. Or, j’avais été servante chez le seigneur Béroeff, dont votre père a épousé la sœur ; j’avais vu le prince Ivan Palkine, dont vous êtes la vivante image ; et je savais aussi l’histoire d’un bâtard du prince, élevé à l’étranger, loin de son père. Car je vous ai flatté tout à l’heure en vous appelant Alexandre Palkine. Vous n’avez pas même ce nom. Vous n’avez pas de nom du tout.

— Ainsi, dit le moine avec un rire ironique, cette ressemblance prétendue est la seule preuve que vous fournissez de mon origine.

— J’en ai d’autres, dit Natache. Pourquoi vous obstiniez-vous à défendre contre moi Marie Palkine ? Parce qu’elle était votre nièce.

— Ce sont là de simples hypothèses, reprit le moine, qui, cependant, ne put s’empêcher de frémir.

Et il ajouta, en se tournant vers le père Villemain :

— Je vous répète que cette femme ne sait ce qu’elle dit. Chassez-la, je le veux.

— Oui, je la chasserai, dit le père Villemain, et même elle sera mise hors d’état de nous nuire, si vous me prouvez qu’elle ment en effet.

— Et si je dédaignais de le prouver ? dit le moine fièrement.

— En ce cas, je jugerais qu’elle dit vrai.

— Et que feriez-vous ?

— Il y a dans ce couvent plus d’une cellule solitaire dont la porte ferme bien et dont les murs étouffent les cris ; si vous m’avez trompé, vous ne sortirez plus de ce couvent où vous ferez pénitence jusqu’à la fin de vos jours.

Le moine frémit.

Il savait que le père Villemain était le maître dans le cloître de St-Séverin, que tous les moines lui obéiraient ; et, au lieu des splendeurs et des gloires qu’il avait rêvées, il entrevoyait une longue vie de ténèbres et de solitude.

Pendant ce temps, Natache souriait, triomphante.

C’était, à vrai dire, sans but précis et guidée seulement par l’instinct de sa haine, que Natache avait révélé au père Villemain ce qu’elle savait sur le commandant du Bataillon d’Or.

Mais son ressentiment l’avait bien inspirée et elle avait réussi au-delà de ses espérances.

Son ennemi resterait prisonnier dans le cloître, et désormais elle serait seule à rechercher le triple rouble de Paul Ier.

Cependant le moine leva le front.

— Monsieur, dit-il, au père Villemain l’heure est venue où je révélerai le secret de ma vie. Je vous ai menti, c’est vrai ; et pourtant je vous ai dit la vérité. N’essayez pas de comprendre ; moi seul je peux vous expliquer les choses. Vous le voulez ? Soit, j’y consens.

Il continua :

— Faites conduire cette femme en quelque cellule d’où elle ne puisse pas s’échapper, où elle ne puisse communiquer avec personne, vous restez auprès de moi. Vous apprendrez un étrange mystère. Après que je vous aurai parlé, vous me séquestrerez, vous m’annulerez, si je ne vous ai pas convaincu ; mais si j’ai réussi à vous convaincre, cette femme, vous le jurez, ne reverra jamais la lumière du jour ?

— J’accepte ces conditions, dit le père Villemain.

Natache, si forte que fut son âme, ne put s’empêcher d’être effrayée.

Sur un ordre du père Villemain, deux moines entrèrent et emmenèrent la dénonciatrice.

Le jésuite et le chef des Hommes d’Or demeurèrent seuls.

Ils s’assirent à côté l’un de l’autre, et le moine commença de parler :

— Je vais vous raconter mon histoire puisque vous m’y forcez, dit-il.