Les Mystères de Saint-Pétersbourg/Partie 2/XXX
XXX
LE SECRET DE LA BOHÉMIENNE
Cependant Mme Ivanoff avait entraîné Nadèje vers la cellule qu’on lui avait désignée au premier étage de la prison.
Elle s’assit, la prit sur ses genoux, la serra entre ses bras.
Elle tenait son enfant, enfin.
Elle disait tant de choses, précipitait tellement les paroles, qu’elle ne s’étonnait pas de ne pas recevoir de réponse.
— Oui, c’est toi, c’est bien toi. Il n’y a pas moyen de s’y tromper ; ton âge, ton nom, tout s’accorde. Et puis, Natache l’a bien dit sur la route. Oh ! cette Natache ! mais non, je ne puis pas lui en vouloir. Elle a été bonne en voulant être méchante, puisqu’en croyant frapper ma fille, elle est cause que je l’ai retrouvée. Ô mon Dieu, je vous remercie ! Mais il y a une chose bien affreuse : tu es ici, mon enfant. Moi, je ne suis pas coupable ; je t’expliquerai. Mais toi, tu es une criminelle, dis ? Oh non ! Est-ce que tu as volé ? Oui ? Hélas ! que c’est affreux, cela ! Je vous demande un peu si la Providence n’aurait pas pu être clémente tout à fait, en ne mêlant pas ce désespoir à ma joie ? Mais enfin, puisque c’est ainsi, c’est ainsi. Le bon Dieu sait ce qu’il fait ; ne nous plaignons pas. Embrasse-moi, nous nous en irons d’ici, un jour, et je t’emmènerai bien loin, personne ne saura qui nous sommes, et nous serons heureuses pour toujours.
Pendant ce tendre bavardage, Nadèje, songeait, étonnée d’abord, puis attendrie.
Ce que cette femme disait, c’était possible enfin.
Que savait-elle de sa naissance ? Rien de précis.
Dirka l’avait élevée, Dirka l’appelait « ma fille ».
Mais il courait, sur la vieille bohémienne, bien des histoires d’enfants volés et, qui sait si, elle, Nadèje, n’avait pas été dérobée, toute petite, à sa véritable famille ?
D’ailleurs, n’ayant jamais été ni embrassée, ni caressée, elle trouvait un plaisir délicieux, au milieu de ses tristesses, à être cajolée ainsi par Mme Ivanoff.
Et puis, elle voyait bien qu’elle donnait du bonheur à cette pauvre femme, et quand même elle eût été convaincue de l’erreur, elle n’aurait pas détrompé celle qui se croyait sa mère.
Mais enfin, Mme Ivanoff dit :
— Pourquoi ne dis-tu rien ?
Elle apprit l’affreuse vérité.
Sa fille était muette !
Ce n’était pas assez qu’elle la retrouvât déshonorée ; elle la retrouvait mutilée.
Alors, elles sanglotèrent ensemble. Et elles étaient tellement absorbées par leur douleur commune, qu’elles ne prenaient pas garde à la Souris Noire qui les observait d’un regard attendri par le guichet de la porte cellulaire.
La petite prisonnière espiègle était montée derrière elles et, depuis longtemps, elle était là, ne les quittant pas des yeux.
Quand le soir tomba, quand le gardien vint pousser les gros verrous des cellules, Mme Ivanoff demanda et obtint sans difficulté que Nadèje passât la nuit auprès d’elle.
Elle s’étonna un peu de la facilité qu’on eut à consentir à cette demande ; elle ne savait pas, — Nadèje n’ayant rien pu dire, — que Nadèje, étant condamnée, avait droit à quelques faveurs.
La nuit se passa tristement, mais non sans quelque douceur.
Elles s’endormirent ensemble sur la même couche, ou plutôt, non ; Nadèje seule s’endormit, brisée de fatigues.
Mais Mme Ivanoff, les yeux ouverts et pleins d’une flamme étrange, veilla sur le repos de son enfant, et elle pensait que rien sur la terre, oh ! rien, ne serait assez fort pour la lui arracher des bras.
Elle se trompait.
Dès le point du jour, on frappa à la porte, rudement.
C’étaient les gardiens qui venaient prévenir la condamnée qu’il était l’heure de marcher au supplice.
Quand la porte fut ouverte, quand Mme Ivanoff fut instruite de la vérité, elle poussa un cri terrible.
— Non, non, ces gens sont fous ! Cinquante coups de knout ? Mais c’est la mort ! On va tuer ma fille ; je ne veux pas ! Misérables, vous ne toucherez pas à mon enfant !
Hélas ! les hommes qui étaient entrés ne tenaient aucun compte de ces paroles affolées.
Ils dirent à Nadèje :
— Venez.
La pauvre enfant, tête basse, les suivit.
Nulle parole humaine ne saurait peindre le désespoir de la mère.
Elle marchait à côté de sa fille, en la retenant, en l’embrassant, en se tordant les bras.
Et quand elles furent dans la cour, quand Mme Ivanoff vit que Nadèje allait s’éloigner — s’éloigner vers le trépas ! — elle se jeta sur Nadèje, tomba à genoux, l’empoigna en criant :
— Vous ne l’aurez pas, vous ne l’aurez pas !
Ses sanglots étaient si bruyants et si farouches, que toutes les prisonnières accoururent, et les gardiens eux-mêmes demeuraient indécis devant cette puissante douleur maternelle.
Quant à Nadèje, elle pleurait.
C’en était donc fait d’elle !
Elle allait subir le châtiment terrible qui ne finirait qu’avec sa vie ; elle ne reverrait jamais plus, ni Darius qu’elle n’avait pu sauver, ni cette pauvre femme qui se lamentait devant elle et qui était peut-être sa mère.
Elle souffrait horriblement.
En même temps, la froidure d’une matinée d’hiver lui pinçait la chair, lui piquait les membres.
Elle frissonna.
Alors, pendant que Mme Ivanoff ne cessait de gémir, l’une des prisonnières s’approcha.
C’était cette mère criminelle, devenue folle, qui croyait bercer toujours entre ses bras un enfant imaginaire.
Elle dit :
— Pauvre petite, elle est bien malheureuse, et elle est bien jolie. Elle est presque aussi jolie que mon fils, à moi. Quoiqu’il soit très petit, je les aurais mariés ensemble si elle avait vécu. Oh ! pauvre chérie ! Tu trembles, tu as froid. Attends, attends. Je vais aller te chercher quelque chose pour que tu aies chaud, pour que tu sois moins malheureuse. Ne l’emmenez pas tout de suite, messieurs, ajouta-t-elle en parlant aux gardiens. Rien qu’une minute, je vous en conjure ! je veux faire un cadeau à cette pauvre petite fille.
La prisonnière s’éloigna rapidement, et revint si vite que les gardiens, émus malgré eux, n’avaient pas encore eu le temps d’arracher Nadèje à sa mère désolée.
Ce que la folle apportait à la pauvre fille, c’était une espèce de grand manteau, une loque lourde et sordide.
— Prends cette pelisse, dit-elle, je l’avais volée pour en couvrir mon enfant, pendant les nuits d’hiver. Si tu veux savoir où je l’ai prise, je te dirai que c’est dans la chambre d’une religieuse. Je l’ai trouvée à terre, près du lit. On l’a réclamée, on l’a cherchée, mais je me suis bien gardée de la rendre ; je l’avais mise sous un tas de neige, là bas, au fond de la cour. Tiens, veux-tu de mon manteau, dis ? Tu auras bien chaud. Prends-le, je te le mets sur les épaules, vois.
Nadèje, effarée par la douleur, se laissa mettre, sans parole, le manteau sur les épaules.
Mais quand elle l’eut regardé, quand elle l’eut reconnu, une pensée lui traversa l’esprit ; et, tout en considérant Mme Ivanoff presque évanouie, elle fouilla rapidement l’une des poches du carrick.
Elle y retrouva la médaille de platine. Comme elle croyait que c’était un talisman, comme elle avait dû à cette pièce fausse le seul instant de bonheur de son existence, elle la remit à Mme Ivanoff avec un geste et un air qui voulaient dire :
— Tenez, je suis une pauvre fille et je m’en vais mourir ; voici une chose que je vous donne et que je vous prie de garder toujours en souvenir de moi.
La malheureuse mère reçut la médaille et la baisa passionnément.
— Oh ! oui, oui, je la garderai, dit-elle, toujours. Mais tu ne mourras pas, tu ne t’en iras pas, on ne t’arrachera pas de mes bras.
Cependant, qu’était devenue, pendant cette scène, la Souris-Noire, cette singulière petite prisonnière que nous avons entrevue ?
Elle avait écouté, regardé, avec des yeux qui voulaient en vain retenir des larmes et l’on eût dit qu’elle éprouvait une tendresse profonde pour la pauvre Nadèje.
Elle ne put retenir un cri au moment où la fille avait apporté le manteau et alors, avec un air d’espérance dans le regard, elle avait fait signe à un gardien qui lui avait ouvert la porte de la cour et s’était éloignée rapidement.
Qu’était-ce donc que cette prisonnière qui pouvait s’éloigner à son gré ?
Enfin, malgré les larmes de Mme Ivanoff, malgré ses cris, malgré ses sanglots, malgré ses résistances, Nadèje fut emmenée, et la mère se tordant les bras pleurait dans la cour, au milieu des prisonnières attendries.
C’en était fait.
Son enfant, qui lui avait été rendue, une heure, comme par une ironie sinistre, elle ne la reverrait jamais plus.
Tout à coup elle devint plus calme ; on eût dit qu’elle avait pris une résolution.
En effet, elle avait résolu de mourir.
Qu’avait-elle à faire ici-bas désormais ?
Rien.
Il valait mieux qu’elle sortît de ce monde.
Elle monta dans sa cellule, s’assit devant sa fenêtre et regarda les épais brouillards de la matinée.
Elle les regardait et ne les voyait pas.
Ce qu’elle voyait, c’était toute sa triste vie depuis l’heure fatale où le comte Markoff était entré dans le château de Finlande.
Pauvre Marie Palkine ! Il est de ces existences destituées de toute joie.
Et maintenant, des bourreaux martyrisaient son enfant.
Eh bien ! elle avait raison ; il valait mieux en finir, elle mourrait en même temps que mourrait sa fille.
Elle prit dans sa poche deux petits objets ; l’un était la médaille que Nadèje lui avait remise, elle la baisa encore, puis la glissa dans son corsage en disant :
— On l’ensevelira avec moi.
L’autre objet était la petite fiole de poison apportée par le comte Michel Markoff et dont elle s’était emparée pendant que les agents la saisissaient.
Il y avait, dans ce petit flacon, une liqueur épaisse et noirâtre.
Marie Palkine se leva et dit :
— Attends-moi, Nadèje, attends-moi, je te suis.
Puis elle avala rapidement le contenu de la fiole.
Cela fait, elle se laissa choir sur les genoux et se mit en prières.
Sans doute, elle demandait pardon à Dieu de se dérober à ses douleurs avant l’heure fixée par la volonté suprême.
Elle pria longtemps, attendant la mort, espérant le pardon.
Sous la fenêtre, dans la cour, les prisonnières allaient et venaient causant entre elles.
Quelques-unes étaient groupées autour d’une vieille femme coiffée d’un mouchoir multicolore, qui parlait à haute voix.
Elle disait ceci :
— Oui, ils m’ont arrêtée, les gredins ! et je vous demande un peu pourquoi ? Pour rien, pour rien, absolument. Parce que je dis la bonne aventure et que je prédis des maris aux belles filles. Et ils ont fait bien pis. J’arrive ici pour apprendre que Nadèje, qui est ma fille, entendez-vous ? vient d’être emmenée pour recevoir cinquante coups de knout, sur la place des Coursiers. Ma petite Nadèje ! C’est que je l’aimais de tout mon cœur, moi, quoique je n’en eusse pas l’air.
Mme Ivanoff entendit et se releva rapidement.
Qui était donc cette femme, qui disait que Nadèje était sa fille ?
Elle sortit de sa cellule, descendit l’escalier, et fit irruption dans la cour.
— Madame, demanda-t-elle, madame, qu’avez-vous dit ? Vous prétendez que vous êtes la mère de Nadèje ?
— Eh ! sans doute, répondit l’autre, qui était Dirka la bohémienne, je suis sa mère, tout le monde le sait.
— Vous mentez !
— Vous n’êtes pas polie, vous.
— Je veux dire que vous vous trompez. Ce que vous dites n’est pas possible. Voyons, expliquez-vous, Natache a dit pourtant…
— Ah ! ah ! vous connaissez Natache ? Une fière fille, allez, et avec laquelle il ne fait pas bon avoir des démêlés. Ah ! si vous connaissez Natache, je comprends votre étonnement. Je lui ai dit que Nadèje n’était pas ma fille pour qu’elle me donnât deux cents roubles. C’est toute une histoire, et je peux vous la dire, si elle vous intéresse.
— Oh ! de grâce, parlez !
— Voilà. Il y a dix-sept ou dix-huit ans, je ne me souviens pas bien, Natache est venue m’apporter une enfant toute petite, qui venait de naître. C’était gros comme le poing, et ça avait l’air de vouloir mourir dans une heure.
— Elle est morte ?
— Non pas. Dirka s’entend à soigner les enfants. Natache me donna de l’argent, et me dit d’avoir bien soin de la pauvre mignonne en ajoutant qu’elle viendrait me la réclamer un jour, en me recommandant surtout de ne jamais la remettre qu’à elle-même.
— Eh bien, c’était Nadèje, cette enfant ?
— Non pas. Nadèje était déjà née. Nadèje, c’est ma fille à moi.
— Mais alors, l’autre, l’autre, qu’est-elle devenue ?
— Eh ! vous le saurez, attendez donc ! Vous interrogez et vous ne donnez pas le temps de répondre, Vous comprenez que deux enfants à nourrir, c’était beaucoup ; l’argent de Natache, n’avait pas duré longtemps, parce que je m’étais acheté de beaux mouchoirs de tête ; et je n’aurais pas été fâchée de me débarrasser de Daria.
— Daria ! s’écria Mme Ivanoff.
— Oui. Daria. C’était le nom que j’avais donné à la petite que m’avait remise Natache. Eh bien ! j’eus de la chance. Il se trouvait qu’il y avait dans la maison où je logeais un officier et sa femme, qui étaient de très braves gens, mais qui étaient très malheureux parce qu’ils n’avaient pas d’enfant. Daria leur plut : ils l’adoptèrent. Elle n’avait que trois ou quatre ans. Il fut bien convenu que la petite ignorait toujours qu’elle n’était pas leur enfant. On me donna encore un peu d’argent à cause de cela ; et ma foi je leur ai gardé le secret comme vous voyez.
— Daria, Daria ! répétait Mme Ivanoff.
— Quant à ce qu’elle est devenue, continua Dirka, je n’en sais rien. J’ai déménagé tant de fois ! Puis voilà qu’un jour Natache est venue me la réclamer. Cela m’a gênée un peu. Mais, ma foi, comme elle me promettait deux cents roubles, si je lui rendais la petite, je me suis dit : « Si je lui donnais Nadèje ? Ça ne peut nuire à personne, j’y gagnerais une bonne somme et je reprendrais ma fille quand j’en aurais envie. » C’est comme ça que j’ai trompé Natache ; mais ça ne m’a pas porté bonheur puisque ma pauvre Nadèje doit être morte à présent.
Et la pauvre bohémienne, assez sincèrement chagrinée, s’éloigna pour aller raconter son histoire à d’autres prisonnières.
On conçoit aisément quel trouble mêlé d’angoisse et de joie bouleversait toute l’âme de Marie Palkine.
Ah ! comme les terribles hasards se plaisaient à se jouer de son amour maternel !
Mais elle se disait aussi :
— C’est Daria qui est ma fille, et elle vit ! Ah ! mes pressentiments ne m’avaient pas trompée !
À demi-folle de terreur et d’espérance, oubliant qu’elle était en prison, oubliant qu’elle était accusée, elle se précipita sur la porte en criant :
— Ouvrez-moi ! Je veux sortir, je veux aller voir ma fille, je veux aller voir Daria ! je vous dis qu’il faut que je m’en aille !
Les gardiens voulurent l’écarter.
Elle résista.
Les condamnées se groupaient autour d’elle dans un tumulte grossissant. Ce fut un vacarme, avec des cris, avec des exclamations de toute espèce.
La mère disait toujours :
— Daria ! Daria !
Et le vacarme fut tel, qu’il fit accourir les employés supérieurs de la prison, ceux qui travaillent dans les bureaux ; et bientôt le directeur de la prison apparut lui-même, jugeant que sa présence était nécessaire pour mettre le holà dans cette sorte de révolte.
Il marcha vers la femme qui paraissait être la cause de toute cette émotion.
— Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il.
— Il y a, répondit Mme Ivanoff…
Mais ses paroles s’achevèrent dans un cri d’étonnement, parce qu’elle avait reconnu l’homme qui lui parlait, parce que cet homme était son frère !